La ville était encore pleine de l’effroyable mort de mademoiselle Tinne,

dont les gens de service vinrent incontinent se mettre sous ma

protection. Je les accueillis d’autant plus volontiers que ce n’était

que par un contact de tous les jours avec eux que je pouvais être à même

de me renseigner avec précision sur les circonstances du crime, sur ses

auteurs, et sur ses motifs. Le gouvernement lui-même ne connaissait pas

au juste les coupables, et n’avait pas fait grand’chose pour les

découvrir et s’en emparer. Que dis-je ? on croyait savoir que le pacha

s’était montré bien aise d’un événement qui l’affranchissait d’une dette

pécuniaire contractée par lui envers la victime. Il ne s’était pas même

mis en peine de faire enterrer la pauvre dame, et c’était Hadch Brahim,

qui avait dépêché dans cette vue un messager spécial sur le lieu du

meurtre.

Par bonheur pour lui et pour la province dont il avait charge, ce peu

estimable administrateur avait trépassé, entre temps, des suites de ses

infirmités et de son ivrognerie, et Hamed Bei avait pris provisoirement

à sa place les rênes de l’État. Ce nouveau gouverneur, un peu moins

incapable que celui auquel il succédait, n’avait en revanche guère plus

de souci du bien public et de la justice ; aussi tout le pays

regrettait-il à bon droit que, jusqu’à la nomination d’un autre

Moutasarrif, le pouvoir central de Tripoli n’eût pas confié à Hadch

Brahim Ben Aloua le gouvernement de la province.

Quelques jours après mon arrivée, le bruit se répandit que Gatroun avait

été pillé par les hôtes incommodes qui l’occupaient, et que des

habitants même avaient été emmenés en captivité. Hamed Bei saisit cette

occasion de donner, lui en tête, une sorte de représentation militaire.

La garnison, 150 hommes environ, se rassembla sous les armes au bruit du

tambour ; les canons invalides et sans attelage furent traînés de la

Kasba sur la place ; tout ce qu’il y avait de chevaux dans la ville,

huit sans plus, fut harnaché et monté, et la population valide tout

entière, empoignant fusils, pistolets, épées, se mit à suppléer, à grand

renfort de coups de timbales, de détonations et de clameurs

belliqueuses, à ce qui lui manquait de courage réel. En même temps l’on

envoya demander un renfort de cavalerie aux Arabes Mekaris, les antiques

ennemis des Oulâd Sliman. Il y avait certes lieu de s’applaudir que la

horde si redoutée à laquelle on attribuait l’intention de piller, au

passage, la capitale même du Fezzan, ne fût pas témoin de ces

fanfaronnades guerrières, car la vue en eût été assurément propre à lui

suggérer les plus grandes audaces au cas où réellement elle eût nourri

de mauvais desseins ; heureusement, comme je le sus bientôt après par

Bou Zeïd qui me vint faire visite, on avait exagéré les violences

commises à Gatroun, et quant au projet de marche sur Mourzouk, ce

n’était qu’une invention de désœuvré.

COUP D’ŒIL D’ENSEMBLE SUR LE TIBESTI

* * * * *

CHAPITRE IX

Topographie du Tibesti. — A propos des sources thermales du Tarso. —

Monts et vallées. — Flore et faune régionales. — Particularités

ethnographiques ; Tedâs et Dazâs. — Type physique de la race. — Genre de

vie, humeur des habitants du Tou. — Considérations historiques. —

Détails de mœurs publiques et privées.

I

La région habitée par la branche septentrionale de la famille Toubou,

région que les Arabes appellent _Tibesti_, mais que les indigènes

désignent sous le nom de _Tou_ (_Tu_)[32], est restée, je l’ai dit,

malgré sa proximité du Fezzan et de la route de caravanes, depuis des

milliers d’ans fréquentée, qui conduit de ce côté au Bornou, presque

absolument inconnue jusqu’à notre époque. Hérodote parle bien d’un pays

des Éthiopiens troglodytes, situé au sud des Garamantes, qui semble être

effectivement le Tibesti ; mais il ne nous en donne aucune description.

