Cette nouvelle m’anéantit ; tout mon reste de confiance s’en alla à

vau-l’eau, et l’avenir, un avenir tout proche, m’apparut sous les plus

sombres couleurs. Les informations que je recueillis de la bouche de ces

émigrés sur les projets de vengeance des Fezzanais, disposés, disait-on,

à traiter avec la dernière sévérité tous les Toubous qui leur

tomberaient sous la main, n’étaient point faites pour adoucir les

sentiments de mes juges. Au lieu d’avoir des otages au Fezzan, c’était

moi-même qui étais menacé de devenir une sorte d’otage. Pour surcroît,

les fugitifs me donnèrent connaissance de l’horrible assassinat commis

sur mademoiselle Tinne, ma compagne, chez les Touaregs. Comme elle et

moi nous étions arrivés en même temps à Mourzouk et qu’on nous avait vus

toujours en rapports, on prenait cette dame, dont on ne s’expliquait pas

autrement le voyage personnel, pour ma propre femme, si bien que mes

ennemis cherchèrent à profiter, pour me perdre moi-même, du meurtre

effroyable perpétré sur elle. Ils reprochaient avec moquerie à ceux de

leurs compatriotes qui s’étaient faits mes protecteurs, de ne pas oser

consommer chez eux, à l’abri sûr de leurs montagnes, un acte pareil à

celui que les Touaregs, leurs ennemis héréditaires, avaient exécuté,

virilement et sans peur, à quelques journées de Mourzouk, sur la

frontière même du Fezzan. N’en pouvait-on pas conclure que les Toubous

Reschâdes étaient inférieurs en résolution et en courage aux dits

Touaregs, et n’y avait-il pas là de quoi faire rougir leurs propres

enfants ?

Ne voyant que trop l’effet produit sur les indécis par ces suggestions

d’un patriotisme mal interprété, je ne cessais de revenir à la charge

auprès d’Arami pour qu’il acquiesçât, à tout prix, à mon projet de

fuite ; mais la promesse même de lui céder mes chameaux, c’est-à-dire la

ressource la plus précieuse qu’ait un fugitif au sein du désert, ne

pouvait vaincre sa vanité, intéressée à remporter une pleine victoire

dans le conseil des siens et à me procurer, en dépit de la majorité des

nobles et de Tafertemi lui-même, une sortie publique hors du Bardaï.

Heureusement, un incident dont il fut témoin le convainquit de la

nécessité où j’étais de m’éloigner de nuit et clandestinement. Un

habitant fort inoffensif du Tibesti méridional vint à passer par la

vallée avec un chameau bien chargé. Comme il était soigneusement voilé,

suivant la coutume de tous les Toubous en voyage, personne ne sut qui il

était, et en un clin d’œil le bruit se répandit que c’était un de mes

gens qui cherchait à quitter le Bardaï pour mettre nos bagages en

sûreté. Il se fit aussitôt un attroupement d’enfants, de femmes et

d’esclaves, qui se prirent à insulter l’homme, à le menacer, et qui se

disposaient à le lapider, ce qui est, paraît-il, le mode de violence en

usage, lorsqu’Arami et d’autres notables survinrent à propos pour

éclaircir l’affaire et donner à l’offensé les satisfactions qui lui

étaient dues.

[Illustration : Agression contre le passant voilé.]

Dès ce moment, mon hôte renonça à l’espoir de me voir opérer

pacifiquement une retraite ouverte, et me promit de s’employer à mon

évasion nocturne. Gordoï et Birsa furent mis du complot, et le frère de

Kolokomi, qui connaissait l’endroit où ce dernier s’était réfugié dans

le val Ifôtoui, se rendit auprès de lui, pour qu’il se tînt sur un point

désigné de la route. Puis, sous prétexte de soigner les chameaux d’Arami

et de Gordoï, on les retira dans la maison du premier, afin que les

voisins ne fussent point surpris en les entendant beugler nuitamment

quand on les chargerait. Bou Zeïd acheta en outre de son oncle Temidomi

des céréales, des dattes et un âne, animal qui pouvait nous être fort

utile parmi les rochers de la région, et, plus tard peut-être, remplacer

momentanément un chameau. Moi, de mon côté, je déterrai les quelques

thalers que j’avais enfouis sous le sol de ma tente, et je me tins

énergiquement prêt à l’action.

