agréèrent. Cet homme pratique, et qui ne se payait que de réalités, se
leva sans mot dire, et, suivi de son interprète ainsi que de mon vieux
Mohammed, il se rendit à ma tente, et se mit à y inspecter toutes
choses. Les deux insidieuses caisses étaient là qui bâillaient presque à
vide. Il n’y avait dedans que quelques livres et des instruments de
météorologie, objets dénués de toute valeur aux yeux d’un homme qui n’en
pouvait tirer de profit immédiat. Hors cela, mon matelas, un unique
couvre-lit, et des armes à feu qui ne pouvaient non plus lui servir, il
n’y avait rien, absolument rien à mon gîte qui fût de nature à réveiller
en ma faveur la bonne volonté de Tafertemi.
Tous les regards étaient fixés avec impatience sur l’ouverture de la
tente. Bientôt le vieillard en sortit tout désenchanté ; et, chose
singulière, sans faire la moindre attention à personne, il traversa
silencieusement l’assemblée, et se mit en devoir de s’éloigner.
Arami se leva alors, et se redressant, la lance appuyée à terre, il
entama cette belle harangue : « Où vas-tu, roi ? dit-il à peu près.
N’es-tu pas venu aujourd’hui céans, pour régler enfin le sort de cet
homme que tes atermoiements retiennent ici ? Pourquoi ne pas le laisser
retourner au Fezzan ? Que faire de lui ? Le tuer ? Je ne sache pas que
nous ayons l’habitude de boire du sang humain, de fabriquer des outres
avec la peau humaine, ou de manger de la chair humaine. Puisque cet
étranger ne possède rien qui nous puisse tenter, à quoi bon l’empêcher
de partir ? Nous avons des frères et des cousins établis au Fezzan ; nos
affaires nous obligent d’y aller : si nous égorgeons ce Chrétien, qui
dispose de plus de puissance que tout le gouvernement de Mourzouk, nous
nous fermons le marché de là-bas, et, pour cette seule victime, vingt
des nôtres tomberont. N’est-il pas plus raisonnable de le laisser aller
sans lui faire de mal ? Il a distribué tout ce qu’il possédait sans
avoir vu les Sources ; ses chameaux sont hors de service ; nous lui
avons mangé toutes ses provisions, et il ne connaît pas les chemins.
Sans vivres, sans eau, sans guides, il périra, pour sûr, dans le
désert ; mais ce sera Dieu qui l’aura tué, et non pas nous. Depuis son
arrivée au Bardaï, je l’ai nourri, lui et ses gens ; mais je ne puis ni
ne veux continuer : je demande donc que le roi et l’assemblée des Mainas
fassent partir cet homme. »
Ce fut, je le répète, un beau discours, encore que les perspectives
qu’il m’ouvrait ne fussent point trop pour me sourire. Je m’attendais à
ce qu’il produisît une forte impression sur Tafertemi ; malheureusement,
le bonhomme avait l’âme cuirassée contre ce genre d’attaques ; il se
contenta de se retourner, en disant avec une ingénuité qui coupait court
à tout : « Le bois est vide, je m’en vais ! »
Le bois ! c’était par ce vocable de mépris, où éclatait toute l’amertume
de sa déception, qu’il désignait mes deux pauvres caisses.
[Illustration :
Le Dardaï désenchanté.]
Akremi Temidomi éleva, lui aussi, en ma faveur sa voix de tonnerre qui
contrastait avec l’exiguité de sa personne, tandis que ceux du parti
adverse, les plus nombreux, je dois le reconnaître, sans oser plaider
ouvertement l’opportunité d’un acte de violence contre ma personne,
interrompaient à chaque instant mes défenseurs pour dire d’un ton
courroucé : « Qu’est-ce que l’Infidèle a à faire ici ? A quoi bon tant
d’histoires pour un Chrétien ? Pourquoi est-il venu avec si peu de
chose, que presque personne n’y a eu son compte ? Moi qui vous parle, ne
suis-je pas de naissance aussi noble que n’importe qui au Tibesti ? Je
vous dis qu’il est venu comme espion, dans un pays où nul Turc ou
Chrétien n’avait jamais mis le pied, pour tâcher d’en dénicher les
trésors, et, si nous ne le tuons pas, il nous trahira, nous vendra, et
nous deviendrons la proie de l’étranger ! »
Tels étaient les cris et les remarques qui sortaient de la bouche des
uns ou des autres. Quant à Tafertemi, toujours sans se prononcer, il
s’était retourné encore une fois tout en s’en allant, pour répéter sa
méprisante et concise formule : « L’homme n’a apporté que du bois vide,
je n’ai plus que faire ici. » Et, là-dessus, il s’éclipsa.
