dont les gens de service vinrent incontinent se mettre sous ma
protection. Je les accueillis d’autant plus volontiers que ce n’était
que par un contact de tous les jours avec eux que je pouvais être à même
de me renseigner avec précision sur les circonstances du crime, sur ses
auteurs, et sur ses motifs. Le gouvernement lui-même ne connaissait pas
au juste les coupables, et n’avait pas fait grand’chose pour les
découvrir et s’en emparer. Que dis-je ? on croyait savoir que le pacha
s’était montré bien aise d’un événement qui l’affranchissait d’une dette
pécuniaire contractée par lui envers la victime. Il ne s’était pas même
mis en peine de faire enterrer la pauvre dame, et c’était Hadch Brahim,
qui avait dépêché dans cette vue un messager spécial sur le lieu du
meurtre.
Par bonheur pour lui et pour la province dont il avait charge, ce peu
estimable administrateur avait trépassé, entre temps, des suites de ses
infirmités et de son ivrognerie, et Hamed Bei avait pris provisoirement
à sa place les rênes de l’État. Ce nouveau gouverneur, un peu moins
incapable que celui auquel il succédait, n’avait en revanche guère plus
de souci du bien public et de la justice ; aussi tout le pays
regrettait-il à bon droit que, jusqu’à la nomination d’un autre
Moutasarrif, le pouvoir central de Tripoli n’eût pas confié à Hadch
Brahim Ben Aloua le gouvernement de la province.
Quelques jours après mon arrivée, le bruit se répandit que Gatroun avait
été pillé par les hôtes incommodes qui l’occupaient, et que des
habitants même avaient été emmenés en captivité. Hamed Bei saisit cette
occasion de donner, lui en tête, une sorte de représentation militaire.
La garnison, 150 hommes environ, se rassembla sous les armes au bruit du
tambour ; les canons invalides et sans attelage furent traînés de la
Kasba sur la place ; tout ce qu’il y avait de chevaux dans la ville,
huit sans plus, fut harnaché et monté, et la population valide tout
entière, empoignant fusils, pistolets, épées, se mit à suppléer, à grand
renfort de coups de timbales, de détonations et de clameurs
belliqueuses, à ce qui lui manquait de courage réel. En même temps l’on
envoya demander un renfort de cavalerie aux Arabes Mekaris, les antiques
ennemis des Oulâd Sliman. Il y avait certes lieu de s’applaudir que la
horde si redoutée à laquelle on attribuait l’intention de piller, au
passage, la capitale même du Fezzan, ne fût pas témoin de ces
fanfaronnades guerrières, car la vue en eût été assurément propre à lui
suggérer les plus grandes audaces au cas où réellement elle eût nourri
de mauvais desseins ; heureusement, comme je le sus bientôt après par
Bou Zeïd qui me vint faire visite, on avait exagéré les violences
commises à Gatroun, et quant au projet de marche sur Mourzouk, ce
n’était qu’une invention de désœuvré.
COUP D’ŒIL D’ENSEMBLE SUR LE TIBESTI
* * * * *
CHAPITRE IX
Topographie du Tibesti. — A propos des sources thermales du Tarso. —
Monts et vallées. — Flore et faune régionales. — Particularités
ethnographiques ; Tedâs et Dazâs. — Type physique de la race. — Genre de
vie, humeur des habitants du Tou. — Considérations historiques. —
Détails de mœurs publiques et privées.
I
La région habitée par la branche septentrionale de la famille Toubou,
région que les Arabes appellent _Tibesti_, mais que les indigènes
désignent sous le nom de _Tou_ (_Tu_)[32], est restée, je l’ai dit,
malgré sa proximité du Fezzan et de la route de caravanes, depuis des
milliers d’ans fréquentée, qui conduit de ce côté au Bornou, presque
absolument inconnue jusqu’à notre époque. Hérodote parle bien d’un pays
des Éthiopiens troglodytes, situé au sud des Garamantes, qui semble être
effectivement le Tibesti ; mais il ne nous en donne aucune description.