IV

C’était dans la nuit du 2 au 3 septembre que devait sonner l’heure de ma

délivrance. J’étais dans un état d’émotion difficile à dépeindre. Après

minuit, Gordoï, Birsa et Bou Zeïd arrivèrent, et l’on commença de

charger les bêtes. Chaque beuglement qu’elles poussaient m’allait

jusqu’aux moelles. Le pis, c’est que l’arrimage des paquets était, comme

toujours au début d’un voyage, une affaire qui demandait beaucoup de

temps, de sorte qu’il était près de deux heures du matin quand nous

fûmes en état de nous mettre en marche. Mais alors Arami déclara tout à

coup qu’il était trop tard pour cette nuit, et qu’il fallait attendre

jusqu’à la suivante. Qu’on juge de ma consternation ! je soupçonnai tout

de suite quelque trahison, et éclatai en invectives courroucées, dont

j’eus franchement honte, après réflexion. Combien savent mieux se

maîtriser ces barbares auxquels nous nous croyons si supérieurs, et

quelle leçon de sang-froid me donnèrent, en cette circonstance, et mon

vieux Mohammed, et ses congénères, et le marabout Bou Zeïd lui-même !

La journée du lendemain s’écoula comme les autres, et ne fut marquée que

par un incident. Fatima, qui avait sans doute eu vent de la fugue que

nous méditions, ne se gêna pas le moins du monde pour passer une

inspection à fond de mes hardes, non sans se permettre, à cette

occasion, les appropriations les plus éhontées. A minuit, mes compagnons

revinrent, et, une heure après, nous nous ébranlions. Mon avoir avait si

bien fondu, qu’à part le dressoir de la tente, les nattes et d’autres

menus objets du même genre, nous fûmes à même de tout emporter.

Nous contournâmes le village, comme nous avions fait la nuit néfaste de

notre arrivée, et, au bout de quelques heures, nous atteignîmes l’enneri

Oroa, val étroit et pierreux, que nous avions eu, en venant, une peine

infinie à franchir de jour, et où il nous était à peu près impossible de

passer dans l’obscurité. Nous fîmes donc halte à l’entrée du ravin

jusqu’à ce que le soleil fût levé, puis, traversant l’enneri Gonoa en un

autre endroit que celui où se trouvait la source, nous arrivâmes encore

de bonne heure dans l’après-midi au val Oudêno. Arami eut soin, chemin

faisant, dans son intérêt et dans celui de ses compagnons, d’alléger peu

à peu les chameaux de divers objets qu’il jugeait pour moi superflus :

c’est ainsi qu’il déposa dans un creux de rocher mon excellent matelas,

et que, lorsque son neveu Birsa prit congé de nous pour s’en retourner

au Bardaï, il ne manqua pas de lui remettre, pour qu’il les transportât

chez lui, non seulement ma fine aiguière de laiton, mais encore une

marmite de fer qu’il croyait sans doute être en cuivre. Le fils de

Temidomi qui nous avait, lui aussi, accompagnés, en considération de son

cousin Bou Zeïd, n’eut pas de repos qu’il ne se fût assuré la possession

des belles bouffettes, tout en soie, de mon propre tarbousch.

Je n’osais pas encore m’abandonner à un sentiment complet de sécurité,

quoique, à vrai dire, il ne fût guère probable qu’on entreprît de se

mettre à notre poursuite, quand on saurait qu’Arami en personne nous

escortait avec ses parents. Le Maina lui-même, pour dissiper les

craintes que je lui exprimais à cet égard, me dit d’un ton de fierté :

« Sois tranquille, je m’appelais antérieurement Ouordomi » ; par quoi il

me donnait à entendre qu’il n’hésiterait pas, au besoin, à se

débarrasser violemment de ceux qui nous poursuivraient, le changement de

son nom primitif en celui d’_Arami_ provenant de ce qu’il avait tué un

ennemi personnel en combat public. Tous les Toubous ont coutume de

prendre ainsi un nouveau nom à la suite d’un exploit de ce genre.

