Revenu le 8 octobre 1869 de mon excursion au Tibesti, je m’occupai, je

l’ai dit, de refaire ma santé et de m’enquérir de toutes les

circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. Voici les détails de ce

dernier évènement, tels que je finis par les recueillir en procédant à

l’interrogatoire de ses gens. La domesticité de l’intrépide Hollandaise

se composait, d’abord, de deux serviteurs européens, qui avaient partagé

son malheureux sort, puis de trois jeunes nègres favoris, Abdallah,

Denki et Freâh, dont le premier, au moment du meurtre, se trouvait en

commission à Tripoli pour y acheter des chameaux, et enfin de cinq

femmes : l’Égyptienne Habiba, les deux Algériennes Bêja et Rôza, une

vieille négresse qui depuis des années remplissait l’office de

camériste, et une jeune fille de la tribu des Niam-Niam, que les

assassins avaient emmenée à Ghât. La voyageuse avait en outre engagé à

Tunis un certain Mohammed-el-Kebir, à qui elle avait adjoint à Mourzouk

le fils de l’ancien secrétaire du Conseil, Abd er-Rhâman, et un spahi en

permission, du nom de Ramadân. A cette escorte, il faut ajouter un

certain nombre d’affranchis ou d’esclaves libérés par Mlle Tinne, qui

avaient tenu à suivre celle-ci dans son excursion, pour ne pas perdre

cette occasion de vivre sans bourse délier.

Après être sortie en même temps que moi de Mourzouk, la dame s’était

immédiatement rendue au val Gharbi, où elle avait trouvé, l’attendant,

le chef touareg Ichnouchen[58]. Là, ce dernier, obligé, disait-il, de

retourner à Ghât plus tôt qu’il ne l’avait pensé, avait tout à coup

quitté sa protégée, en la confiant à un marabout domicilié dans l’oued,

Hâdch Ahmed Bou Slâh, qui devait d’abord la reconduire à Mourzouk, où

elle avait à achever ses préparatifs de voyage, puis l’escorter jusqu’à

Ghât, et aux mains duquel, assurait-il, elle serait aussi en sûreté que

sous sa propre garde. Tandis que l’exploratrice, revenue dans la

capitale du Fezzan en compagnie du guide susnommé, s’occupait d’y

prendre ses dernières dispositions, elle reçut la visite de huit

Touaregs de la suite d’Ichnouchen, parmi lesquels un neveu du vieux chef

et un oncle d’Abd er-Rhâman, qui déclarèrent se mettre à ses ordres pour

faire route avec elle. Mademoiselle Tinne accepta volontiers ce

supplément d’escorte, qui se trouva encore fâcheusement renforcé par les

vingt-sept conducteurs arabes des vingt-sept chameaux de louage qu’elle

s’était procurés en sus des siens.

Les huit Touaregs sortirent effectivement de Mourzouk en même temps que

l’Européenne, et ne cessèrent de cheminer, sinon tout à fait avec elle,

du moins en vue de sa caravane. On atteignit ainsi le val Aberdchouch,

situé à une distance de deux journées de marche, et, passé lequel, on

commence à entrer sur les territoires inhabités. Le matin du 1er août,

on allait plier les tentes pour se remettre en route, et déjà une partie

des chameaux se trouvaient chargés ; les Touaregs, appuyés sur leurs

lances un peu à l’écart, et le visage soigneusement voilé selon leur

coutume, attendaient le signal du départ commun, quand deux des Arabes,

sans doute d’après un dessein concerté, entamèrent une dispute au sujet

de l’arrimage des paquets. Les deux domestiques hollandais, tout prêts à

partir, leurs bêtes bouclées, leurs armes à feu accrochées aux selles,

allaient çà et là, donnant aux choses un dernier coup-d’œil. L’un d’eux,

Kees Oostmans, qui se trouvait près des deux Arabes en train de se

chamailler, essaya de s’interposer entre eux.

C’était probablement l’occasion que les conjurés attendaient pour avoir

prétexte d’exécuter leur infâme projet. Les deux chameliers se

retournèrent vers le Hollandais et lui enjoignirent de s’occuper de ses

affaires. Il s’ensuivit un échange d’injures, qui allèrent s’envenimant

de plus en plus, et l’on menaçait d’en venir aux mains, quand tout à

coup, un des Touaregs, le propre neveu d’Ichnouchen, se précipita, la

lance levée, entre les disputeurs, et transperça le jeune Hollandais en

lui disant : « Qu’as-tu à te mêler d’une querelle entre Musulmans ? » Le

malheureux tomba mort par terre, et ce fut le signal d’une scène de

confusion, sur laquelle les traîtres avaient bien compté. A la vue de

son camarade égorgé, l’autre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son

chameau pour empoigner son fusil ; mais, avant qu’il eût pu le saisir,

l’assassin le renversa d’un coup d’épée sur l’occiput et acheva de le

tuer avec sa lance.