Ainsi finit, sans autre résultat, l’entrevue sur laquelle Arami et moi
nous avions fondé de si belles espérances. J’en eus l’âme accablée de
découragement. Ce n’était point que je crusse encore à un acte de
violence qui pouvait entraîner de si grands périls pour les Toubous
émigrés au Fezzan ; aussi, quand Giuseppe, ayant appris le résultat de
l’entrevue, me demanda, avec un geste significatif, en se passant un
doigt sur la gorge, si notre affaire à présent « était bien dans le
sac, » pus-je lui répondre, toujours en souriant, que nous avions là-bas
des otages qui étaient notre garantie ; mais je craignais qu’une fois
abandonnés des notables, nous ne fussions complètement acculés au
dénûment et à la famine, et que nous ne finissions par tomber aux mains
de la populace qui, dans un moment de surexcitation, pouvait
parfaitement se porter sur nous aux derniers sévices.
Mes partisans, non contents de s’être refroidis, devenaient de plus en
plus hostiles. J’essayai de m’acquérir quelques sympathies en usant de
mes médicaments en faveur de ceux de mes visiteurs qui d’aventure se
trouvaient malades ; malheureusement, le cas était rare, le climat local
étant excessivement sain, et le genre de vie, toute débauche de _lakbi_
à part, on ne peut mieux réglé.
La curiosité qu’éveillait un événement aussi grave que la présence d’un
intrus chrétien au cœur du pays finit par m’amener peu à peu jusqu’à des
habitants des vallées voisines. Derdêkorê lui-même, dont j’ai narré les
prodiges d’éloquence, se décida à faire le voyage du Bardaï, et, comme,
à l’exemple d’Arami, il se plaçait surtout, pour juger l’affaire, au
point de vue politique des relations avec le Fezzan, il plaida en faveur
de ma délivrance ; mais la plupart de mes visiteurs s’en tenaient aux
considérations de l’ordre le plus étroit.
Un jour parut un noble du val Marmar, qui, dans son district éloigné,
n’avait naturellement eu aucune part à ma distribution de cadeaux. Après
une vaine tentative pour obtenir de moi quelque objet de prix, ce
gentilhomme ne me déclara-t-il pas tranquillement qu’il voyait là une
offense personnelle, et qu’il saurait bien s’en venger, sitôt que je ne
serais plus aux mains d’Arami ? Une autre fois vint du Yoo un homme qui
se disait de sang royal, et qui, après avoir constaté ma pauvreté,
m’annonça, en riant d’un air moqueur, qu’il se rendait au Tâo pour
s’assurer sa part de mon avoir en chameaux. Les gens de l’Abo, que nous
avions soigneusement évités en venant, m’envoyèrent une députation
menaçante, pour me dire que je les avais frustrés de leur « droit de
transit » en ne prenant pas la route ordinaire du Fezzan, laquelle passe
par leur district, et que c’était chose qu’ils me feraient payer d’une
manière sanglante lors de mon retour, à supposer que jamais ce retour
eût lieu. Bien plus, il parut un jour un habitant du Borkou, qui, après
nous avoir examinés, moi et mon domestique piémontais, entreprit de
traiter de notre achat avec Arami : il voulait bien, disait-il, nous
acquérir à titre de curiosité ; seulement, comme nous n’avions pas
beaucoup de valeur en tant qu’esclaves de travail, il n’entendait pas
nous payer bien cher, et tout ce qu’il pouvait offrir, en échange de nos
personnes, c’était un chameau de bonne qualité.
