l’ai dit, de refaire ma santé et de m’enquérir de toutes les
circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. Voici les détails de ce
dernier évènement, tels que je finis par les recueillir en procédant à
l’interrogatoire de ses gens. La domesticité de l’intrépide Hollandaise
se composait, d’abord, de deux serviteurs européens, qui avaient partagé
son malheureux sort, puis de trois jeunes nègres favoris, Abdallah,
Denki et Freâh, dont le premier, au moment du meurtre, se trouvait en
commission à Tripoli pour y acheter des chameaux, et enfin de cinq
femmes : l’Égyptienne Habiba, les deux Algériennes Bêja et Rôza, une
vieille négresse qui depuis des années remplissait l’office de
camériste, et une jeune fille de la tribu des Niam-Niam, que les
assassins avaient emmenée à Ghât. La voyageuse avait en outre engagé à
Tunis un certain Mohammed-el-Kebir, à qui elle avait adjoint à Mourzouk
le fils de l’ancien secrétaire du Conseil, Abd er-Rhâman, et un spahi en
permission, du nom de Ramadân. A cette escorte, il faut ajouter un
certain nombre d’affranchis ou d’esclaves libérés par Mlle Tinne, qui
avaient tenu à suivre celle-ci dans son excursion, pour ne pas perdre
cette occasion de vivre sans bourse délier.
Après être sortie en même temps que moi de Mourzouk, la dame s’était
immédiatement rendue au val Gharbi, où elle avait trouvé, l’attendant,
le chef touareg Ichnouchen[58]. Là, ce dernier, obligé, disait-il, de
retourner à Ghât plus tôt qu’il ne l’avait pensé, avait tout à coup
quitté sa protégée, en la confiant à un marabout domicilié dans l’oued,
Hâdch Ahmed Bou Slâh, qui devait d’abord la reconduire à Mourzouk, où
elle avait à achever ses préparatifs de voyage, puis l’escorter jusqu’à
Ghât, et aux mains duquel, assurait-il, elle serait aussi en sûreté que
sous sa propre garde. Tandis que l’exploratrice, revenue dans la
capitale du Fezzan en compagnie du guide susnommé, s’occupait d’y
prendre ses dernières dispositions, elle reçut la visite de huit
Touaregs de la suite d’Ichnouchen, parmi lesquels un neveu du vieux chef
et un oncle d’Abd er-Rhâman, qui déclarèrent se mettre à ses ordres pour
faire route avec elle. Mademoiselle Tinne accepta volontiers ce
supplément d’escorte, qui se trouva encore fâcheusement renforcé par les
vingt-sept conducteurs arabes des vingt-sept chameaux de louage qu’elle
s’était procurés en sus des siens.
Les huit Touaregs sortirent effectivement de Mourzouk en même temps que
l’Européenne, et ne cessèrent de cheminer, sinon tout à fait avec elle,
du moins en vue de sa caravane. On atteignit ainsi le val Aberdchouch,
situé à une distance de deux journées de marche, et, passé lequel, on
commence à entrer sur les territoires inhabités. Le matin du 1er août,
on allait plier les tentes pour se remettre en route, et déjà une partie
des chameaux se trouvaient chargés ; les Touaregs, appuyés sur leurs
lances un peu à l’écart, et le visage soigneusement voilé selon leur
coutume, attendaient le signal du départ commun, quand deux des Arabes,
sans doute d’après un dessein concerté, entamèrent une dispute au sujet
de l’arrimage des paquets. Les deux domestiques hollandais, tout prêts à
partir, leurs bêtes bouclées, leurs armes à feu accrochées aux selles,
allaient çà et là, donnant aux choses un dernier coup-d’œil. L’un d’eux,
Kees Oostmans, qui se trouvait près des deux Arabes en train de se
chamailler, essaya de s’interposer entre eux.
C’était probablement l’occasion que les conjurés attendaient pour avoir
prétexte d’exécuter leur infâme projet. Les deux chameliers se
retournèrent vers le Hollandais et lui enjoignirent de s’occuper de ses
affaires. Il s’ensuivit un échange d’injures, qui allèrent s’envenimant
de plus en plus, et l’on menaçait d’en venir aux mains, quand tout à
coup, un des Touaregs, le propre neveu d’Ichnouchen, se précipita, la
lance levée, entre les disputeurs, et transperça le jeune Hollandais en
lui disant : « Qu’as-tu à te mêler d’une querelle entre Musulmans ? » Le
malheureux tomba mort par terre, et ce fut le signal d’une scène de
confusion, sur laquelle les traîtres avaient bien compté. A la vue de
son camarade égorgé, l’autre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son
chameau pour empoigner son fusil ; mais, avant qu’il eût pu le saisir,
l’assassin le renversa d’un coup d’épée sur l’occiput et acheva de le
tuer avec sa lance.
