Plus au nord-est, à la lisière de la région rocheuse, il existe un

chemin qui va du Bardaï à Wanjanga, et dont je dois la description telle

quelle au marabout Ali, de Gatroun, qui ne l’avait, je crois, parcouru

qu’une seule fois. De Bardaï il s’était dirigé à l’est vers le val Aozo,

puis vers le Jibi, enneri issu de l’emi Koussi ou d’un de ses contre-

forts, où l’on arrive le troisième jour. Le lendemain, après avoir gagné

l’endroit qu’on appelle la Tête du Jibi (_Jibi Dâso_), c’est-à-dire la

montagne où cette vallée prend naissance, il était redescendu dans la

plaine, pour coucher à un pacage du nom de Kezen. De là il avait, en un

jour, atteint le village de Kouzêbo, sis dans les rochers, et le

lendemain de bonne heure, il avait dépassé Gouro, la dernière localité

tedâ, pour arriver le dixième jour à Jôa.

Ajoutons que de l’emi Koussi à Ouri, un autre centre de population des

Toubous Reschâdes, dont j’ai eu ci-dessus occasion de parler, il y a

quatre journées de marche dans la direction du nord-est ; de la source

thermale (_Jêriké_), au pied de la montagne, on gagne, le premier jour,

l’enneri Oureschillé, le second, la Fontaine-Profonde (_Jiga Drousso_),

située à douze toises sous terre dans une autre vallée ; le troisième,

on arrive à l’enneri Aounga, et, le quatrième enfin, à l’enneri Ouri,

vallée fertile, tournée au nord-nord-est, et où vit une nombreuse

population agricole. La route qui se continue directement au sud-est,

d’Ouri à Wanjanga, manque absolument d’eau, de sorte qu’on préfère aller

par Gouro, situé à quelques jours au sud-sud-ouest.

Tels sont les éléments de cartographie que j’ai pu réunir sur le

Tibesti.

II

Il va de soi _à priori_ qu’une contrée à ce point continentale, placée

au milieu d’un immense désert, au sud du tropique, doit jouir d’un

climat extraordinairement chaud et sec. Des observations météorologiques

que j’y ai pu faire, il résulte ceci : à Tâo, le maximum de température,

du 20 juillet au 5 août, a été en moyenne de 40 degrés, à deux heures de

l’après-midi, et le minimum, au coucher du soleil, de 27 degrés. Presque

journellement, le vent d’est, qui ne cessait de régner dans les couches

supérieures de l’atmosphère, agglomérait sur les monts d’épais amas de

nuages. Ce phénomène se produisait au milieu de la journée, avec

accompagnement de subites rafales. Même quand ces nuages crevaient sur

nous, il ne pleuvait jamais assez pour que nous fussions obligés de

chercher un autre campement mieux à l’abri. Il est vrai que les pluies

au Tibesti n’ont pas besoin de tomber avec l’abondance tropicale, pour y

emplir les lits fluviaux qu’on appelle des enneris, car ce sol montueux

a si peu de capacités absorbantes que pas une goutte d’eau ne se trouve

perdue. Les réservoirs naturels des rochers une fois pleins, tout le

reste s’en va aux vallées. Aussi fus-je fort étonné un matin, à la suite

d’une nuit où il avait plu, sans que nous nous en fussions beaucoup mis

en peine, de voir l’enneri Daousâdo rouler devant nous un torrent

grondeur. De pareilles crues sont, il est vrai, de courte durée ; elles

arrivent toutefois assez fréquemment dans plusieurs vallées, et leur

soudaineté même les rend dangereuses. Presque tous les ans, il y a un

certain nombre d’ânes, de brebis et de chèvres, qui sont emportés par ce

brusque flux d’ondes, et il n’est pas rare que des chameaux même

périssent dans cet excès de bénédiction céleste. C’est le mois d’août

qui paraît être ici le plus nuageux, et comme c’est justement l’époque

des grosses pluies d’été au Soudan, on en peut conclure que ce sont ces

pluies qui déterminent, à ce point de vue, le régime du ciel tibestien.