Tout cela n’avait été que l’affaire d’un instant. En un clin d’œil,

l’effarement devint général. Les femmes se précipitèrent hors de leurs

tentes, en hurlant et en se tordant les mains ; les esclaves affranchis

crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents,

tout le monde criait, tempêtait et se bousculait. Le bruit de ce tumulte

sauvage fit naturellement sortir mademoiselle Tinne de sa tente ; mais

ses paroles de commandement se perdirent sans trouver d’écho, et bientôt

la pauvre dame, qui était la victime désignée d’avance, se vit prise au

milieu de la bagarre, entourée d’Arabes traîtres, de féroces Touaregs,

et de serviteurs lâches ou complices.

Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la main sur la malheureuse femme

sans défense : un certain ’Otman, de la tribu des Bou Sêf, qui, à

l’heure où j’écris, erre encore impuni, menant une vie vagabonde

d’_outlaw_ sur le territoire tripolitain. Il lui asséna sur la nuque un

premier coup de tranchant, qui ne réussit pas à la faire tomber ; ce ne

fut qu’après un second coup sur l’avant-bras, porté, paraît-il, par un

esclave du neveu d’Ichnouchen, que mademoiselle Tinne, rendant des flots

de sang, s’affaissa sur le sol, où elle ne tarda pas, heureusement pour

elle, à perdre connaissance. Ce ne fut toutefois que plusieurs heures

après qu’elle expira.

Avec la conscience de leur infamie, — car même dans ce monde anarchique

du désert, où la vie d’un homme pèse si peu, le meurtre d’une femme est

réputé ignominieux, — les assassins cherchèrent aussitôt à s’excuser à

leurs propres yeux et aux yeux d’autrui, en mettant leur acte de félonie

sur le compte de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les

Chrétiens ; pour les personnes dont se composait l’escorte de la

victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué. Les conjurés firent

rentrer dans les tentes le personnel nègre et les femmes de la caravane,

avec toutes sortes de protestations rassurantes qu’on ne toucherait pas

à un cheveu de leurs têtes, et qu’on n’en voulait absolument qu’aux

Chrétiens ; après quoi, ils s’occupèrent de satisfaire leur rapacité,

laquelle avait été sans doute l’unique motif de leur action.

Si mince que soit le bagage de voyage d’un Européen voyageant au désert,

il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu’il excite

chez les misérables habitants de ces régions ; combien, à plus forte

raison, était-ce le cas pour mademoiselle Tinne, qui était partout

précédée d’un renom de richesse légendaire. Avant même qu’elle n’eût

atteint le Fezzan, on s’entretenait dans les cercles de la cour de

Kouka, au Bornou, de cette voyageuse solitaire et phénoménale, des

trésors qu’elle portait avec elle, et la renommée de la « fille de

roi », _Bent el-Rê_, comme l’avaient baptisée les gens de la côte,

s’était aussitôt répandue parmi toutes les tribus du désert. Aussi les

Touaregs avaient-ils pu d’autant moins résister à l’appât des

innombrables caisses et paquets de la Hollandaise qu’ils étaient plus

sûrs de l’impunité aux districts africains qu’ils habitent ; et quant

aux Arabes, ils entrèrent d’autant plus volontiers dans le complot que,

les Touaregs en étant les instigateurs, il leur était plus tard toujours

facile d’en rejeter la responsabilité sur ceux-ci. Il est probable aussi

que le Tunisien Mohammed el-Kebir et le Fezzanais Abd er-Rahmân étaient

de l’affaire.

Ce fut le premier qui, après le meurtre, ouvrit les caisses et les

coffres, pour remettre aux pillards l’argent qui s’y trouvait. Les

autres objets qu’ils contenaient furent débités sur place en détail au

plus offrant. La victime même n’échappa pas aux brutalités de ses

bourreaux : toute saignante, et gémissant encore faiblement, elle fut

dépouillée de ses vêtements, à l’instigation du même Abd er-Rahmân.