A chaque nouvelle visite, je tombais dans une sorte de rage muette : je
savais d’avance quelles aménités de langage m’attendaient. Tout le temps
que dura mon séjour forcé au Bardaï, il n’y eut qu’un seul individu qui
tenta d’intervenir pour moi par sympathie pure et sans aucune arrière-
pensée d’intérêt. C’était un habitant de la vallée même. Un jour il
m’apporta quelques pastèques, en me disant avec une simplicité touchante
qu’il avait entendu parler, dans son village, d’un Chrétien qui, après
s’être laissé extorquer tout ce qu’il possédait, en était réduit à
souffrir de la faim, et qui, retenu en captivité, s’employait nonobstant
à guérir les maux de ses ennemis. Sur quoi il avait pensé qu’il me
ferait peut-être plaisir en me donnant quelques fruits de son jardin.
Comme c’était un homme assez notable, il alla aussitôt trouver
Tafertemi, et plaida, je le sus ensuite, très énergiquement pour ma
délivrance. Cette marque de bienveillance insolite m’avait ému sur le
moment ; toutefois il m’était difficile de n’en point suspecter la
sincérité, et je m’attendais de jour en jour à voir s’en démasquer le
mobile égoïste ; mais, quoique l’homme m’eût fait une seconde visite,
accompagnée encore du même don, il ne me demanda jamais la plus petite
chose et ne m’exprima pas le moindre désir. Aussi cette douce apparition
est-elle restée, solitaire et pure, dans mon souvenir reconnaissant,
sans que rien l’en ait pu effacer.
De temps à autre aussi la curiosité m’amenait des femmes et des enfants.
Je reçus d’abord volontiers leurs visites, car, malgré l’incident de la
fillette qui avait voulu me lapider et qui, depuis lors, était restée
mon ennemie enragée, je pensais trouver chez cet âge et ce sexe des
sentiments un peu plus doux et une humeur plus traitable. Les femmes
avaient pour la plupart des traits réguliers, quoique souvent un peu
trop accentués, et parfois le nez aquilin, particularité que n’offre pas
d’habitude le type nègre ; mais leur maigreur aussi bien que leurs
allures viriles m’empêchaient de leur trouver aucun charme. Ni elles
d’ailleurs, ni les enfants ne me témoignèrent l’ombre de bienveillance.
Les marmots qu’on pouvait croire les plus innocents, déjà traîtres dès
le sein de leurs mères, profitaient régulièrement de l’instant où
j’avais le dos tourné pour jeter le masque et me lancer des cailloux.
Un jour, une sœur ou une proche parente de Tafertemi vint me consulter
au sujet d’une bronchite. Je me mis en quatre pour elle, en raison de sa
haute parenté. Croira-t-on que la dame, dans sa gratitude, n’eut rien de
plus pressé, en me quittant, que d’exciter une bande de quinze à vingt
gamins à une agression contre ma tente, et qu’elle-même se posta dans le
voisinage, pour jouir du spectacle ? Je laisse à penser si ces jeunes
Toubous, dont la plupart n’avaient pas encore jeté leur gourme,
saisirent cette occasion d’amusement. Nous n’osions pas nous défendre,
de peur d’endommager notre dignité par un combat avec des enfants ;
Arami était en course, et sa sœur Fatima elle-même absente pour
l’instant. Notre tente n’était pas en état de résister à un tel assaut
de projectiles, et je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si Bou Zeïd
et le frère aîné de Kolokomi, survenant par hasard, n’eussent mis en
déroute ces petits vauriens.
Ainsi s’écoulaient nos journées, avec une lenteur mortelle, au milieu de
toutes sortes d’angoisses et de tribulations. Dès que le soleil montait
dans le ciel d’azur au-dessus de l’aimable vallée, nos tourments
commençaient. Nous approchions de la fin d’août ; la chaleur était
intolérable, et nos entrailles criaient famine. Depuis la visite du
Dardaï, notre repas quotidien ne nous était plus fourni avec la même
régularité, mon protecteur se lassant de ses longs sacrifices. Arami
partait pour ses affaires, et ne revenait souvent que très tard le soir
avec le petit panier de dattes après lequel nous soupirions. Le manque
d’eau fraîche, — car nous ne pouvions en aller puiser sans nous exposer
à mille avanies, — ajoutait pour nous le supplice de la soif à celui de
la faim. Seule, la tombée de la nuit nous rendait quelque espoir de
soulagement. C’était l’heure où Arami allait rentrer, apportant la
pitance de dattes, des nouvelles aussi peut-être, et nous demandions au
ciel que celles-ci nous fussent favorables. Alors, semblable à un fauve
qui rôde dans sa cage, je m’écartais un peu de ma tente pour respirer la
fraîcheur nocturne et me dégourdir un tantinet le corps. Puis venait le
sommeil, courte accalmie de quelques heures. Et ainsi de suite, durant
presque un mois. Ah ! que ce mois-là me parut long !
