Dans l’horizon si restreint où la nature les a enfermés, ils ont trouvé
moyen de développer remarquablement leurs facultés naturelles. C’est la
nécessité qui a été ici leur éducatrice, et qui, tout en aiguisant leurs
sens et en trempant leur caractère, a formé leur jugement et étendu leur
imagination. Ils possèdent un instinct topographique étonnant, auquel
est loin d’atteindre même l’Arabe du désert. Toujours par les chemins,
en quête de moyens d’existence, leur première préoccupation est de
savoir comment ils viendront à bout des immenses difficultés qui les
environnent de toutes parts, et, une fois vainqueurs sur ce point, ils
ne songent plus qu’à marcher au but. En fait de trafic et de vol, ils
sont sans rivaux dans le monde africain. Sans doute l’exiguité de leur
pays ne leur permet pas de devenir de gros négociants à la manière de
ceux de Tripoli et de Mourzouk ; mais ceux d’entre eux qui vont
s’établir au Bornou n’en supplantent pas moins bientôt, pour l’étendue
des affaires et pour le profit, indigènes et Arabes. J’ai déjà dit
quelle finesse d’argumentation, quels prodiges de subtilité ils savent
mettre en jeu pour leurs intérêts personnels, comme aussi quelle acuité
de jugement ils déploient dans leurs discussions d’ordre public, et j’ai
montré que, sur ce chapitre, les femmes mêmes ne le cèdent guère aux
hommes.
Le revers de la médaille, c’est la pauvreté de leurs sentiments moraux.
La nécessité, qui les rend inventifs, leur ôte tout scrupule sur le
choix des moyens. Il va de soi que des gens qui sont toujours aux prises
avec le besoin, ne cessent d’être travaillés du désir d’attraper d’un
coup plus qu’il ne leur faut. Cette âpreté égoïste au gain est le fait
de tous les peuples non civilisés dont la nature a traité le pays en
marâtre ; il y a toutefois à cet égard des degrés. Les Tedâs, eux, ne
connaissent absolument que le profit ; c’est l’unique objectif de toutes
leurs pensées et de tous leurs actes. Inutile de faire appel à leur
cœur ; ils restent sourds et ne vous comprennent pas. Cette chasse
incessante de tous et de chacun en vue d’un gain, si mince qu’il puisse
être, les rend cyniques, soupçonneux et perfides. C’est à qui fera le
plus de tort au prochain. Se dépouiller l’un l’autre est leur constante
préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est
bon. Aussi, loin de vivre en communauté, le Tedêtou cache-t-il sa hutte
solitaire parmi les rochers ; sur le sentier désert, il épie avec
inquiétude les traces d’un membre de sa tribu, et, s’il a quelque plan à
exécuter, il profitera de préférence des ombres mystérieuses de la nuit.
Chacun vit ainsi pour soi seul, sans nul souci du bien collectif. Un
péril commun venant de l’extérieur, quelque complicité de brigandage,
peuvent rapprocher momentanément tous ces hommes ; mais, autrement, nul
lien de travail ni de vie publique. Celle-ci, à vrai dire, n’existe pas.
Les Toubous ont bien quelques fêtes, quelques assemblées de jeunes gens,
où l’on joue du tambourin et du fifre ; mais vous y chercheriez en vain
cette gaieté rayonnante des visages qu’on remarque en pareille
circonstance, et chez leurs cousins de Kawâr, et encore plus chez les
gens du Bornou. Ces réunions populaires sont plutôt des espèces d’arènes
d’argumentation sophistique, des plaids de chicane où l’on joue au plus
fin, et qui finissent souvent par des luttes sanglantes.
Les Toubous ont bien une certaine tendance à l’ostentation, un instinct
de parade extérieure, dont mon guide Kolokomi m’a fourni, on s’en
souvient, des exemples ; mais, chez eux, cette sorte de vanité ne prend
jamais le pas sur le sens pratique. Mes livres, mes instruments, mes
montres même et mes armes à feu, n’excitaient nullement leur cupidité ;
leurs désirs allaient constamment à des choses d’une utilisation
immédiate. Quand le « Monsieur de la Source » me vola un fusil à deux
coups[53], c’était avec l’idée préméditée d’obtenir en échange de cet
objet la mise en liberté de son frère qui était prisonnier des Oulâd-
Sliman. Il n’est pas jusqu’à ces burnous rouges, dont la possession les
rend si fiers, qu’ils ne troquent volontiers contre des chameaux ou des
moutons, et quant aux miroirs et aux parfums, ils n’ont pas obtenu
auprès d’eux toute la vogue que j’aurais cru, étant donnée leur humeur
vaniteuse.