Cette vente à l’enchère fut bientôt faite, et le reste, jugé inutile ou

sans prix, fut abandonné au milieu du chemin. Les serviteurs de

mademoiselle Tinne, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un

chameau et quelques outres pour s’en retourner au Fezzan, se hâtèrent de

regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là sans aucun mal,

qu’affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils

n’avaient d’ailleurs jamais répondu que par l’ingratitude.

Le coup fait, la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert

recommença de planer sur le lieu du crime, où les vautours guettaient

provende assurée.

J’ai dit quel avait été le premier sentiment du gouverneur en apprenant

l’horrible nouvelle. On mit bien d’abord en prison le Tunisien, le

Fezzanais et le spahi ; mais on relâcha bientôt le premier ; quant au

second, son père fournit caution pour lui, et lorsque j’arrivai à

Mourzouk, le cavalier permissionnaire, qui était le moins coupable des

trois, demeurait seul sous les verroux. Des chameliers arabes, on

n’avait pris que ceux qui étaient innocents du forfait ; les autres, y

compris Bou Otman, le principal criminel, vivaient bien tranquilles dans

l’oued Schijâti. Pour l’excuse des autorités fezzanaises, je me borne à

renvoyer le lecteur à ce que j’ai dit précédemment[59] de l’impuissance

du gouvernement mourzoukois à l’égard des tribus nomades d’alentour.

Tout ce qu’il fit, ce fut d’annoncer l’événement à Tripoli, de mettre le

séquestre sur les effets de la victime, et de demander à Ichnouchen

qu’il rendît la jeune captive Niam-Niam et qu’il renvoyât à Mourzouk les

objets volés et les meurtriers. Le gouverneur de Tripoli, de son côté,

Ali Rizâ Pacha, qui entretenait des relations d’amitié avec Ichnouchen,

s’efforça de rejeter toute la faute sur les Arabes, sans toutefois

prendre aucune mesure pour s’emparer d’eux. Il donna ordre qu’on

dirigeât sur le chef-lieu de la Régence toutes les personnes de la suite

de mademoiselle Tinne, pour qu’on fît le procès. Néanmoins, au bout de

deux mois écoulés, personne encore n’était parti, ni ne se souciait de

partir[60]. Ce ne fut que sur les réclamations énergiques du consul

hollandais qu’on se décida ; et six mois après le meurtre seulement,

l’instruction put prendre son cours. Encore fut-elle à peu près

illusoire ; on ne tenait toujours pas les assassins, et, malgré l’envoi

d’une note diplomatique, Ichnouchen n’avait garde de rien faire. Bref, à

la veille de mon départ pour le Bornou, l’affaire, traînée en longueur,

menaçait de rester à jamais sans solution.

Cependant l’hiver, à Mourzouk, n’avait pour moi rien de bien agréable.

Le thermomètre s’était abaissé beaucoup plus que je ne l’avais prévu, et

malgré le prêt d’un _brasero_ que m’avait fait Ben Aloua, le manque de

charbon était cause que le matin, dans ma chambre, pour lire et écrire,

je n’avais souvent pas plus de cinq degrés. Dans la nuit de Noël,

survint la pluie, qui, vu le mode de construction des maisons, fit

immédiatement mine de résoudre en bouillie le logis que j’habitais.

Force me fut de quitter l’étage supérieur pour aller me réfugier au rez-

de-chaussée dans la chambre de Giuseppe. Celle-ci n’avait, en fait de

fenêtre, qu’une lucarne de plafond, vitrée tout bonnement à l’aide d’un

numéro du _Times_. L’eau du ciel eut bientôt perforé ce carreau peu

tenace, si bien que je dus prendre le grog que je buvais en fumant

mélancoliquement, et m’aller placer en un autre endroit de la pièce.

Hélas ! j’y étais à peine, qu’un morceau de terre du plafond tomba avec

fracas dans mon verre. A trois heures du matin seulement il cessa de

pleuvoir, et je pus m’étendre sur ma natte de paille.