Après la conquête romaine, deux chefs d’armée, Septimius Flaccus et
Julius Maternus, pénétrèrent au sud, nous dit Marin de Tyr, jusqu’à la
contrée d’Agisymba ; mais il est probable que cette contrée n’était
autre que l’Ahîr actuel, district des Touaregs du sud-est. Ptolémée
n’est pas plus explicite, quand il mentionne l’extension de la puissance
des Garamantes par delà le Désert oriental jusqu’au Soudan. Plus tard,
lorsque la conquête du littoral nord par les Arabes eut fait refluer les
populations côtières vers les oasis du Sahara, et que des émigrés venus
du septentrion, en passant à coup sûr par le Tibesti, eurent fondé le
royaume de Kânem, il n’est pas davantage question de ladite contrée. De
cette région des Têdas, on ne trouve pas non plus de mention expresse
dans les auteurs arabes Idrisi et Ibn Said, qui nous décrivent le grand
empire des Zoghâwas ou Zaghâs, étendu, à l’ouest jusqu’à la route du
Bornou, au nord-ouest jusqu’au Fezzan, et, à l’est, jusqu’aux pays du
Nil.
Ce ne fut qu’ultérieurement, quand le Fezzan, détaché du Bornou, se fut
mis à graviter dans l’orbite de la Tripolitaine, et eut développé son
trafic au nord, à l’est et au sud, que l’on commença d’entendre parler
du Tibesti, comme d’un district que sa nature rocheuse aussi bien que
l’humeur perfide de ses habitants rendaient difficilement abordable.
Quand ensuite, vers le milieu du dix-septième siècle, l’Islam eut fait
des tribus ouadaïennes un corps de nation, il s’établit peu à peu entre
le nouvel État et le Fezzan un mouvement de négoce qui passa par le
territoire des Toubous ; toutefois le caractère brutal de ces farouches
flibustiers empêcha toute relation intime entre eux et les marchands de
passage.
Fezzanais et Tripolitains, le droit de transit une fois acquitté, se
contentaient de filer le plus vite possible le long du pied sud-ouest de
la chaîne, et s’estimaient fort heureux quand ils avaient tourné le dos
à ces montagnards mal famés. Vers la fin du siècle passé, les
gouvernants de Mourzouk firent quelques tentatives pour réduire ces
malandrins à l’état de tributaires et pour mettre un terme aux violences
et aux déprédations qu’ils exerçaient sur les routes du Fezzan à
l’Ouadaï et au Bornou (car cette dernière région appartient aussi au
territoire des Toubous Reschâdes) ; mais, à part quelques succès
temporaires, l’œuvre échoua contre les difficultés d’abord que
présentaient ces districts rocheux. Plus récemment, au début de ce
siècle, quand l’intelligent Saboun, roi de l’Ouadaï, eut frayé un chemin
direct de trafic entre son pays et la côte de la Méditerranée, on put
espérer que les ténèbres qui couvraient toute la moitié orientale du
Grand-Désert allaient enfin se dissiper, et que, du même coup, le
Tibesti allait devenir un pays plus connu ; mais cet espoir ne se
réalisa pas ; la route nouvelle, établie au nord vers Benghâsi, et
passant d’ailleurs en dehors des frontières orientales des vallées
tibestiennes, n’a servi qu’à ruiner l’ancienne voie commerciale du
Fezzan, et elle-même, après avoir vivifié pendant un demi-siècle à peu
près la partie la plus centrale et la plus déserte du Sahara de l’est, a
fini par subir une éclipse qui dure encore aujourd’hui. C’est ainsi que
le Tou est demeuré dans son obscurité séculaire.
Les voyageurs européens, d’autre part, qui poussaient de si heureuses
excursions dans les régions nord-ouest de l’Afrique, réussissaient moins
dans le désert oriental. Tout ce qu’on savait du Tibesti, dans ces
derniers temps encore, c’était ce qu’avaient pu en apprendre de seconde
main les explorateurs tels que Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg
et Vogel (1850-1855), ainsi que le consul français Fresnel[33], qui
avait profité de son séjour à Benghâsi et à Djâlo, pour recueillir avec
soin toutes les informations dignes de foi sur les routes qui, d’un côté
ou de l’autre du Tou, vont vers l’Ouadaï. Au point de vue de la
topographie, ces notions étaient loin d’être suffisantes ; il n’y a,
pour s’en convaincre, qu’à regarder les cartes de Petermann et
Hassenstein dressées de 1861 à 1863[34]. L’unique chose acquise, c’était
que le Tibesti était un pays tout en rochers et en montagnes ; du détail
on ne connaissait rien. Un peu plus tard, Gerhard Rohlfs, grâce aux
renseignements qu’il s’était procurés à Kawâr (1866), put tracer du
territoire des Toubous une carte qui, dans son ensemble, donne une idée
exacte de la physionomie de la région. Mais nul encore n’y était allé.