Après la conquête romaine, deux chefs d’armée, Septimius Flaccus et

Julius Maternus, pénétrèrent au sud, nous dit Marin de Tyr, jusqu’à la

contrée d’Agisymba ; mais il est probable que cette contrée n’était

autre que l’Ahîr actuel, district des Touaregs du sud-est. Ptolémée

n’est pas plus explicite, quand il mentionne l’extension de la puissance

des Garamantes par delà le Désert oriental jusqu’au Soudan. Plus tard,

lorsque la conquête du littoral nord par les Arabes eut fait refluer les

populations côtières vers les oasis du Sahara, et que des émigrés venus

du septentrion, en passant à coup sûr par le Tibesti, eurent fondé le

royaume de Kânem, il n’est pas davantage question de ladite contrée. De

cette région des Têdas, on ne trouve pas non plus de mention expresse

dans les auteurs arabes Idrisi et Ibn Said, qui nous décrivent le grand

empire des Zoghâwas ou Zaghâs, étendu, à l’ouest jusqu’à la route du

Bornou, au nord-ouest jusqu’au Fezzan, et, à l’est, jusqu’aux pays du

Nil.

Ce ne fut qu’ultérieurement, quand le Fezzan, détaché du Bornou, se fut

mis à graviter dans l’orbite de la Tripolitaine, et eut développé son

trafic au nord, à l’est et au sud, que l’on commença d’entendre parler

du Tibesti, comme d’un district que sa nature rocheuse aussi bien que

l’humeur perfide de ses habitants rendaient difficilement abordable.

Quand ensuite, vers le milieu du dix-septième siècle, l’Islam eut fait

des tribus ouadaïennes un corps de nation, il s’établit peu à peu entre

le nouvel État et le Fezzan un mouvement de négoce qui passa par le

territoire des Toubous ; toutefois le caractère brutal de ces farouches

flibustiers empêcha toute relation intime entre eux et les marchands de

passage.

Fezzanais et Tripolitains, le droit de transit une fois acquitté, se

contentaient de filer le plus vite possible le long du pied sud-ouest de

la chaîne, et s’estimaient fort heureux quand ils avaient tourné le dos

à ces montagnards mal famés. Vers la fin du siècle passé, les

gouvernants de Mourzouk firent quelques tentatives pour réduire ces

malandrins à l’état de tributaires et pour mettre un terme aux violences

et aux déprédations qu’ils exerçaient sur les routes du Fezzan à

l’Ouadaï et au Bornou (car cette dernière région appartient aussi au

territoire des Toubous Reschâdes) ; mais, à part quelques succès

temporaires, l’œuvre échoua contre les difficultés d’abord que

présentaient ces districts rocheux. Plus récemment, au début de ce

siècle, quand l’intelligent Saboun, roi de l’Ouadaï, eut frayé un chemin

direct de trafic entre son pays et la côte de la Méditerranée, on put

espérer que les ténèbres qui couvraient toute la moitié orientale du

Grand-Désert allaient enfin se dissiper, et que, du même coup, le

Tibesti allait devenir un pays plus connu ; mais cet espoir ne se

réalisa pas ; la route nouvelle, établie au nord vers Benghâsi, et

passant d’ailleurs en dehors des frontières orientales des vallées

tibestiennes, n’a servi qu’à ruiner l’ancienne voie commerciale du

Fezzan, et elle-même, après avoir vivifié pendant un demi-siècle à peu

près la partie la plus centrale et la plus déserte du Sahara de l’est, a

fini par subir une éclipse qui dure encore aujourd’hui. C’est ainsi que

le Tou est demeuré dans son obscurité séculaire.

Les voyageurs européens, d’autre part, qui poussaient de si heureuses

excursions dans les régions nord-ouest de l’Afrique, réussissaient moins

dans le désert oriental. Tout ce qu’on savait du Tibesti, dans ces

derniers temps encore, c’était ce qu’avaient pu en apprendre de seconde

main les explorateurs tels que Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg

et Vogel (1850-1855), ainsi que le consul français Fresnel[33], qui

avait profité de son séjour à Benghâsi et à Djâlo, pour recueillir avec

soin toutes les informations dignes de foi sur les routes qui, d’un côté

ou de l’autre du Tou, vont vers l’Ouadaï. Au point de vue de la

topographie, ces notions étaient loin d’être suffisantes ; il n’y a,

pour s’en convaincre, qu’à regarder les cartes de Petermann et

Hassenstein dressées de 1861 à 1863[34]. L’unique chose acquise, c’était

que le Tibesti était un pays tout en rochers et en montagnes ; du détail

on ne connaissait rien. Un peu plus tard, Gerhard Rohlfs, grâce aux

renseignements qu’il s’était procurés à Kawâr (1866), put tracer du

territoire des Toubous une carte qui, dans son ensemble, donne une idée

exacte de la physionomie de la région. Mais nul encore n’y était allé.