Ces petites misères, jointes au désœuvrement de mon existence à

Mourzouk, me faisaient vivement désirer la formation d’une caravane qui

me permît de reprendre le cours de mes pérégrinations ; malheureusement,

il n’y en avait aucune en vue. Enfin, dans les premiers jours de

janvier, on reçut la nouvelle qu’Ali Rizâ Pacha se proposait d’envoyer

au roi du Bornou une ambassade chargée de lui remettre des présents, et

de se procurer, par l’intermédiaire de ce prince nègre, une collection

de bêtes fauves pour le sultan de Constantinople Abdul Azis, grand

amateur de lions, de tigres et de carnivores du même genre ; par la même

occasion, on devait ramener quelques eunuques, autre espèce toujours

très demandée dans les palais de Stamboul la Grande. Cette ambassade

avec son train fastueux n’était certes pas la compagnie de voyage qui

pouvait le mieux m’agréer, mon modeste personnage et la gloire du

souverain que je représentais en devant être singulièrement éclipsés ;

cependant si, entre temps, il ne se formait aucune caravane marchande,

il allait de soi que je serais bien aise de saisir cette occasion de

gagner le Bornou.

C’était un des secrétaires du gouvernement de Tripoli, Hadch Mohammed

Bou Aischa, qui avait été choisi comme chef de ladite ambassade. Tandis

qu’on l’attendait de semaine en semaine, on vit arriver (en février) le

nouveau gouverneur de Mourzouk, Hâlim Pacha, qui avait déjà administré

la province et y avait laissé de bons souvenirs. Quelques jours

auparavant était apparu le nouveau commandant de la garnison, beau

militaire d’une quarantaine d’années, sachant bien l’arabe, à l’œil

intelligent, et de bonnes manières, bien qu’en somme sa physionomie

n’inspirât pas beaucoup de confiance. A peine arrivé, il se mit à

l’œuvre comme un balai neuf, stupéfiant au plus haut point officiers et

soldats par les exercices quotidiens et les manœuvres qu’il exigeait

d’un personnel militaire absolument déshabitué de tout cela. Il est vrai

que ce coup de feu ne fut pas de longue durée.

Quant au nouveau gouverneur Halim Pacha, c’était un bonhomme bien

intentionné, qui, on le vit bientôt, en dépit de ses projets, n’était

nullement fait pour révolutionner l’administration fezzanaise. Le

peuple, à vrai dire, ne lui demandait pas tant ; l’essentiel était qu’il

ne se montrât point malfaisant. Pour commencer, ce vali fit montre d’une

certaine fermeté à l’égard des Tedâs et des Touaregs ; il leur expédia

des messagers pour les prévenir qu’il sévirait sans pitié contre

quiconque commettrait acte de brigandage ; il déploya la même sévérité

de langage contre les Arabes turbulents du Fezzan et de la Grande

Syrte : ce qui n’empêcha pas que rien ne fut changé au vieil état de

choses ; le gouverneur lui-même ne prenait guère ses menaces au sérieux,

et tout le monde savait bien qu’il était hors d’état de les exécuter.

Dans les derniers jours de février survint enfin Mohammed Bou Aïscha,

vigoureux gaillard de cinquante-cinq à soixante ans, d’assez bonne

physionomie, avec des yeux pleins d’astuce et de finesse. Il appartenait

à la tribu des Oulâd Sliman, et avait été jadis secrétaire du chef Abd-

el-Dchlil. Blessé et pris dans le dernier combat héroïque que celui-ci

avait livré aux Turcs, il avait été emmené à Tripoli, où, par la suite,

il était rentré en grâce et avait obtenu un poste officiel. Il aimait à

rappeler les souvenirs de cette époque intéressante de sa vie, et se

réjouissait fort à l’idée de revoir au Kânem bon nombre de ses

compatriotes émigrés.

Chargé, en même temps que de son ambassade, de dresser une évaluation

nouvelle des taxes au Fezzan, Bou Aïscha y employa le mois de mars, que

j’utilisai de mon côté pour mes préparatifs de voyage. J’achetai

notamment un cheval, équipage indispensable, disait-on, pour se

présenter décemment au Bornou. Bou Aïscha, lui, possédait une vingtaine

de chameaux, bien que les présents dont il était porteur ne

consistassent qu’en deux chevaux, un sabre et un exemplaire du Coran. Sa

suite, énorme, se composait de parents, de clients et d’esclaves. De

mauvaises langues prétendaient à Mourzouk que les nombreuses caisses

qu’il avait avec lui, au lieu de contenir des marchandises, comme il

voulait le faire croire, étaient au contraire absolument vides,

destinées uniquement à éblouir le souverain du Bornou et les gens de sa

cour, pour revenir ensuite à Tripoli combles des cadeaux dont ce prince

libéral passait pour prodigue.