Si je montre sous des dehors si défavorables le caractère des Tedâs, il
convient de ne pas oublier que je n’ai guère eu occasion de les
connaître que par leurs vilains côtés, et qu’en dépit de tous mes
efforts pour rester un observateur impartial, j’ai dû tomber
involontairement dans plus d’une appréciation pessimiste. Il est bon
aussi de se rappeler qu’au point de vue étroit de leur patriotisme
j’étais pour eux un ennemi public, et que de tout temps ce malheureux
peuple n’a pu faire un pas hors de ses montagnes, pour chercher quelque
adoucissement à sa vie misérable, sans se voir pourchasser par ses
voisins plus civilisés et plus puissants. N’entretenant que très peu de
relations pacifiques d’affaires avec le monde extérieur, il a toujours
été traité en ennemi par les tribus environnantes. Les princes et
gouverneurs du Fezzan ont souvent jadis exercé des razzias dans les
vallées ouest des monts du Tou ; les Arabes de la Grande Syrte, dans
leurs fréquentes courses de pillage au Borkou, ont rançonné le pauvre
pays au passage, et les belliqueux Touaregs traquent les Tedâs, depuis
des siècles, partout où ils peuvent. Ceux que la nécessité et la faim
conduisaient au Fezzan s’y trouvaient à la merci des autorités qui les
pressuraient, et des Arabes qui n’ont pour eux que mépris. Aujourd’hui
encore que le mélange insensible des races leur a créé une sorte de
situation légale parmi les habitants du district de Gatroun, ils ont une
peur effroyable de se montrer à Mourzouk. Tracassés ainsi de toutes
parts, ils ont naturellement pris en haine leurs voisins, ils se sont
habitués à saisir toutes les occasions de vengeance, et, partant, sont
devenus perfides, larrons et traîtres.
La meilleure preuve que, mieux traités, les Tedâs seraient susceptibles
de modifier sensiblement leur humeur, c’est que ceux d’entre eux qui
habitent la partie sud du Fezzan, non seulement s’accommodent fort bien
de l’état de choses régulier qui y existe et y contractent des habitudes
d’honnêteté et de loyauté relatives, mais qu’après un long séjour ils ne
se décident que très difficilement à retourner dans leur pays et ne
pensent plus qu’avec crainte à la violence et au défaut de foi de leurs
compatriotes.
Dans le Tou, où la conception d’un ordre public et légal ne peut
s’établir, chacun ne comptant que sur sa force et son astuce
personnelles, il s’est développé naturellement un sens aristocratique
très intense, qui constitue une sorte de lien politique plus ou moins
lâche et atténue dans une certaine mesure la puissance des chefs de
tribu.
La nation se partage en deux classes, les nobles (_Maïnas_) et le
peuple. A la tête de la communauté se trouve le prince ou _Dardaï_
(pluriel _Dardeâ_), choisi tour à tour dans une des familles de la tribu
des Tomâgheras. On a vu le peu de puissance effective qui s’attache à
cette dignité, laquelle ne vaut guère que par ce que vaut
personnellement l’homme qui en est revêtu. Le Dardaï préside l’assemblée
des nobles, qui discute et tranche les questions d’intérêt public. Il
assiste toujours au conseil et a le droit de nommer le chef des
expéditions militaires ou razzias. Sa voix, en toute occurrence, pèse
d’un grand poids, mais n’est jamais à elle seule décisive ; il peut même
arriver, le cas échéant, que l’on agisse contre son avis. En revanche,
il ne peut jamais se passer de l’assentiment des nobles ;
l’administration même de la justice n’est pas un attribut sans réserve
de sa dignité. A part sa haute position, ce chef ne jouit pas de bien
grands avantages matériels. A son avènement, il reçoit, à titre de don
national, une tente, un tapis et un tarbousch tunisien avec le turban
(_Kodmoula_), insigne princier par excellence. De liste civile, point ;
de caisse d’État, pas davantage. Les Tibestiens jouissent du bonheur de
ne payer aucun impôt. Si le Dardaï ne sait point faire sa pelote par
lui-même, il reste, malgré son haut emploi, dans une pauvreté
lamentable ; c’était, on l’a vu, le cas de Tafertemi, dont j’ai raconté
l’état de sujétion, si dommageable, hélas ! pour moi-même.