Je devais être, je le répète, le premier Européen à pénétrer dans cette

contrée mystérieuse, et si le séjour que j’y ai fait n’a pas eu les

résultats scientifiques qu’on pouvait souhaiter, cela tient surtout aux

conditions malheureuses dans lesquelles s’est accompli mon voyage. Je

n’ai vu qu’une portion restreinte de ce vaste pays, et mon travail

d’observation et d’annotation y a été constamment entravé par les

souffrances et les tribulations que l’on sait.

Le relief tibestien peut être considéré comme une annexe du système

touareg qui, sous le nom d’Hoggâr, se dresse à la partie est du Sahara

occidental, et qui, après avoir atteint, dit Duveyrier, une altitude

centrale de 2,000 mètres (le Tassili a encore de 1,500 à 1,800 mètres),

va s’abaissant en forme de terrasses vers le haut plateau sud-oriental

qui confine au pays des Toubous. Ce plateau, à l’endroit où le traverse

la route du Fezzan au Bornou, a une élévation de 600 à 700 mètres, et le

plan régulièrement dégradé qui s’étend sur un espace de 500 kilomètres

environ entre la région de Ghât et les monts Tummo, présente des chaînes

rocheuses qui, bien qu’interrompues par endroits, ne s’en rattachent pas

moins au massif touareg septentrional.

Les monts Tummo, de leur côté, ne sont qu’à quelques journées de marche

du district montueux d’Afafi, lequel appartient au système tibestien. De

ce point, situé à peu près au 22e degré de latitude nord, la traînée des

monts se prolonge d’abord du nord-ouest au sud-est, entre les 15e et 17e

degrés de longitude ouest, jusqu’au 20e degré de latitude ; puis,

infléchissant de plus en plus à l’est-sud-est, court, entre les 20e et

18e degrés de latitude, jusqu’au 21e degré de longitude environ, c’est-

à-dire jusqu’au pays des Wanja (Wanjangâ), où elle se termine ou du

moins subit une interruption considérable. La route de caravanes du

Fezzan à l’Ouadaï longe jusqu’au Borkou le pied ouest et sud-ouest de

cette chaîne, dont le point culminant, au nord, est le mont Tarso,

lequel forme un premier nœud de 80 à 100 kilomètres de développement. Un

second nœud, à la partie sud-est de la chaîne, semble constitué par

l’emi Koussi, qui, vu de l’oasis de Tiggi au Borkou, présente un cône

éloigné de trois ou quatre journées de marche vers le nord. Ces deux

centres sont reliés par de nombreuses chaînes ou écheveaux, très variés

de hauteur et de disposition, et entre eux s’inclinent dans la direction

du sud-ouest des lits fluviaux qui, avant d’aboutir à la plaine, ont

généralement fourni un cours de plusieurs journées à l’intérieur des

districts rocheux. De l’endroit par exemple où l’enneri Zouâr débouche

desdits défilés, il faut encore deux jours de marche en amont pour en

atteindre le point initial. Même observation pour les enneris Domar, Yoô

et Mâro.

Le plateau d’Alaota Kiou est à environ 360 mètres d’altitude au-dessus

de la mer ; la grande vallée d’érosion, au pied du Tummo[35], est encore

à 450 mètres ; le plateau d’Afâfi, vers lequel elle va se relevant, est

à 590 mètres, et la plaine qui suit, au pied ouest du relief tibestien,

à 50 kilomètres à peu près de l’intumescence centrale qu’on voit se

dérouler en chaîne du côté de l’est, s’élève à 490 mètres. De là jusqu’à

Taô, on remonte de 90 mètres, puis jusqu’à l’embouchure du Zouâr, de 150

mètres en plus, pour redescendre ensuite quelque peu dans la vallée

même, puis se relever bientôt jusqu’à l’altitude de 590 mètres.