Ce train imposant devait se grossir à Mourzouk non seulement de

l’appoint de marchands qui se proposaient de faire route avec nous, mais

encore, à mon grand plaisir, d’une troupe considérable de bateleurs

marocains. Ces acrobates, qui exercent de père en fils, pullulent au sud

du Maroc, et s’en vont par bandes souvent énormes dans toutes les

contrées de l’Islam ; parfois même on les voit dans les villes d’Europe.

Le Maroc étant, par excellence, le pays des sectes mystiques, des

confréries d’illuminés, des saints mystérieux, je ne sais quel nimbe de

religion environne par surcroît ces faiseurs de tous, qui ont l’habitude

de s’adjoindre aux pèlerins, également fort nombreux, qui, du Maroc,

s’en vont à la Mecque.

Les jongleurs dont je parle, tout récemment arrivés à Mourzouk, étaient

originaires de la région de Sous, où règne Sidi Houseïn, un de ces

saints personnages de l’Islam dont l’influence rivalise avec celle des

princes, et qui de son Institut (_zâwia_) de Tasrouâl, étendait son

pouvoir sur nombre de tribus environnantes. Cette compagnie, composée

d’une trentaine d’individus, conduits par un chef (_Cheik_), du nom

d’Hâdch Sâlih, qui avait déjà fait douze fois le voyage de la Mecque,

avait préalablement visité l’Algérie, Tunis, Tripoli, et, sans trop se

rendre compte de l’importance du détour, — car elle était précisément en

route pour la Mecque, — elle avait résolu de pousser jusqu’aux contrées

du Soudan, au lieu de suivre comme d’ordinaire le littoral nord vers

l’Égypte. Il y avait parmi elle des enfants qui avaient fort souffert de

faire à pied la route de Tripoli à Mourzouk, car la troupe ne possédait

que deux chameaux qui portaient tout le bagage et les vivres. Pour

musique, ils avaient un tambour et une flûte.

Comme, en dehors des représentations données à quelques notables, la

recette de ces bateleurs à Mourzouk n’était pas des plus profitables, je

cherchai à me faire bien venir d’eux, en les gratifiant, un jour qu’ils

avaient exécuté leurs tours devant ma porte, de dix thalers Marie-

Thérèse (cinquante francs), et, de plus, je leur avançai la somme

nécessaire pour acheter un troisième chameau, sous la condition qu’ils

chemineraient avec moi et selon mon gré. Le renom de bravoure des

Berbères, les traits nombreux de vaillance que j’avais eu occasion,

pendant l’insurrection tunisienne, d’admirer chez les zouaves des monts

algériens, joints à la sévère discipline qu’Hadch Sâlih maintenait dans

sa troupe, me promettaient une escorte d’élite, qui pouvait m’être

d’autant plus utile que mon personnel de domestiques laissait davantage

à désirer. Ali le Fezzanais avait dû me quitter, et cette perte était de

conséquence pour moi. De mes serviteurs du début, il ne me restait que

Bouï Mohammed, Sa’ad et Giuseppe, et je devais songer à combler la

lacune. J’engageai donc un Fezzanais du nom de Zekta, qui venait

justement de quitter la garnison de Mourzouk pour aller chercher une

existence plus avantageuse, sinon moins pénible, auprès d’un frère

devenu riche, qui était marchand à Kouka. Hâdch Brahim me prêta en outre

un de ses esclaves qu’il envoyait au Bornou avec deux chameaux chargés

de marchandises.

II

Le jour du départ avait été fixé au 18 avril. Bou Aïscha, Hâdch Abd er-

Rahmân, gendre du vieux Ben Aloua, Hâdch Hamida, beau-frère du cheik

Omar, et Hâdch Bou Hâdi, négociant de la ville, lesquels étaient les

membres les plus marquants de notre caravane, comptaient demeurer encore

quelques jours à Mourzouk ; mais ils n’en expédiaient pas moins leurs

gens et bagages. Pour moi, j’étais trop content de partir, pour rester

un seul jour de plus. Nous nous assemblâmes dans les jardins situés à la

porte de l’Est, et ce fut là que les notables habitants vinrent nous

faire les adieux d’usage.