La seconde journée de marche, qui nous conduisit presque jusqu’au point

culminant du col, acheva d’épuiser mes forces, minées par une diète et

une immobilité de plus d’un mois. Nous passâmes la nuit non loin de

l’endroit où j’avais campé en venant, et, plus encore que la première

fois, ayant à peine de quoi me couvrir, je souffris, en ce lieu élevé,

de l’abaissement de la température qui, à l’aurore, n’était pas de 6

degrés centigrades. Vers midi, le lendemain, nous atteignîmes le cratère

dont j’ai déjà parlé, et, là, déboucha soudain de derrière un rocher

Kolokomi, qui nous attendait à cette place avec son frère et une

chamelle.

Pénibles au suprême degré furent, pour nous et les bêtes, les deux jours

que nous prit le passage du Tarso. Le 8 enfin, nous arrivâmes au pied du

versant ouest, à l’endroit où Arami et Gordoï devaient se séparer de

nous et nous laisser continuer seuls notre aventureux voyage vers

Mourzouk. L’enneri Aouso où nous fîmes halte, — il n’était que temps,

nous n’en pouvions plus, — nous fournit une eau excellente, sans

préjudice d’un frais ombrage, à l’abri duquel nous festoyâmes dans un

bien-être relatif de corps et d’esprit. Malheureusement, à peine avions-

nous eu le loisir de nous repaître et de dormir un peu, qu’Arami et

Gordoï nous gâtèrent les douceurs de ce repos, en prenant soin

d’étouffer en moi le sentiment de reconnaissance qu’en dépit de leur

avidité je nourrissais pour eux. Gordoï vint le premier à la charge en

me réclamant le fret de son chameau, qu’il avait été convenu que je ne

paierais qu’à mon retour au Fezzan, et le présent de bienvenue et de

soumission qu’on appelle _salam_. Il s’ensuivit une première et longue

contestation, au cours de laquelle Bou Zeïd et le frère de Kolokomi s’en

allèrent au val Arabou redemander à la vieille Kintâfo les chameaux et

les paquets qui lui avaient été confiés.

C’étaient deux jours d’attente, durant lesquels nos rapaces Toubous me

rendirent la vie dure. Arami prétendait que tout, absolument tout ce que

j’avais, lui revenait de droit, pour m’avoir nourri, moi et mes gens,

pendant près d’un mois, et m’avoir, en fait, sauvé de la mort : l’unique

chose que, selon lui, je pouvais décemment réclamer, c’était de m’en

retourner sans aucun mal. Bref, leur conduite avec moi fut tellement

odieuse, que je fus tenté plusieurs fois de répondre à leurs prétentions

par la force et de me soulager d’un seul coup du fiel que j’avais eu

tout le temps d’amasser contre les Toubous. Giuseppe inclinait

délibérément à ce parti, et il me proposa de retenir captifs jusqu’à

notre départ ces libérateurs importuns, et de les laisser derrière nous,

pieds et poings liés. Avec nos armes, c’était assurément chose facile

que de venir à bout de ces écornifleurs ; mais ceux-ci, après tout, ne

nous en avaient pas moins sauvé la vie, et notre intérêt d’ailleurs

aussi bien que celui des explorateurs à venir militait contre cette

violente solution.