Sur la vaste croupe du Tarso, que j’ai franchie, je le répète, à

l’élévation de 2,200 mètres, se greffe une multitude de chaînes et de

groupes de montagnes, dont la principale est le Tousidde. De l’autre

côté du faîte de partage des eaux, l’enneri Oudêno (rivière des

Gazelles) est à une altitude de 960 mètres, et le Bardaï, qui court de

sud-est au nord-ouest, à 830 mètres. L’emi Koussi, est, au dire des

habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour

entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de

la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme

on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et

des montagnes du littoral.

Quant au fameux jaillissement d’eaux thermales, dont les Toubous

Reschâdes parlent tant, et que, d’après une information « authentique »,

Vogel assurait n’être qu’une simple source gazeuse, il ne me semble plus

possible d’en révoquer en doute l’existence. Cette source, qui porte le

nom générique de _Jêriké_, mot qui répond à l’arabe _hammâm_, est,

paraît-il, si chaude et dégage un tel bouillonnement de vapeurs, qu’on

ne peut s’en approcher de tout près.

Quel en est le degré exact de température ? C’est un point difficile à

fixer, vu les dires variables des indigènes. Tous s’accordent néanmoins

pour affirmer la production de bulles de gaz, et pour dire qu’avant de

se servir de l’eau, il est nécessaire de la laisser refroidir[36]. Ce

fait d’ailleurs, qu’on l’emploie pour les maladies de la peau, des

muscles, des os et du système nerveux, en atteste bien la nature

thermale. Je n’ai pas besoin de répéter quel crève-cœur ce fut pour moi,

lors de mon séjour au Bardaï, de ne pouvoir visiter, quoique l’ayant

quotidiennement devant les yeux, la montagne qui recèle cette curiosité.

Ce n’est point que, même au cas où j’eusse eu la liberté de mes

mouvements, l’exploration eût été sans péril, étant donné le haut prix

qu’attachent à ce trésor naturel les habitants du pauvre Tibesti ; mais

l’estime même en laquelle ils tiennent un jet thermal dont ils ne

tirent, après tout, qu’un très mince profit thérapeutique, en démontre

bien le caractère extraordinaire et donne créance aux informations

qu’ont recueillies la plupart des voyageurs. Quant à la question de

savoir s’il existe, comme on l’a dit, des gisements de soufre près de

cette source, c’est un point que je n’ai pu éclaircir, vu l’extrême

discrétion des Toubous en tout ce qui touche leur pays.

Cette source jaillit du pied oriental du Tarso, et sa haute température,

comme la présence de l’énorme cratère qui se trouve au sommet de la

montagne, indique le voisinage de roches plutoniennes. Toute la masse de

l’énorme voussure est enveloppée d’une couche considérable de sédiment,

gras au toucher, renfermant de nombreuses pétrifications, principalement

des xylolithes, entrecoupé de petits creux bullescents, et d’une densité

singulièrement faible, qu’interrompent en beaucoup d’endroits des

conoïdes, des chaînes et des groupes de formation volcanique. Sur les

pentes latérales, là où l’action des eaux a profondément entaillé la

montagne, on aperçoit sous ladite enveloppe, généralement de couleur

jaunâtre, une couche beaucoup plus épaisse de calcaire de diverses

couleurs, mais surtout rougeâtre. Presque au pied du mont, les parois

rocheuses de l’enneri Oudêno, hautes de 50 mètres environ, présentent à

leur partie inférieure une formation de même nature, et se terminent par

en haut en un grès sombre ; d’énormes blocs éboulés de ce grès ont rendu

en plus d’un endroit le lit du fleuve impraticable.

Au point culminant du Tarso, à la partie nord-ouest du mont, se dresse,

je l’ai dit, le Tousidde, conoïde régulier aux flancs noirs, au pied

duquel est le _Trou au Natron_, dont j’ai aussi parlé ci-dessus[37].

L’aspect entier de ce cratère, avec son cône d’éruption, le Tousidde, et

la petite fumerolle toute noire qu’il offre à son endroit le plus en

pente, ne peut guère laisser de doute sur la constitution plutonienne de

tout le soulèvement. Un détail remarquable et qui ne manque pas

d’importance, c’est que le Borkouan dont je parlerai plus tard, comme de

mon principal informateur, en me décrivant l’emi Koussi, qu’il avait

visité en personne, m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe

également un vaste et profond Trou au Natron, et qu’à son pied

jaillissent deux sources thermales. Quant aux intumescences qui

s’élèvent de la plaine aux environs du relief central, intumescences

dont j’ai déjà eu occasion de retracer les formes fantastiques, et dont

les plus curieuses se trouvent entre le district d’Afâfi et le val

Oudouï, elles appartiennent à la formation de grès.