Une année juste s’était écoulée depuis que j’étais arrivé du nord par

cette même porte, et bien que j’eusse été absent presque la moitié de ce

temps par suite de ma mémorable excursion au Tibesti, j’avais assez vécu

à Mourzouk pour m’y être fait d’excellentes connaissances et même plus

d’un ami chaud. Partout j’avais rencontré une grande bienveillance ;

jamais je n’avais souffert du fanatisme religieux ; et il n’y avait que

le vaniteux et faux Hahmed Bei qui m’eût constamment battu froid. Je

m’étais efforcé de mon mieux de reconnaître ce bon accueil par la

pratique de mon art médical, et ainsi s’étaient noués des liens dont la

rupture me causait un réel chagrin. Il m’était surtout pénible de

prendre congé de la famille Ben Aloua, et particulièrement du vieux

Hâdch Mohammed et de l’intelligent Hâdch Brahim ; aussi ne fut-ce pas

sans une profonde émotion que je leur dis adieu, quoique je ne pusse

prévoir alors que l’un et l’autre dussent mourir bientôt et presque en

même temps. J’éprouvai aussi un sincère regret de quitter et le brave

Cadi, si exempt des préjugés habituels aux gardiens de la foi dans

l’Islam, et l’excellent chérif Baserki, et les deux Ben Otman, et Hâdch

el-Amri.

Il était trois heures de l’après-midi quand notre caravane s’ébranla.

Nous prîmes à l’est, comme lors du voyage au Tibesti, et j’avoue que me

sentis le cœur soulagé, en voyant s’effacer derrière moi la monotone

capitale du Fezzan. L’idée d’un nouveau but à atteindre agit toujours

d’ailleurs comme un stimulant sur l’explorateur. En comparant la façon

misérable dont, six mois auparavant, je m’étais replié par cette même

route avec un âne acheté à crédit, et la figure que j’y faisais

aujourd’hui, haut juché sur un cheval, en compagnie d’excellents

chameaux et d’une garde du corps imposante, n’avais-je pas le droit de

jeter un regard de joyeux espoir sur l’avenir et de marcher avec

confiance en avant ? Je ne pus toutefois m’empêcher, lors de notre

première halte au hameau d’Hâdch Hadchil, de songer avec tristesse à la

fidèle chienne Feida, qui jadis emplissait de ses abois nos campements

nocturnes, et à son pauvre camarade Doudjâli, qui, après avoir échappé

heureusement aux périls du voyage au Tibesti, nous avait été volé à

Mourzouk par des Fezzanais sans préjugés qui l’avaient tout bonnement

mis en soupe. Pour remplacer ces deux bêtes, je m’étais procuré une

levrette du val Schijati, appelée _Gazelle_, qui devait nous servir à

chasser l’antilope dans les steppes giboyeux du Sahara méridional.

C’était le 20 avril, au village de Mâfen, que Bou Aïscha avait promis de

nous rejoindre. Il parut effectivement le soir, en nous annonçant que le

reste de la caravane ne nous rallierait que le lendemain à Gatroun.

Tandis que nous poursuivions notre route, par une région déjà connue du

lecteur, le chef de l’ambassade tripolitaine me charma la longueur du

trajet par toutes sortes de récits de l’histoire du Fezzan, que cet

homme instruit possédait à fond. A Gatroun, où nous arrivâmes le 23,

j’appris que le vieil Hâdch Dchâber était mort peu de temps après mon

retour du Tibesti ; on disait qu’il avait succombé aux suites des

brutalités exercées sur lui par ces nomades de Barka, que j’avais vu à

l’œuvre au passage.

Son fils, héritier de ses fonctions de grand marabout, se trouvait

depuis longtemps au Bornou, et son frère était parti pour le Tou, avec

une mission du gouvernement fezzanais, afin de mettre enfin un terme aux

brigandages incessants des Toubous Reschâdes. C’était Salih, un petit-

fils du défunt, qui était provisoirement à la tête du district. Le

second jour de notre halte à Gatroun, mon ancien compagnon de voyage,

Bou Zeïd, arrivant de Mourzouk, nous apporta la nouvelle qu’un messager

spécial expédié de Ghât avait averti les autorités fezzanaises que les

Toubous Reschâdes se disposaient à équiper cent soixante-dix chameaux de

course meharis contre le Fezzan, et qu’en conséquence Hamil Pacha et

Hâdch Brahim avaient chargé le moudir de la Scherkija d’assurer avec

cinquante cavaliers les premières étapes de notre voyage. Cette escorte

survint en effet le jour suivant, en même temps que le reste de notre

caravane, laquelle, en outre, à ma grande joie, me transmit un certain

nombre de lettres et de nouvelles arrivées d’Allemagne.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 21 / 46 段