Le 11 septembre au matin, Bou Zeïd et le frère de Kolokomi revinrent,

accompagnés d’une sœur de Kintâfo et d’un jeune homme. Ils ramenaient

cinq chameaux dont l’aspect me fit grand plaisir ; mais j’appris bientôt

qu’un seul d’entre eux était mien ; de mes autres bêtes, deux, me dit-

on, étaient mortes, et la troisième avait été volée avec le bagage. Pour

preuve de la mort des premières, on me présenta deux sacs de peau

remplie de viande séchée. Discuter ces allégations était chose

parfaitement oiseuse. Kintâfo était hors de notre portée, et l’essentiel

pour nous était de regagner au plus vite le Fezzan, vu le peu de vivres

dont nous disposions.

Conformément à ma promesse, j’abandonnai à Arami le chameau qui me

restait, et qui, du reste, on le voyait à son état de faiblesse, n’eût

pu que difficilement fournir le trajet ; puis je traitai de la location

des autres bêtes qu’on m’avait amenées. Deux d’entre elles appartenaient

à la femme qui les accompagnait ; une autre était la propriété du jeune

homme susnommé, et la troisième celle de Bou Zeïd.

J’aurais vraisemblablement fait affaire pour les deux premières si leur

maîtresse n’avait aperçu Sâ’ad mon domestique. Celui-ci lui plut

tellement, qu’elle m’offrit de me céder ses chameaux à la condition que

je lui donnerais le « joli esclave ». Plus d’une fois déjà, au Bardaï,

ledit Sâ’ad, quoiqu’il fût laid et disgracieux au possible, avait été

l’objet d’une vive convoitise de la part des ménagères du cru, ce qui

n’avait pas laissé de lui causer de terribles bouffées d’inquiétudes au

sujet de son avenir, étant donné l’état de dégradation et de misère

réellement navrantes où vivent les esclaves des Toubous Reschâdes.

L’impossibilité où je me trouvais d’acquiescer au genre de marché que

demandait de moi la Tibestienne fut cause qu’elle repoussa avec aigreur

tout autre arrangement, et décampa en nous disant d’un ton railleur

« que nous étions parfaitement libres de prendre racine pour le reste de

nos jours au milieu des rochers. » Quant au jeune homme, qui était

revenu depuis peu du Borkou, il consentit à me louer son chameau au prix

exorbitant de 27 thalers, le triple de la somme accoutumée pour le

trajet du Tibesti au Fezzan.

[Illustration :

La sœur de Kintâfo et le « joli esclave ».]

Une dernière discussion eut lieu, avant le départ, pour le règlement de

mes comptes avec les Toubous. Arami daigna enfin se contenter de son

lot ; son neveu Gordoï et le frère de Kolokomi, outre divers menus

objets, reçurent un engagement écrit pour les sommes à toucher par eux ;

puis, nous nous séparâmes, non toutefois sans que chacun d’eux eût

fouillé une suprême fois dans les caisses pour en retirer tout ce qui

lui convenait.

[Illustration : Les Toubous fouillant dans les caisses du docteur.]

Nous chargions les chameaux quand je vis Kolokomi s’éloigner en toute

hâte avec le sien, sans même prendre la peine de nous dire adieu. J’eus

beau le rappeler ; rien ne fit ; et comme je priais mon vieux Mohammed

de courir après lui, le bonhomme laissa brusquement éclater la mauvaise

humeur qu’il amassait, lui aussi, depuis longtemps : « Ah, ah ! s’écria-

t-il, tu vois comment le dernier de ces traîtres nous fausse la

compagnie. Va maintenant retrouver, si tu le peux, le chemin dont tu as

si soigneusement pris note par écrit (Kolokomi, effectivement, emportait

avec lui tous mes documents) ! T’ai-je assez prévenu de ce qui

arriverait ? Oh ! ces chrétiens ! Des entêtés, des savants ! mais, de

cervelle, pas l’ombre ! Par Dieu ! C’est à toi, qui es le plus coupable,

de subir aussi le plus gros préjudice ! Tu n’as plus qu’à choisir à

présent de quelle manière il te plaît de mourir, comme cela, — il fit le

geste de se stranguler, — ou d’inanition... Nous autres hommes à la peau

noire, nous en serons quittes tout au plus pour l’esclavage ; mais, pour

toi, je ne vois point de salut ! »