Je devais être, je le répète, le premier Européen à pénétrer dans cette
contrée mystérieuse, et si le séjour que j’y ai fait n’a pas eu les
résultats scientifiques qu’on pouvait souhaiter, cela tient surtout aux
conditions malheureuses dans lesquelles s’est accompli mon voyage. Je
n’ai vu qu’une portion restreinte de ce vaste pays, et mon travail
d’observation et d’annotation y a été constamment entravé par les
souffrances et les tribulations que l’on sait.
Le relief tibestien peut être considéré comme une annexe du système
touareg qui, sous le nom d’Hoggâr, se dresse à la partie est du Sahara
occidental, et qui, après avoir atteint, dit Duveyrier, une altitude
centrale de 2,000 mètres (le Tassili a encore de 1,500 à 1,800 mètres),
va s’abaissant en forme de terrasses vers le haut plateau sud-oriental
qui confine au pays des Toubous. Ce plateau, à l’endroit où le traverse
la route du Fezzan au Bornou, a une élévation de 600 à 700 mètres, et le
plan régulièrement dégradé qui s’étend sur un espace de 500 kilomètres
environ entre la région de Ghât et les monts Tummo, présente des chaînes
rocheuses qui, bien qu’interrompues par endroits, ne s’en rattachent pas
moins au massif touareg septentrional.
Les monts Tummo, de leur côté, ne sont qu’à quelques journées de marche
du district montueux d’Afafi, lequel appartient au système tibestien. De
ce point, situé à peu près au 22e degré de latitude nord, la traînée des
monts se prolonge d’abord du nord-ouest au sud-est, entre les 15e et 17e
degrés de longitude ouest, jusqu’au 20e degré de latitude ; puis,
infléchissant de plus en plus à l’est-sud-est, court, entre les 20e et
18e degrés de latitude, jusqu’au 21e degré de longitude environ, c’est-
à-dire jusqu’au pays des Wanja (Wanjangâ), où elle se termine ou du
moins subit une interruption considérable. La route de caravanes du
Fezzan à l’Ouadaï longe jusqu’au Borkou le pied ouest et sud-ouest de
cette chaîne, dont le point culminant, au nord, est le mont Tarso,
lequel forme un premier nœud de 80 à 100 kilomètres de développement. Un
second nœud, à la partie sud-est de la chaîne, semble constitué par
l’emi Koussi, qui, vu de l’oasis de Tiggi au Borkou, présente un cône
éloigné de trois ou quatre journées de marche vers le nord. Ces deux
centres sont reliés par de nombreuses chaînes ou écheveaux, très variés
de hauteur et de disposition, et entre eux s’inclinent dans la direction
du sud-ouest des lits fluviaux qui, avant d’aboutir à la plaine, ont
généralement fourni un cours de plusieurs journées à l’intérieur des
districts rocheux. De l’endroit par exemple où l’enneri Zouâr débouche
desdits défilés, il faut encore deux jours de marche en amont pour en
atteindre le point initial. Même observation pour les enneris Domar, Yoô
et Mâro.
Le plateau d’Alaota Kiou est à environ 360 mètres d’altitude au-dessus
de la mer ; la grande vallée d’érosion, au pied du Tummo[35], est encore
à 450 mètres ; le plateau d’Afâfi, vers lequel elle va se relevant, est
à 590 mètres, et la plaine qui suit, au pied ouest du relief tibestien,
à 50 kilomètres à peu près de l’intumescence centrale qu’on voit se
dérouler en chaîne du côté de l’est, s’élève à 490 mètres. De là jusqu’à
Taô, on remonte de 90 mètres, puis jusqu’à l’embouchure du Zouâr, de 150
mètres en plus, pour redescendre ensuite quelque peu dans la vallée
même, puis se relever bientôt jusqu’à l’altitude de 590 mètres.