III
J’avais espéré qu’avec le temps les Bardaïens s’humaniseraient à mon
égard ; mais il n’en fut rien ; leur hostilité ne diminuait pas, et il
n’y avait que la crainte que je leur avais d’abord inspirée qui allait
de jour en jour décroissant. J’ai dit que ces gens, à très peu
d’exceptions près, étaient sédentaires ; la plupart d’entre eux
n’avaient jamais vu le visage d’un blanc, les razzias des Arabes ne
s’attaquant jamais qu’aux vallées tibestiennes de l’ouest. Si l’on
ajoute à cette circonstance les idées monstrueuses qu’ils se font de
l’espèce d’infidèles qu’on appelle des chrétiens, on comprend que tout
d’abord ma présence eût revêtu à leurs yeux le caractère effroyable
d’une calamité publique, que c’eût été pour eux comme le prodrome de
quelque peste dévastatrice ou d’une épizootie générale. Toutefois,
aucune de ces appréhensions n’étant venue par le fait à se réaliser, le
soleil comme la lune, la montagne ainsi que la vallée, la faune de même
que la flore n’ayant point subi de perturbation, et nulle mortalité
extraordinaire ne s’étant déclarée, les Bardaïens finirent par se
rassurer, mais sans cesser de m’être irréconciliables. La jeunesse mâle
principalement me témoignait de la haine. Les hommes faits daignaient au
moins attendre patiemment que je ne fusse plus aux mains tutélaires
d’Arami,, tandis que les jeunes gens aussi bien que les petits garçons,
surtout quand ils avaient bu du _lakbi_, menaçaient souvent de tout
gâter. Non contents de cracher sur ma tente, de me lancer leurs jets de
jus de tabac dégoûtants, et de me prévenir que prochainement on me
fouillerait le corps à coups de lance pour m’en arracher les boyaux et
les donner aux vautours et aux hyènes, ils passaient parfois de la
parole à l’action, décochant leurs javelots contre ma tente, dans ma
tente même, et n’attendant sans doute de ma part qu’un simulacre sérieux
de représailles pour en tirer légitime prétexte à me massacrer.
Bou Zeïd, le marabout sur l’appui duquel j’avais compté d’une manière
toute spéciale, m’abandonnait de plus en plus. Dès le début, il était
allé habiter chez son oncle Témidomi, afin de ne point partager ma
famine ; toutefois il s’était d’abord employé loyalement à un dénoûment
pacifique des choses. Avec les intérêts de famille et d’affaires qu’il
avait au Fezzan, il était tenu ou de me ramener vivant à Mourzouk, ou du
moins de prouver clairement qu’il lui avait été absolument impossible de
me sauver de la mort. Malheureusement il s’était abusé, aussi bien
qu’Hâdch-Dchâber, sur l’influence que lui donnait son titre de marabout,
et, en face de l’animadversion déchaînée contre moi, sa qualité de demi-
Toubou, jointe à son rôle de salarié dans cette aventure, faisait de lui
une sorte de traître au pays. Voyant que tous ses efforts en ma faveur
restaient inutiles, il s’était mis à chercher une consolation dans
l’abus du _lakbi_. Ses visites devinrent de plus en plus rares, et,
quand il venait, l’extrême susceptibilité d’humeur qu’il puisait dans
l’alcool me rendait sa compagnie fort désagréable. Il m’accusait de
l’avoir engagé dans le mauvais cas où il se trouvait, et s’efforçait,
par les façons les plus injurieuses, d’amener entre lui et moi une
rupture dont j’aurais paru être responsable et qui lui aurait fourni un
prétexte de retourner sans moi au Fezzan ; mais j’opposais à son indigne
conduite une placidité et une patience qui tournaient ses desseins à sa
confusion ; ce qui n’empêchait pas qu’au fond je lui en voulusse plus
encore qu’aux Toubous, qui, eux, du moins, ne savaient pas ce qu’ils
faisaient, et je dois même avouer que je ruminais alors contre lui mille
projets de noire vengeance.