Le Tibesti proprement dit tient tout en ce massif montagneux, y compris

les lits fluviaux ou enneris qui aboutissent de là dans la plaine ; mais

le territoire des habitants s’étend, en diverses directions, bien au

delà de ce cadre géographique. Autrefois les Toubous possédaient au

nord-est du Tou la grande oasis de Koufara (entre les 21e et 22e degrés

de longitude est et les 25e et 27e degrés de latitude nord). Ils

forment, on s’en souvient, l’élément principal de population des

localités méridionales du Fezzan ; depuis longtemps, ils occupent en

entier l’oasis de Kawâr ; leur tribu a poussé des ramifications jusqu’au

Kânem et au Bornou, et fourni de plus des habitants aux vallées les plus

occidentales de l’Ennedi, pays qui appartient aux Baelé (ou Bidêjat). Là

toutefois, de même que dans l’Ouadaï, au Bornou et au Fezzan, ils ne

sont installés qu’à titre d’immigrés et restent soumis aux pouvoirs

locaux. Kawâr seul, bien que formant un État autonome et à part,

continue de passer pour une colonie des Tedâs, dont la domination est en

outre établie sans conteste sur les fontaines et les oasis de la route

du Bornou, depuis les monts Tummo jusqu’au sud de Kawâr. Au delà même de

ce dernier point, ils possédaient jadis les oasis de Djebâdo et de

Fôschi, dont ils constituent aujourd’hui encore le fonds principal de

population. De Koufara, on les a délogés, et, à l’est-sud-est, Wanjanga

a cessé également de leur appartenir. Somme toute, leur territoire

effectif s’étend, en latitude, du 18e au 23e degré, en longitude, du 12e

au 20e et plus, embrassant ainsi un espace approximatif de 500,000

kilomètres carrés, dont le Tibesti forme le noyau. C’est ce noyau seul

qui nous intéresse pour l’instant.

Le val habité, le plus au nord, l’enneri Abo ou Ouro, dont la partie

ouest, traversée par moi, porte le nom d’Oudouï, est à neuf jours de

marche du Fezzan, par le chemin raccourci, mais malheureusement dénué

d’eau (une _nefâza_, comme on dit), que j’avais choisi en venant de

Mourzouk, et qui se sépare de la route ordinaire au sud de Gatroun[38].

De là jusqu’à Tâo, le trajet est de trois jours. De cette localité,

comme du pied du Tarso, on rejoint par quelques chemins connus des Tedâs

la route du Bornou, où sont les deux oasis de Yat et de Kawâr, distantes

l’une de l’autre de huit jours de marche.

L’endroit où l’enneri Zouâr débouche des défilés rocheux s’appelle, je

l’ai dit, le _Zouâr-Kai_ ; c’est une station de cette route de caravanes

du Fezzan à l’Ouadaï, qui, après avoir été longtemps désertée, a repris

faveur dans ces derniers temps. Des chemins frayés relient ce point à

l’hattija inhabitée de Jajo et à Jin, l’oasis la plus connue du Borkou,

deux localités que j’eus occasion de visiter plus tard, en revenant du

lac Tsâd. Du val Zouâr on peut également se rendre à Jin, en neuf jours,

par une route qui part, d’un enneri latéral, le Marmar, et passe par les

vals Yoô, Mâro, Ogouï, Aouï, Domar, Galleride, etc.

L’emi Koussi, cette montagne dont j’ai parlé comme d’une rivale du

Tousidde, est situé à trois jours de marche à l’est-nord-est de la

station de Domar, et c’est d’une simple dépression de ses flancs ouest

que part l’enneri qui porte ce dernier nom ; l’oasis borkouane de Tiggi

en est à trois ou quatre journées au sud. Du Koussi, la chaîne

tibestienne va s’amoindrissant peu à peu, dans la direction de l’est-

sud-est, jusqu’au 21e degré de longitude, qu’elle atteint au sud de

Wanjanga. Entre elle et les localités de ce pays, la distance paraît

être d’environ six jours de marche, et, dans l’intervalle, au milieu du

parcours à peu près, se trouve le district rocheux de Gouro. Jin est à

quatre jours et demi au sud-ouest de ce dernier point.