Sur la vaste croupe du Tarso, que j’ai franchie, je le répète, à
l’élévation de 2,200 mètres, se greffe une multitude de chaînes et de
groupes de montagnes, dont la principale est le Tousidde. De l’autre
côté du faîte de partage des eaux, l’enneri Oudêno (rivière des
Gazelles) est à une altitude de 960 mètres, et le Bardaï, qui court de
sud-est au nord-ouest, à 830 mètres. L’emi Koussi, est, au dire des
habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour
entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de
la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme
on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et
des montagnes du littoral.
Quant au fameux jaillissement d’eaux thermales, dont les Toubous
Reschâdes parlent tant, et que, d’après une information « authentique »,
Vogel assurait n’être qu’une simple source gazeuse, il ne me semble plus
possible d’en révoquer en doute l’existence. Cette source, qui porte le
nom générique de _Jêriké_, mot qui répond à l’arabe _hammâm_, est,
paraît-il, si chaude et dégage un tel bouillonnement de vapeurs, qu’on
ne peut s’en approcher de tout près.
Quel en est le degré exact de température ? C’est un point difficile à
fixer, vu les dires variables des indigènes. Tous s’accordent néanmoins
pour affirmer la production de bulles de gaz, et pour dire qu’avant de
se servir de l’eau, il est nécessaire de la laisser refroidir[36]. Ce
fait d’ailleurs, qu’on l’emploie pour les maladies de la peau, des
muscles, des os et du système nerveux, en atteste bien la nature
thermale. Je n’ai pas besoin de répéter quel crève-cœur ce fut pour moi,
lors de mon séjour au Bardaï, de ne pouvoir visiter, quoique l’ayant
quotidiennement devant les yeux, la montagne qui recèle cette curiosité.
Ce n’est point que, même au cas où j’eusse eu la liberté de mes
mouvements, l’exploration eût été sans péril, étant donné le haut prix
qu’attachent à ce trésor naturel les habitants du pauvre Tibesti ; mais
l’estime même en laquelle ils tiennent un jet thermal dont ils ne
tirent, après tout, qu’un très mince profit thérapeutique, en démontre
bien le caractère extraordinaire et donne créance aux informations
qu’ont recueillies la plupart des voyageurs. Quant à la question de
savoir s’il existe, comme on l’a dit, des gisements de soufre près de
cette source, c’est un point que je n’ai pu éclaircir, vu l’extrême
discrétion des Toubous en tout ce qui touche leur pays.
Cette source jaillit du pied oriental du Tarso, et sa haute température,
comme la présence de l’énorme cratère qui se trouve au sommet de la
montagne, indique le voisinage de roches plutoniennes. Toute la masse de
l’énorme voussure est enveloppée d’une couche considérable de sédiment,
gras au toucher, renfermant de nombreuses pétrifications, principalement
des xylolithes, entrecoupé de petits creux bullescents, et d’une densité
singulièrement faible, qu’interrompent en beaucoup d’endroits des
conoïdes, des chaînes et des groupes de formation volcanique. Sur les
pentes latérales, là où l’action des eaux a profondément entaillé la
montagne, on aperçoit sous ladite enveloppe, généralement de couleur
jaunâtre, une couche beaucoup plus épaisse de calcaire de diverses
couleurs, mais surtout rougeâtre. Presque au pied du mont, les parois
rocheuses de l’enneri Oudêno, hautes de 50 mètres environ, présentent à
leur partie inférieure une formation de même nature, et se terminent par
en haut en un grès sombre ; d’énormes blocs éboulés de ce grès ont rendu
en plus d’un endroit le lit du fleuve impraticable.
Au point culminant du Tarso, à la partie nord-ouest du mont, se dresse,
je l’ai dit, le Tousidde, conoïde régulier aux flancs noirs, au pied
duquel est le _Trou au Natron_, dont j’ai aussi parlé ci-dessus[37].
L’aspect entier de ce cratère, avec son cône d’éruption, le Tousidde, et
la petite fumerolle toute noire qu’il offre à son endroit le plus en
pente, ne peut guère laisser de doute sur la constitution plutonienne de
tout le soulèvement. Un détail remarquable et qui ne manque pas
d’importance, c’est que le Borkouan dont je parlerai plus tard, comme de
mon principal informateur, en me décrivant l’emi Koussi, qu’il avait
visité en personne, m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe
également un vaste et profond Trou au Natron, et qu’à son pied
jaillissent deux sources thermales. Quant aux intumescences qui
s’élèvent de la plaine aux environs du relief central, intumescences
dont j’ai déjà eu occasion de retracer les formes fantastiques, et dont
les plus curieuses se trouvent entre le district d’Afâfi et le val
Oudouï, elles appartiennent à la formation de grès.