De l’autre côté des monts, au Bardaï, j’eus, au mois d’août, une

température minimum variant de 21 à 23 degrés à six heures du matin,

tandis que de midi à deux heures le thermomètre s’élevait d’ordinaire à

40 degrés. Durant tout le temps de mon séjour et de mon voyage du Fezzan

au Tibesti, le vent dominant fut le vent alizé, qui se reconnaissait à

la direction des nuages, quand il y en avait, lors même qu’il régnait

d’autres souffles dans les régions basses de l’atmosphère. Jusqu’aux

monts d’Afâfî, ce vent se levait et se couchait régulièrement avec le

soleil ; de là jusqu’au val Oudouï, nous eûmes une forte brise de nuit,

qui était un grossissement graduel du faible souffle diurne. Quand nous

fûmes au pied ouest de la chaîne centrale, au val Tâo ou dans le Zouâr,

la force du vent se remit à suivre le soleil ; une fois de l’autre côté,

à Bardaï, nous eûmes des matinées calmes, avec une atmosphère venteuse

au coucher du soleil et parfois aussi pendant la première moitié de la

nuit.

Sans les pluies, que la configuration montueuse du pays rend plus

fréquentes au Tibesti que dans les plaines basses du Sahara, une grande

partie de la région resterait entièrement inhabitée. C’est à elles aussi

qu’est due l’abondance d’herbes fourragères qui y favorise l’élève du

bétail. Je citerai entre autres le panic ramuleux (_Panicum turgidum_)

que les Arabes appellent _Bou Roukba_ et les Tedâs _Goumeschi_ ; le

Nissi (_Aristida plumosa_) ; le Sebat (_Aristida pungens_) ; puis, une

herbe fasciculée dont le nom arabe est Dîs, et dont je n’ai pu savoir

l’appellation toubou ; le Rischou (_Calligonum comosum_), l’Akoul, dont

j’ai déjà eu occasion de parler[40], etc. Partout dans les vallées et

les gorges pousse le séné (_Cassia obovata_), qui formait autrefois un

article d’exportation tibestien ; les bas-fonds sableux de la plaine

produisent la coloquinthe, et aux monts Koussi se trouve l’_Artemisia

herba-alba_, en arabe _Schiah_, en tedâ _Odosir_.

En fait d’arbustes plus relevés, on rencontre le tamarisc (_Dôso_), la

_Suæda_ (Seger), la _Leptadenia pyrotechnica_ (_Kizzen_), le Siwâk

(_Salvadora persica_) ; etc. Comme arbres, en dehors de l’acacia sajal

et du karad ou _Acacia nilotica_, on remarque encore deux autres

acacias, l’_Edderî_ et l’_Herê_, qu’on utilise pour le tannage, et la

_Serrah_ déjà nommée (_Mærua_). L’hyphène (_Hyphæne thebaïca_) et le

savonnier (_Balanites ægyptiaca_) atteignent sous ce méridien leur

limite nord.

Dans les vallées où la culture jardinière est possible, il y a aussi

quelque peu de céréales (_Bedê_ en est le nom générique), blé, sorgho,

etc. ; puis des fèves, des concombres, des melons, des pastèques, des

courges, du souchet comestible, du coton ; mais ce qui prouve la rareté

de ces produits, c’est que la plupart ne sont connus que sous des

désignations empruntées à la langue kanouri (Soudan). Du dattier et de

son rôle prépondérant, je n’ai plus rien à dire. Quant au grenadier, au

figuier et à la vigne, qui se rencontrent encore çà et là dans les

jardins du Fezzan, les Tibestiens ne les cultivent pas.

La faune locale nous offre, en fait d’animaux domestiques, le

chameau[41], le mouton[42], l’âne[43], le chien[44] et la poule[45].

Le chameau tedâ, variété du sud, diffère sensiblement de son frère du

nord, qui constitue ce qu’on pourrait appeler l’espèce arabe. Ce

dernier, avec sa membrure relativement courte, trapue, son corps plus

lourd, sa tête et son cou plus épais et moins relevés, sa toison velue,

semble surtout prédestiné par la nature au rôle de bête de somme. Le

chameau touareg, tedâ ou baelé[46], au contraire, plus haut sur jambes,

plus élancé, avec une toison courte et lisse, porte son cou plus fin et

sa tête plus menue avec une sorte de légèreté, et, par l’ensemble de sa

structure, il paraît plutôt fait pour la vélocité de locomotion que pour

le transport de lourds fardeaux. J’ai déjà dit avec quelle sûreté

merveilleuse de pied ces animaux, parfaitement dressés, escaladent les

monts de leur pays. Impossible à ceux du nord de les suivre sur un sol

accidenté et rocheux. En revanche, ceux-ci sont généralement plus forts,

et, en plaine, à nourriture égale, ils résistent mieux. Rappelons, en

passant, qu’en outre de leurs chameaux les Tedâs possèdent pour le

travail de bons et robustes ânes, qui suppléent à propos au nombre assez

restreint de leurs « vaisseaux du Désert », et qui sont, pour les gens

de certains districts, tels que le Bardaï, des auxiliaires absolument

indispensables.