Tout cela n’avait été que l’affaire d’un instant. En un clin d’œil,
l’effarement devint général. Les femmes se précipitèrent hors de leurs
tentes, en hurlant et en se tordant les mains ; les esclaves affranchis
crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents,
tout le monde criait, tempêtait et se bousculait. Le bruit de ce tumulte
sauvage fit naturellement sortir mademoiselle Tinne de sa tente ; mais
ses paroles de commandement se perdirent sans trouver d’écho, et bientôt
la pauvre dame, qui était la victime désignée d’avance, se vit prise au
milieu de la bagarre, entourée d’Arabes traîtres, de féroces Touaregs,
et de serviteurs lâches ou complices.
Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la main sur la malheureuse femme
sans défense : un certain ’Otman, de la tribu des Bou Sêf, qui, à
l’heure où j’écris, erre encore impuni, menant une vie vagabonde
d’_outlaw_ sur le territoire tripolitain. Il lui asséna sur la nuque un
premier coup de tranchant, qui ne réussit pas à la faire tomber ; ce ne
fut qu’après un second coup sur l’avant-bras, porté, paraît-il, par un
esclave du neveu d’Ichnouchen, que mademoiselle Tinne, rendant des flots
de sang, s’affaissa sur le sol, où elle ne tarda pas, heureusement pour
elle, à perdre connaissance. Ce ne fut toutefois que plusieurs heures
après qu’elle expira.
Avec la conscience de leur infamie, — car même dans ce monde anarchique
du désert, où la vie d’un homme pèse si peu, le meurtre d’une femme est
réputé ignominieux, — les assassins cherchèrent aussitôt à s’excuser à
leurs propres yeux et aux yeux d’autrui, en mettant leur acte de félonie
sur le compte de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les
Chrétiens ; pour les personnes dont se composait l’escorte de la
victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué. Les conjurés firent
rentrer dans les tentes le personnel nègre et les femmes de la caravane,
avec toutes sortes de protestations rassurantes qu’on ne toucherait pas
à un cheveu de leurs têtes, et qu’on n’en voulait absolument qu’aux
Chrétiens ; après quoi, ils s’occupèrent de satisfaire leur rapacité,
laquelle avait été sans doute l’unique motif de leur action.
Si mince que soit le bagage de voyage d’un Européen voyageant au désert,
il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu’il excite
chez les misérables habitants de ces régions ; combien, à plus forte
raison, était-ce le cas pour mademoiselle Tinne, qui était partout
précédée d’un renom de richesse légendaire. Avant même qu’elle n’eût
atteint le Fezzan, on s’entretenait dans les cercles de la cour de
Kouka, au Bornou, de cette voyageuse solitaire et phénoménale, des
trésors qu’elle portait avec elle, et la renommée de la « fille de
roi », _Bent el-Rê_, comme l’avaient baptisée les gens de la côte,
s’était aussitôt répandue parmi toutes les tribus du désert. Aussi les
Touaregs avaient-ils pu d’autant moins résister à l’appât des
innombrables caisses et paquets de la Hollandaise qu’ils étaient plus
sûrs de l’impunité aux districts africains qu’ils habitent ; et quant
aux Arabes, ils entrèrent d’autant plus volontiers dans le complot que,
les Touaregs en étant les instigateurs, il leur était plus tard toujours
facile d’en rejeter la responsabilité sur ceux-ci. Il est probable aussi
que le Tunisien Mohammed el-Kebir et le Fezzanais Abd er-Rahmân étaient
de l’affaire.
Ce fut le premier qui, après le meurtre, ouvrit les caisses et les
coffres, pour remettre aux pillards l’argent qui s’y trouvait. Les
autres objets qu’ils contenaient furent débités sur place en détail au
plus offrant. La victime même n’échappa pas aux brutalités de ses
bourreaux : toute saignante, et gémissant encore faiblement, elle fut
dépouillée de ses vêtements, à l’instigation du même Abd er-Rahmân.