Sans m’attarder aux discours de mon Gatronnais, je me lançai aux

trousses de Kolokomi, afin de le ramener à son devoir, car, sans lui, il

nous était à peu près impossible de nous mettre en route. Boui Mohammed

connaissait, il est vrai, le chemin par Abo ; mais, abstraction faite

des périls qui nous menaçaient par cette voie, surtout si nous nous y

hasardions sans être accompagnés d’un Toubou, nous n’étions pas équipés

pour en affronter les sept jours de manque d’eau. Il nous fallait

absolument un guide pour gagner la route du Bornou, que le vieux

Mohammed connaissait également, ou, sinon, nous périssions au moment

même de nous voir sauvés.

Kolokomi, que j’avais rejoint, me répondit en termes brefs, sans cesser

de pousser fiévreusement sa monture, qu’il ne voyait pas pourquoi il

resterait avec moi, après que j’avais distribué aux autres tout ce que

je possédais, en le laissant, lui, aller les mains vides. Pour tout le

mal qu’il s’était donné, il n’avait récolté que la haine de ses

compatriotes, et c’étaient ceux-ci qui avaient eu le bénéfice. La belle

affaire pour lui de continuer à m’accompagner maintenant que je n’avais

plus rien, absolument rien !

Vainement je lui rappelai le contrat qui existait entre nous ; mon

observation resta sans effet. Un peu plus efficace fut la promesse que

je lui fis d’un nouveau présent à mon arrivée à destination, et tout à

fait décisive la menace formelle que je lui adressai finalement, de le

contraindre au besoin par la force à l’accomplissement de son devoir.

L’homme au fond n’était point des pires, et peut-être, ce faisant,

visait-il surtout à me rançonner. Cependant tout ce que je pus gagner

sur lui, vu l’état d’hostilité qui régnait entre Fezzanais et Toubous,

ce fut que, moyennant la promesse écrite d’un habillement neuf, il nous

escorterait jusqu’à ce que nous fussions en vue des monts Tummo, point à

partir duquel nous étions sûrs de notre chemin.

[Illustration : Dernière négociation avec Kolokomi.]

Pendant ce temps, Arami, Gordoï et le frère de Kolokomi avaient filé,

chacun de leur côté. Quel soulagement fut pour moi leur départ ! Nous

nous ébranlâmes à notre tour, et le lendemain 12 septembre, ayant eu

soin de passer de nuit et sans fracas dans le voisinage du val Arabou et

de l’Oudouï, nous gravîmes le haut district de rochers qui se trouve au

nord de ces deux enneris. Les deux jours suivants, nouvelle course

haletante : dévoré de fièvre, les pieds en sang, je désespérais presque

d’arriver au but. La chienne Feida, pour son compte, ne devait pas

l’atteindre. A la suite d’une halte que nous avions faite dans l’après-

midi du 14, on s’aperçut que le fidèle animal était demeuré en arrière,

blotti dans les roches. Ali Bou Bekre, auquel il s’était plus

particulièrement attaché, revint sur ses pas pour le chercher ; mais il

trouva la bête résignée à son sort, complètement incapable de faire un

mouvement. Ali n’eut pas la force de l’emporter, et l’on continua de

pousser en avant. Plus tard, nul d’entre nous n’eut encore le courage et

l’énergie de faire une nouvelle tentative, si bien que la pauvre Feida

resta abandonnée dans le désert. Enfin la vue des monts d’Afafi nous

rendit quelque peu de vigueur ; au val Lolemno, où notre caravane dressa

son campement, nous trouvâmes, outre un réservoir rempli d’eau, une

chamelle paissant à l’aventure, selon l’usage de ces régions solitaires,

laquelle nous fournit le reconfort d’un lait frais. Le 16 au soir, nous

nous arrêtâmes non loin de l’endroit où nous avions si bien failli périr

de soif en venant. Ce fut là que Kolokomi nous quitta, avec l’intention

d’émigrer pour quelque temps à Kawâr, vu les mauvaises dispositions dont

ses compatriotes les Toubous étaient animés envers lui.