Koufara, l’ancienne possession des Tedâs, située à quinze journées au

nord-est du Tibesti, est séparée de lui par un immense espace désert, où

se trouve le groupe d’oasis fezzanaises de Wau. Le chemin est bien connu

des gens du Tou, car c’est dans une de ces oasis que réside leur

autorité spirituelle, un missionnaire Senousi[39], auprès duquel ils se

rendent souvent en pèlerinage. Koufara elle-même est le siège d’un

institut de la confrérie (_Zâwia_).

Bardaï, le centre principal de population du val du même nom et de tout

le Tibesti nord-est, est situé, autant que j’ai pu m’en assurer, à peu

près au milieu de son enneri, qui peut avoir, du sud-est au nord-ouest,

une longueur de quatre journées environ. Des chemins qui conduisent de

là aux autres dépressions tibestiennes ou à Wanjanga, je ne sais rien de

certain. J’incline à croire que le chef-lieu susnommé se trouve à peu

près par 20°,40′ de latitude nord et 17°,20′ de longitude ouest, et que

le reste de la vallée se prolonge environ jusqu’à l’endroit où le 17e

degré de longitude est coupé par le 21e parallèle. Le point initial en

doit être sans doute cherché au 20e degré de latitude, entre les 18e et

19e degrés de longitude, à mille mètres environ au-dessus du niveau de

la mer, puisque Bardaï, qui est déjà à quelques journées de marche en

aval, est encore à l’altitude de huit cent trente mètres. N’y a-t-il là

qu’un relèvement partiel de terrain, comme je le conjecturai à Bardaï

même, d’après la désignation locale d’emi Dousso, que porte le site, ou

y faut-il voir un prolongement lointain de l’emi Koussi, situé à quatre

journées environ plus au sud ? Là-dessus je ne saurais me prononcer. A

en croire toutefois mon Borkouan, du mont précité se détacherait une

chaîne, appelée le Goummer, qui, courant vers le nord, donnerait

naissance au Bardaï.

Dans l’enneri Bardaï semblent aboutir du Tarso, au sud-ouest, une grande

quantité de vallées latérales : tels sont l’enneri Ifôtouï,

embranchement de la rivière des Gazelles (enneri Oudêno), les enneris

Arabdeï, Gonoa, Iraîra, puis l’Egê, issu de l’Ifotouï, au nord-ouest, et

le Simri, au sud-est. Du côté nord-est, les vallées affluentes

paraissent moins nombreuses, autant, encore une fois, que la réserve

hostile des habitants, en tout ce qui concerne leur pays, m’a permis

d’en juger.

Outre le centre d’agglomération, qui porte proprement le nom de Bardaï,

la vallée renferme encore, je crois, six localités habitées pour le

moins : trois au sud-est du chef-lieu, Zouï, Doudouï et Serdegai, et

trois au nord-ouest, Ermesbê, Sougra et Mouska. Dans toute la dépression

principale, comme dans beaucoup des saignées latérales, l’eau douce se

rencontre en abondance à fort peu de profondeur, et, en dehors de la

source du Gonoa, j’ai vu, dans la grande vallée des prises liquides qui

n’étaient pas à cinq décimètres sous terre.

J’ai dit que, de Bardaï, on aperçoit vers le sud, à une bonne journée de

distance, la montagne au pied de laquelle jaillit la source thermale :

c’est, m’a-t-on dit, l’emi Tasserterri, d’où, en prenant la direction

sud-est, on arrive, paraît-il, en cinq journées de marche, à l’emi

Koussi. On traverse, deux jours durant, un district de rochers qui ne

présente pas de reliefs considérables ; le premier jour, on couche à

Loâ, et, le second, à Tarsiji, deux stations de pacage. Le troisième, on

franchit le prolongement sud-est du Tarso, et l’on passe la nuit dans

l’enneri Modrounga, qui se déverse au sud dans l’enneri Miski. Le

quatrième, on gagne le val Soû, le cinquième, on touche à l’emi Koussi,

au pied duquel on passe l’enneri Gâto, une des vallées mères du Miski ;

là, on couche, et le lendemain, à midi seulement, on est à la hauteur de

l’emi Koussi.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 18 / 46 段