Mais la ressource principale du pays, ce sont les grands troupeaux de

chèvres qui, grimpant parmi les rochers, y trouvent toujours provende

suffisante. La race en est petite, vigoureuse, à poils courts et de

couleur ordinairement sombre. Plus rares, et, partant, plus estimés,

sont les moutons, qui se distinguent essentiellement de ceux des autres

régions. Le mérinos des côtes est inconnu au Tibesti ; tous les

individus de l’espèce ovine y ont le cou étiré, les jambes hautes, la

queue grêle et longue, touchant presque à terre, et, au lieu de laine,

cette ample crinière noire et luisante dont j’ai déjà eu occasion de

parler. De la peau d’une seule de ces bêtes, on peut tirer un manteau

d’hiver ou une housse pour une grande personne. Malheureusement, on ne

trouve en quelque abondance ces nobles animaux que dans les vallées

orientales (Bardaï, Aozo, Jibi, Gouro, Ouri) et sur les pentes de l’emi

Koussi.

[Illustration : Mouton tedâ.]

Les chiens du Tou appartiennent à l’espèce défectueuse des levriers

fezzanais, et leur manque de race, comme la façon misérable dont ils

sont nourris, ne s’accorde guère avec leur mission, qui est, je l’ai

dit, de chasser la gazelle, l’antilope et l’autruche. Ils sont au reste

fort peu nombreux, plus nombreux encore pourtant que les chats, dont le

nom expressif, _Ngâm_, est même emprunté à l’idiome du Bornou. Les

poules, elles non plus, n’abondent pas ; leur appellation est aussi

bornouane. Le cheval, _Aski_, assez fréquent, dit-on, autrefois,

n’existe plus qu’à l’état d’exemplaires isolés dans l’enneri Domar. Le

bœuf, _Four_, a aussi disparu[47].

Quant aux animaux sauvages (_Kakouï_), la seule d’espèce féroce, c’est

la hyène. Il y en a trois variétés : la hyène tachetée (_Molohour_), la

rayée (_Tourdi_) et une espèce plus grande, à la robe sombre et

unicolore (_Zigir_), qui ne s’attaque point aux bêtes vivantes et se

repaît uniquement de charognes. Le chacal n’est pas rare dans les

vallées orientales, et l’on rencontre aussi mainte trace de renards

(_Kouloukou_ ou _Kileki_). Le babouin, déjà mentionné[48] (_Dounkou_),

hante les rives rocheuses des enneris, sans avoir rien à craindre des

habitants, qui auraient honte de faire le moindre mal à cet « homme

enchanté » et de le détenir dans leurs maisons. Comme gibier de chasse,

je citerai le mouton à crinière ou Wadân (_Ovis tragelaphus_), le petit

lièvre du Désert (_Tchomar_), et diverses antilopes, entre autres la

gazelle (_Oudêno_), et l’antilope leucoryx (_Tourouï Zôdê_), dont on

utilise le cuir épais pour en confectionner des boucliers, et aussi des

semelles de souliers à l’intention des pays voisins (tels que le Fezzan)

où l’on marche chaussé. Il faut aussi mentionner le Daman (marmotte des

rochers, _Hyrax_), que les Tedâs appellent _Adegobô_, et dont on entend

retentir dans la solitude des nuits le jappement sonore. Il est rare que

l’on tue cette bête, encore que sa chair soit assez prisée, car elle est

d’une agilité et d’une vigilance qui en rendent l’atteinte difficile.

Ses excréments, très aromatiques, s’emploient, délayés dans de l’eau,

contre certaines maladies sexuelles. Le pays loge en outre beaucoup de

lézards, quelques caméléons et divers serpents, venimeux ou inoffensifs.

Les scorpions surtout ne manquent pas, non plus que les vipères

(_Aouso_), dont une principalement, une espèce cornière, est très

redoutée.

[Illustration : Babouins du Tibesti.]