En fait d’émoluments spéciaux, le Dardaï, conformément à une vieille
coutume, ne touche qu’un tantième des taxes levées sur les caravanes de
passage, et une part du butin fait à la guerre. Malheureusement,
l’unique transit de caravanes dont puisse profiter le pays, celui qui
existe entre le Fezzan et l’Ouadaï, a subi une longue interruption,
laquelle n’a pris fin qu’en 1873, époque où les marchands de Tripoli ont
restauré le trafic antérieur. Quant aux marchands isolés, exception
faite de quelques Gatrounois, ils ne se hasardent point par le
territoire aride et nu des perfides Tedâs ; et, pour ce qui est du butin
de guerre, les prises importantes sont des plus rares.
Il y avait jadis à la tête des gens du Tou presque autant de chefs
« turbannés » que le pays comptait de tribus un peu nombreuses et
anciennes ; puis, les deux tribus des Tomâgheras et des Goundas ayant
acquis la prépondérance, il n’y eut plus qu’un duumvirat de deux
capitaines égaux en droits, et issus de leur sein. Il en fut ainsi
jusque vers le milieu de notre siècle. Concurremment avec le
prédécesseur de Tafertemi, qui se nommait Taherké, et qui appartenait à
la première de ces deux tribus, Ali Ben Sidi, le chef des Goundas, était
en fonctions. Par la suite, ces derniers ayant sensiblement diminué par
l’émigration, les Tomâgheras seuls ont conservé le droit à la Kodmoula,
et le chef existant des Goundas n’a plus d’autre privilège qu’une part
égale à celle du Dardaï dans les bénéfices du butin de guerre et du
transit. Les portions du pays où le chef des Tomâgheras a autorité sont
les vallées septentrionales, les enneris Abo, Kiaouno, Tâo, Zouâr,
Marmar et Yoô, sur le versant ouest, et les enneris Bardaï et Aozo, à
l’est des monts. Quant aux districts méridionaux, à savoir les vals
Ogouï, Mâro, Arr, Aouï, Foû, Domar, Jibi, Gouro et Ouri, et les
localités de l’emi Koussi, ils demeurent soumis à l’influence du chef
des Arinas, qui, au temps de mon séjour, s’appelait Kodda[54].
Le menu peuple ne possède aucuns droits, mais il n’a non plus aucunes
obligations. Bien que franc de tout impôt, il n’en mène pas moins, par
suite de la pauvreté du pays, une vie peu enviable. Sauf dans le val
Bardaï et dans quelques autres enneris, où fleurit un peu de travail et
de culture, il se trouve presque entièrement à la merci des nobles, qui
sont aussi nombreux que pauvres et avides. Aussi l’excédant de
population s’en va-t-il volontiers gagner son pain au loin, dans le
Kânem, le Bornou et l’Ennedi. De là le mépris que les Mainas de l’ouest
ont, je l’ai dit, pour les populations ouvrières de l’est. Un élément
populaire à part, une vraie classe de parias, ce sont les forgerons, en
arabe _Haddâd_, en Teda _Azâ_ (singulier _Azê_), parmi lesquels il n’est
pas rare de trouver des femmes. Appeler quelqu’un _forgeron_ est, au
Tibesti, une injure qui ne se peut laver que dans le sang. Personne ne
donne sa fille en mariage à un homme de ce métier ; nul ne laisse
apprendre cette profession à son enfant. C’est une industrie qui
s’exerce de père en fils, dans des familles où l’on ne se marie qu’entre
soi, de sorte que la caste se conserve pure et sans mélange. Cet état
d’infériorité des forgerons remonte bien au delà de l’Islam, malgré les
légendes nègres qui prétendent que l’infamie indélébile dont est resté
marqué le métier vient de ce qu’un forgeron s’est rendu coupable d’un
outrage à la foi et d’une trahison envers le Prophète. La même
distinction sociale se retrouve en effet même chez les peuples païens de
l’Afrique, qui ont de tout temps vécu en dehors de l’Islam, et
s’explique peut-être par les facultés magiques que l’on attribuait à
cette sorte de gens.