Cette vente à l’enchère fut bientôt faite, et le reste, jugé inutile ou
sans prix, fut abandonné au milieu du chemin. Les serviteurs de
mademoiselle Tinne, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un
chameau et quelques outres pour s’en retourner au Fezzan, se hâtèrent de
regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là sans aucun mal,
qu’affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils
n’avaient d’ailleurs jamais répondu que par l’ingratitude.
Le coup fait, la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert
recommença de planer sur le lieu du crime, où les vautours guettaient
provende assurée.
J’ai dit quel avait été le premier sentiment du gouverneur en apprenant
l’horrible nouvelle. On mit bien d’abord en prison le Tunisien, le
Fezzanais et le spahi ; mais on relâcha bientôt le premier ; quant au
second, son père fournit caution pour lui, et lorsque j’arrivai à
Mourzouk, le cavalier permissionnaire, qui était le moins coupable des
trois, demeurait seul sous les verroux. Des chameliers arabes, on
n’avait pris que ceux qui étaient innocents du forfait ; les autres, y
compris Bou Otman, le principal criminel, vivaient bien tranquilles dans
l’oued Schijâti. Pour l’excuse des autorités fezzanaises, je me borne à
renvoyer le lecteur à ce que j’ai dit précédemment[59] de l’impuissance
du gouvernement mourzoukois à l’égard des tribus nomades d’alentour.
Tout ce qu’il fit, ce fut d’annoncer l’événement à Tripoli, de mettre le
séquestre sur les effets de la victime, et de demander à Ichnouchen
qu’il rendît la jeune captive Niam-Niam et qu’il renvoyât à Mourzouk les
objets volés et les meurtriers. Le gouverneur de Tripoli, de son côté,
Ali Rizâ Pacha, qui entretenait des relations d’amitié avec Ichnouchen,
s’efforça de rejeter toute la faute sur les Arabes, sans toutefois
prendre aucune mesure pour s’emparer d’eux. Il donna ordre qu’on
dirigeât sur le chef-lieu de la Régence toutes les personnes de la suite
de mademoiselle Tinne, pour qu’on fît le procès. Néanmoins, au bout de
deux mois écoulés, personne encore n’était parti, ni ne se souciait de
partir[60]. Ce ne fut que sur les réclamations énergiques du consul
hollandais qu’on se décida ; et six mois après le meurtre seulement,
l’instruction put prendre son cours. Encore fut-elle à peu près
illusoire ; on ne tenait toujours pas les assassins, et, malgré l’envoi
d’une note diplomatique, Ichnouchen n’avait garde de rien faire. Bref, à
la veille de mon départ pour le Bornou, l’affaire, traînée en longueur,
menaçait de rester à jamais sans solution.
Cependant l’hiver, à Mourzouk, n’avait pour moi rien de bien agréable.
Le thermomètre s’était abaissé beaucoup plus que je ne l’avais prévu, et
malgré le prêt d’un _brasero_ que m’avait fait Ben Aloua, le manque de
charbon était cause que le matin, dans ma chambre, pour lire et écrire,
je n’avais souvent pas plus de cinq degrés. Dans la nuit de Noël,
survint la pluie, qui, vu le mode de construction des maisons, fit
immédiatement mine de résoudre en bouillie le logis que j’habitais.
Force me fut de quitter l’étage supérieur pour aller me réfugier au rez-
de-chaussée dans la chambre de Giuseppe. Celle-ci n’avait, en fait de
fenêtre, qu’une lucarne de plafond, vitrée tout bonnement à l’aide d’un
numéro du _Times_. L’eau du ciel eut bientôt perforé ce carreau peu
tenace, si bien que je dus prendre le grog que je buvais en fumant
mélancoliquement, et m’aller placer en un autre endroit de la pièce.
Hélas ! j’y étais à peine, qu’un morceau de terre du plafond tomba avec
fracas dans mon verre. A trois heures du matin seulement il cessa de
pleuvoir, et je pus m’étendre sur ma natte de paille.