Le Tibesti proprement dit tient tout en ce massif montagneux, y compris
les lits fluviaux ou enneris qui aboutissent de là dans la plaine ; mais
le territoire des habitants s’étend, en diverses directions, bien au
delà de ce cadre géographique. Autrefois les Toubous possédaient au
nord-est du Tou la grande oasis de Koufara (entre les 21e et 22e degrés
de longitude est et les 25e et 27e degrés de latitude nord). Ils
forment, on s’en souvient, l’élément principal de population des
localités méridionales du Fezzan ; depuis longtemps, ils occupent en
entier l’oasis de Kawâr ; leur tribu a poussé des ramifications jusqu’au
Kânem et au Bornou, et fourni de plus des habitants aux vallées les plus
occidentales de l’Ennedi, pays qui appartient aux Baelé (ou Bidêjat). Là
toutefois, de même que dans l’Ouadaï, au Bornou et au Fezzan, ils ne
sont installés qu’à titre d’immigrés et restent soumis aux pouvoirs
locaux. Kawâr seul, bien que formant un État autonome et à part,
continue de passer pour une colonie des Tedâs, dont la domination est en
outre établie sans conteste sur les fontaines et les oasis de la route
du Bornou, depuis les monts Tummo jusqu’au sud de Kawâr. Au delà même de
ce dernier point, ils possédaient jadis les oasis de Djebâdo et de
Fôschi, dont ils constituent aujourd’hui encore le fonds principal de
population. De Koufara, on les a délogés, et, à l’est-sud-est, Wanjanga
a cessé également de leur appartenir. Somme toute, leur territoire
effectif s’étend, en latitude, du 18e au 23e degré, en longitude, du 12e
au 20e et plus, embrassant ainsi un espace approximatif de 500,000
kilomètres carrés, dont le Tibesti forme le noyau. C’est ce noyau seul
qui nous intéresse pour l’instant.
Le val habité, le plus au nord, l’enneri Abo ou Ouro, dont la partie
ouest, traversée par moi, porte le nom d’Oudouï, est à neuf jours de
marche du Fezzan, par le chemin raccourci, mais malheureusement dénué
d’eau (une _nefâza_, comme on dit), que j’avais choisi en venant de
Mourzouk, et qui se sépare de la route ordinaire au sud de Gatroun[38].
De là jusqu’à Tâo, le trajet est de trois jours. De cette localité,
comme du pied du Tarso, on rejoint par quelques chemins connus des Tedâs
la route du Bornou, où sont les deux oasis de Yat et de Kawâr, distantes
l’une de l’autre de huit jours de marche.
L’endroit où l’enneri Zouâr débouche des défilés rocheux s’appelle, je
l’ai dit, le _Zouâr-Kai_ ; c’est une station de cette route de caravanes
du Fezzan à l’Ouadaï, qui, après avoir été longtemps désertée, a repris
faveur dans ces derniers temps. Des chemins frayés relient ce point à
l’hattija inhabitée de Jajo et à Jin, l’oasis la plus connue du Borkou,
deux localités que j’eus occasion de visiter plus tard, en revenant du
lac Tsâd. Du val Zouâr on peut également se rendre à Jin, en neuf jours,
par une route qui part, d’un enneri latéral, le Marmar, et passe par les
vals Yoô, Mâro, Ogouï, Aouï, Domar, Galleride, etc.
L’emi Koussi, cette montagne dont j’ai parlé comme d’une rivale du
Tousidde, est situé à trois jours de marche à l’est-nord-est de la
station de Domar, et c’est d’une simple dépression de ses flancs ouest
que part l’enneri qui porte ce dernier nom ; l’oasis borkouane de Tiggi
en est à trois ou quatre journées au sud. Du Koussi, la chaîne
tibestienne va s’amoindrissant peu à peu, dans la direction de l’est-
sud-est, jusqu’au 21e degré de longitude, qu’elle atteint au sud de
Wanjanga. Entre elle et les localités de ce pays, la distance paraît
être d’environ six jours de marche, et, dans l’intervalle, au milieu du
parcours à peu près, se trouve le district rocheux de Gouro. Jin est à
quatre jours et demi au sud-ouest de ce dernier point.