Au point de vue religieux, les Tedâs sont très fanatiques. Les Arabes,
il est vrai, les traitent de « chiens », mais ce n’est là qu’une façon
de pallier l’iniquité avec laquelle ils les traquent sans cesse.
Religieusement parlant, les hommes du Tou en savent à peu près autant
qu’eux ; ils observent également le Rhamadân, ils pratiquent la
circoncision, et s’ils manquent volontiers à la prescription, en
s’enivrant avec du lakbi, combien de croyants pieux et instruits des
régions civilisées de l’Islam ne montrent pas plus de scrupules sur ce
point ? La confrérie déjà nommée des Snoussis prend d’ailleurs soin que
le zèle religieux des Tedâs ne se refroidisse point. J’ai dit que cette
secte avait établi un Institut dans la petite oasis de Wau[55], d’où
elle gouverne spirituellement le Tibesti, suppléant ainsi à l’action des
fakirs, qui n’existent pas jusqu’à présent dans le pays.
Bien que la polygamie leur soit permise de par le prophète, les Toubous
n’en usent que très modérément. Ils n’ont jamais deux femmes à la fois
au même endroit, et les répudiations sont plus rares chez eux que chez
les autres peuples mahométans. Tout au plus, en dehors de leur épouse
légitime, ont-ils une compagne de réserve au Fezzan ou à Kawâr, quand
des relations un peu fréquentes les appellent dans un de ces pays, ou
bien, lorsqu’ils sont de l’ouest, une ménagère de supplément au Bardaï,
pour la saison des dattes. En somme, tout, au Tibesti, favorise plutôt
la monogamie, seul régime qui, du reste, puisse rendre possible la
condition domestique des femmes telle que je l’ai dépeinte[56].
Les mariages sont précédés de fiançailles très étroites, qu’il est bien
rare que l’on rompe, si long que soit le temps qui s’écoule entre la
promesse et l’hymen. C’est au point que, lorsque l’un des fiancés vient
à mourir, c’est ordinairement son frère ou son plus proche parent, s’il
n’est pas marié, qui convole à sa place. L’intérêt matériel n’en est pas
moins le mobile principal qui préside aux unions, et l’on diffère très
souvent la noce jusqu’à ce que le conjoint ait gagné de quoi vivre.
Ajoutons que, selon les circonstances et la position sociale de la
famille, le père de la promise se fait donner par son futur gendre un
certain nombre de chameaux, d’ânes, de moutons ou de chèvres, dont, au
jour du mariage, il rend une partie à titre de dot.
La célébration du mariage se fait d’ailleurs à la mode arabe ; on
promène l’épouse sur un chameau dûment paré, avec une escorte de femmes
et de jeunes filles qui chantent les chants d’usage ; puis le mari
emmène sa moitié chez lui, l’y garde sept jours, après quoi il la rend à
ses parents, et s’en va pour sa part conduire ses chameaux au vert, ou
bien entreprend, au Borkou, à Kawâr, au Fezzan, un voyage d’affaires,
d’où il ne revient quelquefois qu’au bout de plusieurs années. Pendant
ce temps, la jeune ménagère demeure sous le toit paternel ; mais plus
tard, si le mari fait une nouvelle absence prolongée, elle reste à la
tête du logis commun. Il va de soi qu’étant donnés et les conditions du
climat, et le genre d’existence, et aussi ces longs et fréquents voyages
des Toubous, les unions ne sont pas d’ordinaire très fécondes.