Ces petites misères, jointes au désœuvrement de mon existence à
Mourzouk, me faisaient vivement désirer la formation d’une caravane qui
me permît de reprendre le cours de mes pérégrinations ; malheureusement,
il n’y en avait aucune en vue. Enfin, dans les premiers jours de
janvier, on reçut la nouvelle qu’Ali Rizâ Pacha se proposait d’envoyer
au roi du Bornou une ambassade chargée de lui remettre des présents, et
de se procurer, par l’intermédiaire de ce prince nègre, une collection
de bêtes fauves pour le sultan de Constantinople Abdul Azis, grand
amateur de lions, de tigres et de carnivores du même genre ; par la même
occasion, on devait ramener quelques eunuques, autre espèce toujours
très demandée dans les palais de Stamboul la Grande. Cette ambassade
avec son train fastueux n’était certes pas la compagnie de voyage qui
pouvait le mieux m’agréer, mon modeste personnage et la gloire du
souverain que je représentais en devant être singulièrement éclipsés ;
cependant si, entre temps, il ne se formait aucune caravane marchande,
il allait de soi que je serais bien aise de saisir cette occasion de
gagner le Bornou.
C’était un des secrétaires du gouvernement de Tripoli, Hadch Mohammed
Bou Aischa, qui avait été choisi comme chef de ladite ambassade. Tandis
qu’on l’attendait de semaine en semaine, on vit arriver (en février) le
nouveau gouverneur de Mourzouk, Hâlim Pacha, qui avait déjà administré
la province et y avait laissé de bons souvenirs. Quelques jours
auparavant était apparu le nouveau commandant de la garnison, beau
militaire d’une quarantaine d’années, sachant bien l’arabe, à l’œil
intelligent, et de bonnes manières, bien qu’en somme sa physionomie
n’inspirât pas beaucoup de confiance. A peine arrivé, il se mit à
l’œuvre comme un balai neuf, stupéfiant au plus haut point officiers et
soldats par les exercices quotidiens et les manœuvres qu’il exigeait
d’un personnel militaire absolument déshabitué de tout cela. Il est vrai
que ce coup de feu ne fut pas de longue durée.
Quant au nouveau gouverneur Halim Pacha, c’était un bonhomme bien
intentionné, qui, on le vit bientôt, en dépit de ses projets, n’était
nullement fait pour révolutionner l’administration fezzanaise. Le
peuple, à vrai dire, ne lui demandait pas tant ; l’essentiel était qu’il
ne se montrât point malfaisant. Pour commencer, ce vali fit montre d’une
certaine fermeté à l’égard des Tedâs et des Touaregs ; il leur expédia
des messagers pour les prévenir qu’il sévirait sans pitié contre
quiconque commettrait acte de brigandage ; il déploya la même sévérité
de langage contre les Arabes turbulents du Fezzan et de la Grande
Syrte : ce qui n’empêcha pas que rien ne fut changé au vieil état de
choses ; le gouverneur lui-même ne prenait guère ses menaces au sérieux,
et tout le monde savait bien qu’il était hors d’état de les exécuter.
Dans les derniers jours de février survint enfin Mohammed Bou Aïscha,
vigoureux gaillard de cinquante-cinq à soixante ans, d’assez bonne
physionomie, avec des yeux pleins d’astuce et de finesse. Il appartenait
à la tribu des Oulâd Sliman, et avait été jadis secrétaire du chef Abd-
el-Dchlil. Blessé et pris dans le dernier combat héroïque que celui-ci
avait livré aux Turcs, il avait été emmené à Tripoli, où, par la suite,
il était rentré en grâce et avait obtenu un poste officiel. Il aimait à
rappeler les souvenirs de cette époque intéressante de sa vie, et se
réjouissait fort à l’idée de revoir au Kânem bon nombre de ses
compatriotes émigrés.
Chargé, en même temps que de son ambassade, de dresser une évaluation
nouvelle des taxes au Fezzan, Bou Aïscha y employa le mois de mars, que
j’utilisai de mon côté pour mes préparatifs de voyage. J’achetai
notamment un cheval, équipage indispensable, disait-on, pour se
présenter décemment au Bornou. Bou Aïscha, lui, possédait une vingtaine
de chameaux, bien que les présents dont il était porteur ne
consistassent qu’en deux chevaux, un sabre et un exemplaire du Coran. Sa
suite, énorme, se composait de parents, de clients et d’esclaves. De
mauvaises langues prétendaient à Mourzouk que les nombreuses caisses
qu’il avait avec lui, au lieu de contenir des marchandises, comme il
voulait le faire croire, étaient au contraire absolument vides,
destinées uniquement à éblouir le souverain du Bornou et les gens de sa
cour, pour revenir ensuite à Tripoli combles des cadeaux dont ce prince
libéral passait pour prodigue.