Les monts Tummo cependant étaient encore loin, et j’étais tellement

harassé qu’il y eut un moment, le lendemain, où je me crus sur le point

de rendre l’âme. Les bêtes aussi n’en pouvaient plus. Le chameau du

jeune Toubou particulièrement étant, comme on dit, devenu _battâl_, à

savoir incapable de fonctionner, force nous fut de faire une longue

halte, et de le débarrasser des caisses qu’il portait, pour les cacher

sur place quelque part. Enfin, nous atteignîmes la chaîne de montagnes

après laquelle nous aspirions tant, et nous nous y octroyâmes, près de

la fontaine, la douceur de deux jours de _farniente_. De ce point à la

fontaine de Meschrou, il y avait encore deux journées et demie de

marche, et, de cette dernière station à Tedcherri, une journée et

demie ; mais l’idée que nous approchions du but et les forces nouvelles

que nous avions puisées dans ce repos prolongé au Tummo nous

remplissaient d’espoir et de confiance, encore que nous eussions achevé

de dévorer nos provisions de bouche et que l’allure de nos chameaux

devînt de plus en plus vacillante. Non contents d’avoir allégé la charge

de ceux-ci de tous les menus objets que nous étions capables de porter,

nous laissâmes tout le reste du bagage dans des creux de rocher, pour

assurer d’autant le transport de l’eau, qui était notre viatique

essentiel. Mais, à peine sortions-nous des montagnes, que nos bêtes

refusèrent de nouveau le service, et que nous nous vîmes réduits à

partager entre nos épaules la provision de liquide qui restait.

Marchant exclusivement de nuit, nous atteignîmes le 25 septembre le haut

plateau d’Alaôta Kiou, puis, le surlendemain, après avoir franchi la

Petite et la Grande Vallée, nous touchâmes à la fontaine de Meschrou.

Notre caravane offrait un aspect réellement grotesque. Ali et Sa’ad,

dans le simple costume d’Adam, avaient les outres sur le dos ; le grave

Bouï Mohammed, vêtu d’une longue chemise où ce n’étaient pas les lacunes

qui manquaient, s’avançait portant mon bagage sur la nuque ; Giuseppe,

les plantes en sang et pouvant à peine se traîner, avait essayé, mais

sans trop de succès, de suppléer à l’absence de la pièce d’habillement

la plus indispensable en opérant une jonction entre ses bottes et sa

courte camisole de flanelle ; moi-même, les pieds absolument nus, les

jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace

d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus

dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, je

haletais sous le faix de deux fusils ; quant à Bou Zeïd, il succombait

presque sous le poids d’un sac contenant ses propres affaires, qu’il

n’avait pas voulu, dans son avidité, confier à la cachette du Tummo ;

tous d’ailleurs, la bouche et le nez aussi soigneusement voilés que

possible, pour diminuer la sensation de soif.

[Illustration : Aspect de la caravane.]

J’ai dit comment la pauvre et fidèle chienne Feida, ayant renoncé

d’elle-même à la lutte, avait péri d’une mort lamentable ; son compagnon

Doudjâli, en récompense des efforts méritoires qu’il avait faits pour

atteindre le but, se vit un moment menacé, et grâce à nous-même, d’un

sort tout semblable. En dépit de sa maigreur pitoyable, je me crus

obligé de laisser à mes hommes affamés le soin de décider si la pauvre

carcasse de la bête ne devait pas, à la fontaine de Meschrou, faire les

frais de notre unique repas entre le Tummo et Tedcherri ; la question

fut mise aux voix. Ali et Sa’ad n’eussent pas demandé mieux que de se

joindre à Giuseppe pour former une majorité dans le sens de

l’affirmative ; mais ils n’eurent point le courage de leur opinion

devant Bou Zeïd et mon vieux Mohammed, qui déclarèrent que, vu le peu de

chemin qui restait à faire, ce serait une honte impardonnable que de se

souiller en mangeant la chair d’un animal impur, et c’est ainsi qu’à ma

franche satisfaction le chien dut son salut à un préjugé musulman.