Koufara, l’ancienne possession des Tedâs, située à quinze journées au
nord-est du Tibesti, est séparée de lui par un immense espace désert, où
se trouve le groupe d’oasis fezzanaises de Wau. Le chemin est bien connu
des gens du Tou, car c’est dans une de ces oasis que réside leur
autorité spirituelle, un missionnaire Senousi[39], auprès duquel ils se
rendent souvent en pèlerinage. Koufara elle-même est le siège d’un
institut de la confrérie (_Zâwia_).
Bardaï, le centre principal de population du val du même nom et de tout
le Tibesti nord-est, est situé, autant que j’ai pu m’en assurer, à peu
près au milieu de son enneri, qui peut avoir, du sud-est au nord-ouest,
une longueur de quatre journées environ. Des chemins qui conduisent de
là aux autres dépressions tibestiennes ou à Wanjanga, je ne sais rien de
certain. J’incline à croire que le chef-lieu susnommé se trouve à peu
près par 20°,40′ de latitude nord et 17°,20′ de longitude ouest, et que
le reste de la vallée se prolonge environ jusqu’à l’endroit où le 17e
degré de longitude est coupé par le 21e parallèle. Le point initial en
doit être sans doute cherché au 20e degré de latitude, entre les 18e et
19e degrés de longitude, à mille mètres environ au-dessus du niveau de
la mer, puisque Bardaï, qui est déjà à quelques journées de marche en
aval, est encore à l’altitude de huit cent trente mètres. N’y a-t-il là
qu’un relèvement partiel de terrain, comme je le conjecturai à Bardaï
même, d’après la désignation locale d’emi Dousso, que porte le site, ou
y faut-il voir un prolongement lointain de l’emi Koussi, situé à quatre
journées environ plus au sud ? Là-dessus je ne saurais me prononcer. A
en croire toutefois mon Borkouan, du mont précité se détacherait une
chaîne, appelée le Goummer, qui, courant vers le nord, donnerait
naissance au Bardaï.
Dans l’enneri Bardaï semblent aboutir du Tarso, au sud-ouest, une grande
quantité de vallées latérales : tels sont l’enneri Ifôtouï,
embranchement de la rivière des Gazelles (enneri Oudêno), les enneris
Arabdeï, Gonoa, Iraîra, puis l’Egê, issu de l’Ifotouï, au nord-ouest, et
le Simri, au sud-est. Du côté nord-est, les vallées affluentes
paraissent moins nombreuses, autant, encore une fois, que la réserve
hostile des habitants, en tout ce qui concerne leur pays, m’a permis
d’en juger.
Outre le centre d’agglomération, qui porte proprement le nom de Bardaï,
la vallée renferme encore, je crois, six localités habitées pour le
moins : trois au sud-est du chef-lieu, Zouï, Doudouï et Serdegai, et
trois au nord-ouest, Ermesbê, Sougra et Mouska. Dans toute la dépression
principale, comme dans beaucoup des saignées latérales, l’eau douce se
rencontre en abondance à fort peu de profondeur, et, en dehors de la
source du Gonoa, j’ai vu, dans la grande vallée des prises liquides qui
n’étaient pas à cinq décimètres sous terre.
J’ai dit que, de Bardaï, on aperçoit vers le sud, à une bonne journée de
distance, la montagne au pied de laquelle jaillit la source thermale :
c’est, m’a-t-on dit, l’emi Tasserterri, d’où, en prenant la direction
sud-est, on arrive, paraît-il, en cinq journées de marche, à l’emi
Koussi. On traverse, deux jours durant, un district de rochers qui ne
présente pas de reliefs considérables ; le premier jour, on couche à
Loâ, et, le second, à Tarsiji, deux stations de pacage. Le troisième, on
franchit le prolongement sud-est du Tarso, et l’on passe la nuit dans
l’enneri Modrounga, qui se déverse au sud dans l’enneri Miski. Le
quatrième, on gagne le val Soû, le cinquième, on touche à l’emi Koussi,
au pied duquel on passe l’enneri Gâto, une des vallées mères du Miski ;
là, on couche, et le lendemain, à midi seulement, on est à la hauteur de
l’emi Koussi.