Ce train imposant devait se grossir à Mourzouk non seulement de
l’appoint de marchands qui se proposaient de faire route avec nous, mais
encore, à mon grand plaisir, d’une troupe considérable de bateleurs
marocains. Ces acrobates, qui exercent de père en fils, pullulent au sud
du Maroc, et s’en vont par bandes souvent énormes dans toutes les
contrées de l’Islam ; parfois même on les voit dans les villes d’Europe.
Le Maroc étant, par excellence, le pays des sectes mystiques, des
confréries d’illuminés, des saints mystérieux, je ne sais quel nimbe de
religion environne par surcroît ces faiseurs de tous, qui ont l’habitude
de s’adjoindre aux pèlerins, également fort nombreux, qui, du Maroc,
s’en vont à la Mecque.
Les jongleurs dont je parle, tout récemment arrivés à Mourzouk, étaient
originaires de la région de Sous, où règne Sidi Houseïn, un de ces
saints personnages de l’Islam dont l’influence rivalise avec celle des
princes, et qui de son Institut (_zâwia_) de Tasrouâl, étendait son
pouvoir sur nombre de tribus environnantes. Cette compagnie, composée
d’une trentaine d’individus, conduits par un chef (_Cheik_), du nom
d’Hâdch Sâlih, qui avait déjà fait douze fois le voyage de la Mecque,
avait préalablement visité l’Algérie, Tunis, Tripoli, et, sans trop se
rendre compte de l’importance du détour, — car elle était précisément en
route pour la Mecque, — elle avait résolu de pousser jusqu’aux contrées
du Soudan, au lieu de suivre comme d’ordinaire le littoral nord vers
l’Égypte. Il y avait parmi elle des enfants qui avaient fort souffert de
faire à pied la route de Tripoli à Mourzouk, car la troupe ne possédait
que deux chameaux qui portaient tout le bagage et les vivres. Pour
musique, ils avaient un tambour et une flûte.
Comme, en dehors des représentations données à quelques notables, la
recette de ces bateleurs à Mourzouk n’était pas des plus profitables, je
cherchai à me faire bien venir d’eux, en les gratifiant, un jour qu’ils
avaient exécuté leurs tours devant ma porte, de dix thalers Marie-
Thérèse (cinquante francs), et, de plus, je leur avançai la somme
nécessaire pour acheter un troisième chameau, sous la condition qu’ils
chemineraient avec moi et selon mon gré. Le renom de bravoure des
Berbères, les traits nombreux de vaillance que j’avais eu occasion,
pendant l’insurrection tunisienne, d’admirer chez les zouaves des monts
algériens, joints à la sévère discipline qu’Hadch Sâlih maintenait dans
sa troupe, me promettaient une escorte d’élite, qui pouvait m’être
d’autant plus utile que mon personnel de domestiques laissait davantage
à désirer. Ali le Fezzanais avait dû me quitter, et cette perte était de
conséquence pour moi. De mes serviteurs du début, il ne me restait que
Bouï Mohammed, Sa’ad et Giuseppe, et je devais songer à combler la
lacune. J’engageai donc un Fezzanais du nom de Zekta, qui venait
justement de quitter la garnison de Mourzouk pour aller chercher une
existence plus avantageuse, sinon moins pénible, auprès d’un frère
devenu riche, qui était marchand à Kouka. Hâdch Brahim me prêta en outre
un de ses esclaves qu’il envoyait au Bornou avec deux chameaux chargés
de marchandises.
II
Le jour du départ avait été fixé au 18 avril. Bou Aïscha, Hâdch Abd er-
Rahmân, gendre du vieux Ben Aloua, Hâdch Hamida, beau-frère du cheik
Omar, et Hâdch Bou Hâdi, négociant de la ville, lesquels étaient les
membres les plus marquants de notre caravane, comptaient demeurer encore
quelques jours à Mourzouk ; mais ils n’en expédiaient pas moins leurs
gens et bagages. Pour moi, j’étais trop content de partir, pour rester
un seul jour de plus. Nous nous assemblâmes dans les jardins situés à la
porte de l’Est, et ce fut là que les notables habitants vinrent nous
faire les adieux d’usage.