Sans plus insister sur les incidents de la dernière étape, je dirai que

notre arrivée à l’oasis de Tedcherri mit en émoi la population. Tous

ceux des habitants qui connaissaient les Toubous Reschâdes avaient

depuis longtemps perdu l’espérance de nous revoir. Aussi nous

accueillit-on avec une surprise joyeuse, mêlée d’une sincère

stupéfaction à la vue de notre équipement physique. Immédiatement, on

dépêcha un exprès au chef des marabouts de Gatroun, que le gouvernement

de Mourzouk, dans son inquiétude, avait rendu responsable de ce qui

m’arriverait ; sur quoi, l’anxieux Hadch Dchaber s’était empressé

d’expédier au Tibesti un messager avec un chameau, dont nous avions

effectivement aperçu les traces fraîches en quelques endroits de la

route. La joie du vieux Gatrounois, en nous revoyant, fut donc des plus

vives, et le bonhomme se mit fort en frais pour nous bien traiter.

[Illustration : Retour à Tedcherri.]

La cueillette des dattes était également commencée à Gatroun, et des

troupes d’Arabes étaient venues de la Tripolitaine pour se procurer leur

provision d’hiver, amenant avec eux, outre leurs montures chargées de

céréales, de beurre et de graisse, tout ce qu’ils possédaient de mères-

chamelles, tant parce qu’en chemin ils se réconfortent de leur lait, que

parce que la vente des jeunes chamelons atteint souvent des prix fort

élevés. La plupart de ces hôtes appartenaient soit à la tribu des

Ourfilla, soit à celle des Oulad Sliman.

On redoute fort ces nomades au Fezzan, car, s’ils ne se rendent pas

toujours coupables d’actes de violence contre les habitants eux-mêmes,

ils profitent de toutes les occasions pour attaquer et dépouiller les

Toubous ou les Touaregs, après quoi ils se replient bien vite chez eux,

sans plus se soucier des représailles auxquelles ils laissent le pays

exposé. Pour le moment, les Gatrounois étaient très inquiets de leur

attitude. Ces incommodes visiteurs étaient au nombre de plus de 500, et

malgré tout le tact et l’énergie que savait déployer Hâdch Dchâber, il y

avait eu entre eux et les marabouts plus d’un échange d’injures et de

coups. Les Oulâd Sliman surtout se montraient d’une grossièreté et d’une

exigence incroyables, menaçant, au besoin, de piller la ville. Aussi

avait-on envoyé de nuit un messager quérir main-forte à Mourzouk. Mais

le bruit de cette démarche n’avait fait qu’empirer les choses ; ces

brigands avaient osé rosser le vieil Hâdch Dchâber, et s’étaient

installés en armes dans Gatroun même. Sans attendre la suite des

événements, je profitai de ce que ce mouvement avait éloigné de moi les

nomades, pour reprendre en catimini, le 5 octobre au matin, la route de

Mourzouk, où j’arrivai, le 8, sans autre aventure.

Avant de pouvoir vaquer aux soins de ma santé, il me fallut essuyer

d’abord les visites de félicitation des notables, qui étaient d’autant

plus émerveillés de mon expédition au Tibesti, qu’ils ne péchaient pas

eux-mêmes par excès d’énergie. Tous, à qui le mieux, attribuaient mon

salut à une grâce spéciale du Très-Haut, et y voulaient voir un présage

certain de la réussite de mes plans de voyage futurs. « _Omrek tawîl !_

Tu es assuré de longs jours, me disaient-ils, puisque Dieu t’a fait

échapper à de tels périls ; quand on s’est tiré des mains des Toubous

Reschâdes, on peut s’aventurer partout avec pleine confiance ! »

Sahara et Soudan, tome premier · 第 17 / 46 段