Parmi les oiseaux (_Kebri_), je citerai quelques pintades, la

tourterelle, le pigeon domestique, le ramier, le percnoptère (_Zinki_)

et le corbeau du Désert. L’autruche, très répandue jadis dans tout le

Tibesti, y est devenue rare. Le tisserin niche volontiers dans la

frondaison relativement luxuriante des enneris, et quelques petits

oiseaux chanteurs animent les solitudes muettes du pays. Quant aux

insectes, le sol et le climat favorisent encore moins leur

développement ; la mouche, l’abeille, le moucheron, le taon, la

sauterelle, la tique du chameau, le pou, la fourmi, le termite même se

rencontrent, mais jamais au point d’incommoder. Des puces, il n’en

existe pas plus qu’au Fezzan, et les araignées sont fort rares.

III

J’ai déterminé le rayon de territoire qu’occupent les Tedâs. Les

habitants du Borkou, petit pays situé plus au sud, se distinguent de ces

derniers, et portent le nom d’_Ama Borkou_ ou gens du Borkou ; il en est

de même de ceux du Bahar el-Ghazâl et du Kânem, qui se nomment _Dazâs_.

Toutefois, malgré la différence des désignations, la parenté de ces

peuples se reconnaît à la communauté du langage, bien que celui-ci se

partage en deux dialectes. C’est en somme une même famille, qui n’a

point de dénomination collective, et comprend deux branches, les

_Tedâs_, en arabe _Toubous_, et les _Dazâs_, en arabe _Kor’ân_.

La racine, le noyau du mot _Toubou_ (_Tubu_), d’un emploi plus général

au Tripoli et au Fezzan que celui de _Tedâ_, est le monosyllabe _Tou_

(_tu_), par lequel les indigènes désignent leur pays ; la désinence

_Bou_ (_Bu_) vient de la langue du Borkou, et signifie « gens » ; c’est

le pluriel de _Ma_[49]. Quant au mot _Tedâ_, le singulier en est

_Tedêtou_ (_tedêtu_), textuellement _Tedâ du Tou_ ; on dit aussi

quelquefois _Tedê-emi_, ce qui prouve que le mot _Tou_, qui semble

aujourd’hui tombé en désuétude, avait originairement le même sens

qu’_Emi_, qui signifie _Montagne_ ou _Rocher_. L’une et l’autre

expression expliquent du reste pourquoi les Arabes appellent les

habitants du Tibesti _Toubou-Reschâde_, à savoir « Toubous du rocher »,

_Reschâd_ voulant dire _rocher_.

J’ai fait connaître ci-dessus les causes multiples de l’isolement où ont

vécu jusqu’ici les Tedâs ; il me reste à dépeindre le peuple en lui-

même.

Tout au contraire de la population du Fezzan, qui présente un mélange

presque inextricable, celle du Tibesti forme un tout absolument

homogène. A part quelques rares émigrés du Borkou, tous les habitants en

sont Tedâs purs et tous ont le même type caractéristique. C’est une race

d’une taille généralement peu élevée, avec un corps bien proportionné et

plein d’élégance, des extrémités délicates et fines. Son extrême

maigreur, qui ne l’empêche point d’être étonnamment vigoureuse, provient

du climat et du genre de vie auquel l’oblige la nature du pays.

L’agilité des Toubous pour courir et sauter est, aujourd’hui comme

jadis, toujours proverbiale ; nul peuple d’Afrique ne supporte mieux la

fatigue, la faim et la soif[50]. Leur teint est en général plus clair

que celui des habitants du Soudan. Cette question de couleur est, il est

vrai, très complexe ; il y a là des transitions si finement graduées

qu’il est fort difficile de les faire nettement saisir à un blanc. La

coloration des diverses parties du corps varie d’ailleurs chez un même

individu ; les mains par exemple présentent une autre nuance que le

visage, et le corps ne ressemble pas au visage[51]. Les Arabes qui

vivent au Soudan ou qui s’y rendent de la côte septentrionale ont

imaginé une gamme chromatique de couleurs qui a fini, avec le temps, par

être assez généralement adoptée dans ces pays. En voici la succession de

tons :

1o _Abjad_ (le blanc), couleur des Européens et de quelques habitants du

littoral nord ;

2o _Ahmar_ (le rouge), nuance qui domine chez les Arabes et les

Berbères ;

3o _Asfar_ (le jaune), teinte correspondante au bronze clair, qu’on

rencontre chez quelques tribus arabes et berbères ;

4o _Asmar_ (le brun), couleur cuivre foncé, propre à beaucoup

d’habitants du désert et à des Arabes soudaniens de sang mêlé ;

5o _Achdar_ (le vert), bronze très foncé, nuance qui domine chez

diverses tribus du Sahara, ainsi que chez beaucoup de nègres et quelques

Arabes soudaniens dont la race n’est pas pure ;

6o _Asrek_ (le gris), couleur des habitants de la Nigritie ;

7o _Assouad_ (le noir), très fréquent comme nuance individuelle, chez

les Nigritiens, mais rare comme couleur collective de tribu.