Une année juste s’était écoulée depuis que j’étais arrivé du nord par
cette même porte, et bien que j’eusse été absent presque la moitié de ce
temps par suite de ma mémorable excursion au Tibesti, j’avais assez vécu
à Mourzouk pour m’y être fait d’excellentes connaissances et même plus
d’un ami chaud. Partout j’avais rencontré une grande bienveillance ;
jamais je n’avais souffert du fanatisme religieux ; et il n’y avait que
le vaniteux et faux Hahmed Bei qui m’eût constamment battu froid. Je
m’étais efforcé de mon mieux de reconnaître ce bon accueil par la
pratique de mon art médical, et ainsi s’étaient noués des liens dont la
rupture me causait un réel chagrin. Il m’était surtout pénible de
prendre congé de la famille Ben Aloua, et particulièrement du vieux
Hâdch Mohammed et de l’intelligent Hâdch Brahim ; aussi ne fut-ce pas
sans une profonde émotion que je leur dis adieu, quoique je ne pusse
prévoir alors que l’un et l’autre dussent mourir bientôt et presque en
même temps. J’éprouvai aussi un sincère regret de quitter et le brave
Cadi, si exempt des préjugés habituels aux gardiens de la foi dans
l’Islam, et l’excellent chérif Baserki, et les deux Ben Otman, et Hâdch
el-Amri.
Il était trois heures de l’après-midi quand notre caravane s’ébranla.
Nous prîmes à l’est, comme lors du voyage au Tibesti, et j’avoue que me
sentis le cœur soulagé, en voyant s’effacer derrière moi la monotone
capitale du Fezzan. L’idée d’un nouveau but à atteindre agit toujours
d’ailleurs comme un stimulant sur l’explorateur. En comparant la façon
misérable dont, six mois auparavant, je m’étais replié par cette même
route avec un âne acheté à crédit, et la figure que j’y faisais
aujourd’hui, haut juché sur un cheval, en compagnie d’excellents
chameaux et d’une garde du corps imposante, n’avais-je pas le droit de
jeter un regard de joyeux espoir sur l’avenir et de marcher avec
confiance en avant ? Je ne pus toutefois m’empêcher, lors de notre
première halte au hameau d’Hâdch Hadchil, de songer avec tristesse à la
fidèle chienne Feida, qui jadis emplissait de ses abois nos campements
nocturnes, et à son pauvre camarade Doudjâli, qui, après avoir échappé
heureusement aux périls du voyage au Tibesti, nous avait été volé à
Mourzouk par des Fezzanais sans préjugés qui l’avaient tout bonnement
mis en soupe. Pour remplacer ces deux bêtes, je m’étais procuré une
levrette du val Schijati, appelée _Gazelle_, qui devait nous servir à
chasser l’antilope dans les steppes giboyeux du Sahara méridional.
C’était le 20 avril, au village de Mâfen, que Bou Aïscha avait promis de
nous rejoindre. Il parut effectivement le soir, en nous annonçant que le
reste de la caravane ne nous rallierait que le lendemain à Gatroun.
Tandis que nous poursuivions notre route, par une région déjà connue du
lecteur, le chef de l’ambassade tripolitaine me charma la longueur du
trajet par toutes sortes de récits de l’histoire du Fezzan, que cet
homme instruit possédait à fond. A Gatroun, où nous arrivâmes le 23,
j’appris que le vieil Hâdch Dchâber était mort peu de temps après mon
retour du Tibesti ; on disait qu’il avait succombé aux suites des
brutalités exercées sur lui par ces nomades de Barka, que j’avais vu à
l’œuvre au passage.
Son fils, héritier de ses fonctions de grand marabout, se trouvait
depuis longtemps au Bornou, et son frère était parti pour le Tou, avec
une mission du gouvernement fezzanais, afin de mettre enfin un terme aux
brigandages incessants des Toubous Reschâdes. C’était Salih, un petit-
fils du défunt, qui était provisoirement à la tête du district. Le
second jour de notre halte à Gatroun, mon ancien compagnon de voyage,
Bou Zeïd, arrivant de Mourzouk, nous apporta la nouvelle qu’un messager
spécial expédié de Ghât avait averti les autorités fezzanaises que les
Toubous Reschâdes se disposaient à équiper cent soixante-dix chameaux de
course meharis contre le Fezzan, et qu’en conséquence Hamil Pacha et
Hâdch Brahim avaient chargé le moudir de la Scherkija d’assurer avec
cinquante cavaliers les premières étapes de notre voyage. Cette escorte
survint en effet le jour suivant, en même temps que le reste de notre
caravane, laquelle, en outre, à ma grande joie, me transmit un certain
nombre de lettres et de nouvelles arrivées d’Allemagne.