Arami, de son côté, était fort occupé. Plus puissant et plus considéré
que Tafertemi même, il se voyait de toutes parts mandé comme arbitre,
comme médiateur et comme conseiller. Son activité était incroyable. Le
matin de bonne heure il allait faire la cueillette des dattes,
rapportait au logis sur son épaule le produit de sa récolte, distribuait
la besogne du jour entre sa sœur et un esclave, travaillait lui-même à
sa hutte. Il se rendait ensuite aux assemblées générales, où il y avait
toujours matière abondante à démêlés et à discussions, plaidait ma cause
près du chef de l’État et des hauts Maïnas, puis, vers une heure ou deux
de l’après-midi, il rentrait chez lui, où diverses personnes
l’attendaient pour régler des affaires. Après quoi, il retournait à sa
plantation préparer la provende de son chameau, et, cela fait, derechef
il visitait le Dardaï et les nobles, ou bien venait s’asseoir à côté de
nous pour raccommoder sa chemise ou son pantalon, les travaux de couture
au Tibesti étant exclusivement du ressort des hommes, à moins encore que
des affaires ne l’obligeassent à courir sans relâche de côté et d’autre,
auquel cas souvent il ne rentrait point avant dix ou onze heures du
soir. Et à peine le croyait-on endormi, que parfois il reparaissait
soudain, filant comme un trait dans la direction d’un village voisin, où
il y avait quelque question épineuse à trancher ou un différend à
aplanir : ce qui n’empêchait pas de le revoir le lendemain matin à
Bardaï en train de vaquer à son labeur de chaque jour.
[Illustration : Arami homme de ménage.]
Joignez à cela qu’il remplissait ponctuellement tous ses devoirs
religieux, et ne buvait pas une goutte de _lakbi_ ; je n’ai pas même
souvenir de l’avoir jamais vu chiquer. Il est vrai que, tel que je le
dépeins, il faisait exception. Les autres nobles se remuaient fort, eux
aussi, mais sans travailler. Toujours sur leurs jambes, ils allaient de
l’un à l’autre satisfaire leur passion de bavardage et de discussion. En
dehors des heures de la méridienne, où on ne les apercevait pas et où
ils se livraient sans doute au repos, je n’ai jamais pu savoir à quel
moment tous ces gens dormaient, quoique le temps, à vrai dire, ne leur
manquât pas pour cela. Jusque bien après minuit, c’étaient, dans notre
voisinage, des allées et venues incessantes, qui, en me frustrant de ma
dernière consolation, un sommeil paisible, me causaient souvent une
fureur impuissante.
Un jour qu’Arami, souffrant d’un catarrhe, était contraint de garder la
chambre, j’allai le trouver, en compagnie de Bouï-Mohammed, pour lui
parler sérieusement au sujet de mon sort définitif. Son habitation en
clayonnage de palmier, dans le genre de celles de ses compatriotes du
Fezzan, était munie, à l’entrée, d’un vaste toit en auvent qui formait
une salle de réception telle qu’il en fallait à un homme qui voyait
autant de monde ; à l’intérieur de la cour, — je n’ai point vu les
autres compartiments — se trouvait une espèce de serre en forme de four
faite de pierres cimentées d’argile. C’était là qu’Arami se tenait pour
l’instant, afin d’être autant que possible à l’abri de l’air. Nous
causâmes par l’étroite ouverture qui servait d’entrée à cette sorte de
niche. Je rappelai au maïna sa promesse « de me remettre, avec l’aide de
Dieu, sur le chemin du Fezzan » ; je lui remontrai l’impossibilité pour
moi de me soutenir longtemps au régime où j’étais, encore que je
reconnusse volontiers les gros sacrifices qu’il s’imposait afin de me
nourrir, et je lui exposai comme quoi, le peu d’amis que j’avais, en
dehors de lui, allant de plus en plus se refroidissant, je courais
fortune de périr misérablement. Je finis par lui faire la proposition de
me céder une certaine provision de vivres en échange des thalers qui me
restaient, et de nous aider à fuir du Bardaï, en nous accompagnant avec
son chameau et celui de Gordoï jusque sur l’autre versant des montagnes,
où il n’aurait plus qu’à nous abandonner à notre destin.