On remarquera que ces désignations arabes ont une valeur différente

selon les pays. Par le vert par exemple on entend en arabe non seulement

le vert, mais aussi le bleu, et à Tunis on se sert de la même

expression, _Achdar_, pour qualifier la couleur des corbeaux qui ne sont

pas absolument noirs. Le mot _Asrek_ (gris) veut dire proprement « qui a

les yeux bleus », et, par conséquent, correspond à « bleu » ; cependant,

tandis qu’à Tunis cet adjectif s’applique au ciel quand il est sans

nuages, on l’emploie, en beaucoup de régions, pour désigner toutes les

nuances qui vont du gris au noir. Chez les habitants du Soudan qui, sans

être arabes, font fréquemment usage de la langue, la confusion est

encore accrue par les défectuosités qui proviennent de l’idiome local.

La plupart des tribus et des peuples non arabes du désert oriental et du

Soudan n’ont, par exemple, pour indiquer le bleu de la végétation et

celui du ciel, qu’ils distinguent cependant très bien l’un de l’autre,

qu’un seul et même terme, et, en face du jaune de coing ou du jaune de

safran, ils ne savent le plus souvent s’ils doivent employer le mot

_Achdar_, qui signifie vert, ou le mot _Ahmar_, qui signifie rouge.

En dépit de ces difficultés et de ces incertitudes, j’ai rarement vu

quelqu’un hésiter sur la catégorie de couleur dans laquelle il

s’agissait de ranger un individu, et moi-même j’ai fini par trouver très

pratiques les distinctions dont je viens de donner la série. Après

quelques tâtonnements, on ne tarde pas à reconnaître, par exemple, que

les nuances intermédiaires entre l’_Ahmar_ (rouge) et l’_Asrek_ (gris)

appartiennent à deux séries différentes de couleurs, dont l’une présente

à l’appréciation une teinte plus rougeâtre et l’autre une teinte plus

jaunâtre. L’_Asfar_ et l’_Asmar_ peuvent avoir, le cas échéant, la même

intensité ; mais l’une se pousse au jaune, tandis que l’autre incline

vers le rouge. De même, l’_Asmar_ et l’_Achdar_ peuvent offrir la même

coloration sombre ; mais l’_Achdar_ n’en appartient pas moins à la série

jaune. Semblablement, la couleur _Asrek_ est à proprement dire la nuance

terminale de la série rougeâtre.

Chez les Tedâs, le blanc et le rouge manquent totalement ; le noir est

très rare ; le gris est la teinte de la minorité. Les deux couleurs les

plus fréquentes sont le vert et le jaune, avec toutes leurs dégradations

intermédiaires. J’ai pu constater plus tard que les Toubous du sud sont

plus foncés que ceux du nord. Pour la coupe du visage, les gens du Tou

sont, je l’ai dit, caractéristiques. On rencontre sans doute parmi eux

des individus qui ont l’os maxillaire supérieur en saillie, les lèvres

renflées, le nez épaté, comme aussi il se trouve, dans les tribus nègres

de l’Afrique, des individus en grand nombre qui sont très loin de

répondre à l’idée que nous avons du type ; mais ce n’est en aucune façon

la règle. La race a généralement le nez droit, et parfois même aquilin.

La bouche est moyenne, les lèvres bien conformées, et le galbe ovale.

Bref, l’ensemble des traits serait fort avenant, si la physionomie avait

quelque chose d’aimable et d’ouvert, et si l’expression méfiante et

soupçonneuse du regard n’effaçait l’effet produit d’autre part.

Les femmes tedâs participent, je l’ai dit, à ces avantages corporels,

et, toutes jeunes, ce sont de charmantes créatures, abstraction faite de

cette maigreur, qu’elles ont de commun avec les hommes, et qui leur

enlève toute rondeur plastique. Cette absence de graisse est cause que

de bonne heure leur sein a l’air d’un plissement de peau vide, que son

défaut de volume empêche seul de retomber bien bas. Du moins doivent-

elles à cette maigreur, comme à la parfaite conformation de leur bassin,

un aspect beaucoup plus agréable que celui de nombre de femmes des

tribus soudaniennes, chez qui l’ampleur exagérée du postérieur et la

difformité des membres pelviens produisent un effet que je trouve fort

vilain, encore que cela soit pour elles un objet d’orgueil et de

coquetterie. Somme toute, le beau sexe au Tibesti, en dépit de

l’élégance de ses formes, a, je le répète, quelque chose de sec,

d’anguleux et de masculin, qui ne répond aucunement à l’idée que nous

nous faisons de la grâce féminine.