D’après une coutume locale, qui a force de loi, l’homme qui s’est rendu
coupable d’un meurtre ne peut dans aucun cas se racheter en payant
l’amende (_Dia_) ; il est obligé de s’expatrier, et n’a le droit de
revenir que si enfin, comme il arrive souvent à la suite de longues
années d’exil, la famille de la victime consent, moyennant une forte
rançon, à lui rouvrir l’entrée du pays. J’ai dit qu’avec l’humeur
coléreuse et fière des Tedâs, les violences de langage et d’action
aboutissaient d’ordinaire à des luttes sanglantes. Quant aux vols, aux
diffamations, et aux autres délits de moindre importance, ils sont punis
d’amendes plus ou moins fortes, selon la gravité de l’infraction et les
ressources du délinquant. Pour l’adultère et la séduction, crimes assez
rares du reste, le coupable est livré à la vengeance de l’époux ou du
père offensé.
On a vu que tout Maina, ayant l’âge et la considération suffisantes,
pouvait trancher les questions litigieuses, sans que l’intervention du
Dardaï fût en aucune façon nécessaire. Dans les cas particulièrement
épineux, comme il s’en présente souvent chez un peuple à ce point
chicaneur, on fait appel à plusieurs arbitres, ou l’on porte l’affaire
par devant l’assemblée des nobles, qui, après d’interminables
discussions et débats, réussissent d’ordinaire à l’arranger. Toute leur
sagesse vient-elle à échouer, on s’adresse au missionnaire snousi de
l’oasis de Wau, lequel fait fonction de cadi, et statue en dernier
ressort.
Chez les Tedâs, comme chez tous les peuples où règne le régime
patriarcal, on trouve la vénération de l’âge ; les enfants respectent le
père, et le jeune frère son aîné. Quant à la femme, sans être astreinte
dans la famille à une réserve aussi pudique que chez les Touaregs, elle
n’en montre pas moins, quelle que soit sa liberté d’allures à
l’extérieur, une grande retenue vis-à-vis de son mari. Elle ne prend
jamais son repas en sa présence, et ne mange non plus jamais avec lui ;
elle ne lui parle qu’en détournant le visage et il lui répugne de le
nommer devant d’autres personnes. Aussi le nom de l’homme marié finit-il
peu à peu par se perdre, et est remplacé par une périphrase. Les parents
même de la femme semblent avoir conscience de la situation extrêmement
délicate qui leur est faite en face de l’époux. Pour les beau-père et
belle-mère, de même que pour les frères et sœurs, celui-ci devient un
individu qu’il faut s’abstenir soigneusement de désigner sous son propre
nom, à moins de nécessité absolue. Se trouve-t-il dans une réunion
d’hommes, et son beau-père vient-il à paraître, il se lève aussitôt et
s’éloigne ; est-ce son beau-frère qui survient, et celui-ci l’aperçoit-
il, le mari ne bouge point ; mais l’autre passe son chemin. En revanche,
il ne s’assied pas dans une société où se trouve son beau-frère ; mais,
relevant son litham, il passe outre. S’il a des enfants, et qu’on ait
besoin de le désigner, on use de cette circonlocution : « le père de tel
ou tel fils, » ou « le père de telle ou telle fille. »
Venons maintenant au costume et à l’armement, que, durant mon séjour
forcé à Bardaï, j’ai eu occasion d’étudier sur une multitude de curieux
venus de toutes les vallées.
La lance (_Edi bouï_, la _grande lance_), longue de sept à neuf pieds,
avec un fer qui varie d’un pied et demi à deux pieds, est un instrument
presque toujours importé de l’étranger, du Borkou, de l’Ouadaï, du
Bornou ou du Baguirmi. Le javelot (_Edi teneï_, la _petite lance_),
d’une longueur de six pieds environ, avec une partie métallique d’un
pied et demi, a généralement sa tige de fer pourvue de dents et de
crochets qui en font un engin des plus offensifs. Une autre arme de jet,
qu’on appelle _Midschri_, a trois empans de longueur, avec des
appendices tranchants qui varient de forme et d’inclinaison. Pour la
facilité du maniement, la partie supérieure en est enveloppée de
courroies ou de ficelles. Le poignard (_Loï_), à peu près de la
dimension de notre couteau de chasse, s’assujettit au poignet gauche au
moyen d’un rond de cuir large de trois doigts. Dans son étui se trouve
d’ordinaire une petite gaîne de supplément pour un petit couteau dont le
manche est en forme de pincette. Ce dernier instrument sert
principalement à extraire les épines qu’on a dans le pied. Le glaive
(_Akâsou_), large et à deux tranchants, avec une poignée en croix, vient
d’Europe et surtout d’Allemagne (Solingen). Tous les Tedâs n’en portent
pas. Le bouclier enfin, de forme à peu près elliptique, avec une partie
supérieure plus large, va depuis le sol jusqu’à la hauteur des yeux.