[Illustration : En visite chez Arami.]
En retour de ce service, je me déclarai prêt à lui céder tous les objets
de ma cargaison qui lui feraient envie ; j’ajoutai que je ne manquerais
certes pas de faire très vivement ressortir par devant le gouvernement
Fezzanais le pouvoir et la considération dont il jouissait parmi les
Toubous, à l’encontre de l’impuissance et de la faiblesse de Tafertemi ;
je lui dis en autre ceci : qu’à mes yeux il n’y avait de salut pour le
Tibesti que dans sa personne, que c’était lui, visiblement, qui était le
vrai chef désigné des Toubous Reschâdes, bien qu’après la mort de
Tafertemi la dignité de chef de tribu dût revenir de droit au maïna
Tokomi, de l’enneri Yoô ; que, son intelligence politique se prêtant à
l’établissement de bonnes relations avec le Fezzan et à la restauration
du trafic des caravanes entre ce pays et l’Ouadaï, trafic qui promettait
des droits de transit considérables aux vallées tibestiennes, les
autorités de Mourzouk ne demanderaient pas mieux que de l’aider à
obtenir chez lui le rang qu’il méritait, et que j’étais, pour ma part,
en mesure de coopérer largement à cette œuvre ; mais que, pour éviter
une aggravation des difficultés déjà existantes du côté du Fezzan, il
importait que mon retour ne fût plus retardé ; que si les autres nobles
étaient des hommes à trop courte vue pour comprendre l’importance de la
chose, il savait bien, lui Arami, quels dangers mon absence, en se
prolongeant, ferait courir à ceux de ses compatriotes qui habitaient le
district de Gatroun, et quels périls plus grands encore ma mort violente
entraînerait, le plus gratuitement du monde, pour tout le Tibesti ; que
par le fait, à me retenir ainsi au Bardaï, personne jusqu’ici n’avait
rien gagné, tandis que lui, personnellement, en avait recueilli ce
préjudice de voir diminuer chaque jour sa provision de dattes.
Bien qu’Arami reconnût parfaitement la justesse de mes dernières
observations, et qu’il fût flatté tant de la perspective politique que
je lui ouvrais que de l’importance attachée par moi à sa personne, il me
répondit qu’il ne renonçait pas à toute chance d’action finale sur le
Dardaï, et qu’il craignait trop de le blesser, pour pouvoir entrer
immédiatement dans mes vues ; que c’était là une ressource tout à fait
extrême et qu’il espérait encore me fournir les moyens de sortir du pays
en plein jour et au nez de tout le monde.
Par malheur, ma principale ancre de salut vint à manquer quelques jours
après. Un matin, dès l’aube, Bouï Mohammed me réveilla pour m’annoncer
avec son calme habituel la présence de visiteurs étrangers. Comme je lui
demandais quels étaient ces gens, il me dit que c’étaient des Toubous
Reschâdes du Fezzan, et, en le questionnant d’une façon plus précise,
j’appris que toute la colonie toubou établie là-bas venait de rentrer au
pays. L’acte de brigandage que les hordes arabes, dont j’ai parlé ci-
dessus, avaient exercé sur les Toubous de Bidân, avait été suivi de
représailles. Les gens de l’oasis toubou de Djebâdo, au nord-ouest de
Kawâr, ne s’étaient pas contentés d’enlever un gros troupeau de chameaux
fezzanais, ils avaient de plus fait main basse sur tous les habitants de
Bidân qu’ils avaient trouvés, et les avaient emmenés en captivité. C’est
pourquoi les Toubous Reschâdes établis au Fezzan, craignant d’être
rendus responsables du rapt, avaient enfourché leurs bêtes et s’étaient
dépêchés de regagner leurs montagnes natales. Ils étaient tous là ; pas
un ne semblait être resté en arrière : je perdais donc du coup les
otages qui constituaient une sorte de caution en ma faveur, et
répondaient de ma vie comme de ma sûreté.