Les Tedâs ont les cheveux un peu moins courts et moins crépus que ceux

de la plupart des nègres ; toujours ternes cependant et bien loin de la

chevelure des peuples méditerranéens. Ils n’ont pas non plus beaucoup de

barbe, et laissent d’ailleurs croître à l’aise le peu que la nature leur

en a départi.

J’ai dit que la salubrité du climat, l’isolement du pays et le genre de

vie, bien réglé, rendaient chez eux les maladies rares. La sécheresse du

sol les garantit de ces malarias si fréquentes dans les pays chauds.

Pour la même raison, ils ne sont presque point exposés à la fièvre

typhoïde, aux maladies de foie aiguës, aux dyssenteries. Les affections

les plus ordinaires, celles qui répondent aux conditions météorologiques

et naturelles, semblent être les rhumatismes chroniques des muscles et

des articulations, les conjonctivites, les maladies de la peau et des

organes respiratoires. Le régime alimentaire, eau excellente, dattes,

lait, quelques céréales, ne fatigue guère les voies digestives. Très

souvent on venait me consulter pour la bile (_Merâr_) ; très rarement

j’avais à constater une gastrite.

Quant à la carie des dents molaires, dont j’ai déjà mentionné la

fréquence au Fezzan, et qui tient à la grande quantité de dattes que

l’on mange, elle est aussi très répandue au Tibesti ; l’abus du tabac à

chiquer, même chez les femmes, ôte également à leurs incisives cette

blancheur éclatante que Denham et Clapperton admiraient tant chez les

belles de Kawâr. Un détail qui a son importance, c’est l’absence de la

syphilis, qui règne si souverainement au Fezzan[52] ; non seulement je

n’en ai pas, pour ma part, constaté un seul cas ; mais encore, à la

description que je faisais du mal, personne ne savait ce que je voulais

dire, et Bou Zeïd, comme mon vieux Mohammed, à qui cette affection et

ses symptômes étaient familiers, m’ont assuré qu’il était de notoriété

chez les Fezzanais que les Tedâs en étaient absolument francs. De même,

je n’ai aperçu dans le pays nulle trace de scrofule et de rachitisme. Le

choléra, qui, dans ces derniers temps, a pénétré de Tripoli au Fezzan à

travers l’immense espace du désert, n’a jamais non plus franchi les

montagnes derrière lesquelles le Tibesti se retranche. Il n’est pas

jusqu’aux épidémies de variole, qui sévissent si souvent au Soudan, d’où

des caravanes d’esclaves les importent vers le nord, qui ne semblent

avoir que très rarement atteint le Tou, sans d’ailleurs y faire jamais

grands ravages.

La thérapeutique y est d’une simplicité à l’avenant. Sur tout mal

interne ou externe, l’usage est d’appliquer le fer rouge, souvent avec

la plus barbare énergie ; on emploie le même procédé pour les éruptions

cutanées. Le beurre liquéfié constitue aussi une sorte de médication

universelle, autant du moins que le permet la rareté, et, partant, le

haut prix de cet ingrédient. Le carbonate de soude, la coloquinte, le

séné sont aussi au nombre des remèdes locaux. La chirurgie est,

relativement, assez développée ; on sait opérer la suture entortillée de

la peau et des muscles à l’aide des longs aiguillons pointus de l’acacia

sajal. S’agit-il de lésions crâniennes, on explore, autant que la

blessure le permet, les membranes du cerveau, et, si ces dernières ne

sont pas atteintes, on fait les résections d’os voulues ; sinon, le

malade est jugé perdu, et l’on s’abstient de toute opération violente.

On s’entend du reste à poser des éclisses sur les fractures, et très

souvent, dans le jeune âge, — c’est là une coutume que j’ai retrouvée

chez toutes les peuplades nègres mahométanes que j’ai visitées, — on

effectue l’ablation de la luette. N’oublions pas d’ajouter à ces moyens

prophylactiques, dans les diverses maladies internes, l’emploi de

versets saints, soit qu’on les porte dans des sachets de cuir en guise

d’amulettes, soit qu’on se les libelle sur la peau, soit qu’on les avale

délayes dans de l’eau.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 19 / 46 段