Fait d’une simple peau d’antilope, il n’est que d’une assez médiocre
défense, même contre les javelots en usage.
[Illustration : Lances et épieux des Tedâs.]
Les Tedâs s’entendent à lancer leurs traits avec beaucoup de force et de
sûreté, à une distance de quinze mètres environ. Levant la main un peu
au-dessus de la hauteur de l’épaule, ils impriment à l’arme un vigoureux
mouvement de rotation qui emprunte une force énorme à la densité
élastique du bois d’acacia sajal dont est fait d’ordinaire le manche du
javelot. Celui-ci est projeté horizontalement, et, brandi d’une main
exercée, il doit faire de terribles blessures. Tout jeune du reste, le
Toubou est exercé à l’usage des armes. On donne aux petits garçons des
lances de moyenne grandeur et des javelots de bois aiguisés en pointe,
qu’ils ne quittent jamais ; puis, à mesure qu’ils grandissent, on leur
confie des engins plus sérieux, jusqu’au jour où ils entrent enfin en
possession d’un appareil complet de combat.
[Illustration : Armes de jet des Tedâs.]
Les femmes elles-mêmes portent souvent à la hanche sous leurs vêtements
un poignard de la longueur de la main, et ces viragos décidées ne se
gênent nullement pour résoudre à l’occasion leurs querelles, non pas
seulement avec le poing ou le bâton, mais encore avec des armes
effilées. J’ai vu à Bardaï deux femelles en colère passer ainsi des gros
mots à l’action, et si le poignard ne fut pas l’_ultima ratio_ des
combattantes, cela tint à ce qu’on les sépara juste à temps.
J’ai décrit à propos des Toubous qui habitent le Fezzan le genre de
costume que porte la peuplade, et les atours dont se parent les femmes :
il me reste à dire, pour finir, quelques mots de l’industrie nationale.
Celle-ci se borne, en dehors de la construction de ces huttes si propres
que j’ai mentionnées, à la confection des ustensiles les plus
nécessaires de ménage et de voyage. De la peau de leurs chèvres, qu’ils
tannent au moyen des fruits du karad, les Tedâs font des outres et des
pièces d’habillement ; ils savent aussi, avec des os et des noyaux de
dattes, préparer un goudron qu’ils emploient pour rendre les outres plus
résistantes et pour traiter les maladies de peau des chameaux. A l’aide
du branchage des palmiers, les femmes tressent des nattes, avec les
fibres de leur feuillage elles fabriquent des cordes. La selle
chamelière locale diffère de l’_hâwia_ en usage dans la
Tripolitaine[57], en ce qu’elle est faite de deux fourches en bois
d’acacia qui s’adaptent en manière d’agrafes en avant et en arrière de
la gibbosité de l’animal et qui sont assujetties l’une à l’autre par des
bâtons croisés latéralement. L’appareil entier, consolidé au moyen de
lanières de cuir, repose sur un double bourrelet de paille ou d’écorce
de palmier.
[Illustration : Selle chamelière des Tedâs.]
Les voyages de négoce des Tedâs les conduisent, je le répète,
principalement au Fezzan, à Kâwar et au Borkou. Le marché fezzanais leur
est surtout indispensable : c’est là qu’ils se procurent presque toutes
leurs étoffes, tant du nord que du sud. En revanche, ils y exportent
fort peu. Je n’ai vu nulle part au Fezzan le soufre du Tibesti, qui
figurait jadis, à ce qu’il paraît, sur les marchés de Mourzouk et du
Caire ; le sené même, qui est en si grande abondance dans le Tou, ne
trouve aucun écoulement à Mourzouk.
VOYAGE AU BORNOU
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
Circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. — L’hiver de 1870-71 à
Mourzouk. — Apprêts de départ pour le Bornou. — Importance et caractère
officiel de notre caravane. — Bateleurs marocains. — Les premières
étapes. — Arrivée à Kawar. — Réapparition du noble Amari. — Détails sur
l’oasis de Kawar ou enneri Tougê.