de se voir ravir traîtreusement des trésors dont il ne connaissait pas
même l’existence, ni son horreur outrée pour les chrétiens et leur
puissance, non plus que sa haine instinctive contre tout ce qui était
étranger ; c’était un homme fier, qui tenait à l’indépendance relative
de son petit pays à l’égard du Fezzan, et se préoccupait de la situation
politique à l’intérieur du Tibesti : ce fut là ce qui milita pour nous.
Parmi les Toubous Reschâdes proprement dits, lesquels habitent les
vallées tibestiennes tournées au sud-ouest et se considèrent comme les
maîtres de toute la région, ce maina était le plus puissant personnage.
Ces familles nobles par excellence, menant une existence pastorale et
surtout nomade, s’estiment, — ainsi que c’est l’habitude partout où se
rencontrent les deux éléments de population, — comme étant bien au-
dessus des agriculteurs sédentaires auxquels ils se croient faits pour
commander. Leurs voyages les conduisent au Fezzan, à Kawâr, au Bornou,
tandis que les autres, attachés à la glèbe, ne bougent jamais de leur
val Bardaï et sont quasi par le sang des demi-esclaves. Les attaques des
Arabes, des Touaregs ou des Boulgedâs, ne visant jamais que les enneris
de l’ouest, ce sont les Toubous nomades de ces districts qui sont les
défenseurs naturels, et en quelque sorte estampillés, de tout le pays :
d’où il suit qu’ils s’en regardent comme la race guerrière par
excellence. Le Bardaï, au contraire, protégé vers l’ouest et le sud par
un puissant massif de montagnes, vers le nord par l’espace sans fin du
désert, reste à l’abri de toute razzia.
Et c’étaient ces misérables hommes de la glèbe qui prétendaient en ce
moment massacrer un étranger que lui, Arami, le premier des nobles, issu
du sang royal des Tomâgheras, supérieur en richesses et en influence
personnelle au Dardaï son cousin, avait daigné prendre sous sa
protection ! Il y avait là, pour lui, une occasion vraiment à souhait
d’expérimenter son pouvoir sur les siens et de me montrer à moi, de
montrer du même coup au Fezzan et au monde chrétien, quelle était la
puissance dont il disposait. Ajoutez à cela que le contingent toubou de
la population fezzanaise appartient exclusivement à l’élément tibestien
nomade ou demi-nomade, et qu’un meurtre commis sur moi eût exposé à des
représailles, de la part des autorités de Mourzouk, les parents, frères
et cousins, qu’on avait là-bas.
C’était précisément sur cette dernière considération que je comptais le
plus, et si les autres peut-être n’y songeaient pas, Arami du moins
comprenait le danger qui pouvait résulter d’un acte de violence contre
ma personne. D’un autre côté, il n’avait aucun profit à retirer de ma
mort, tandis que, moi vivant, il restait mon conseiller et mon
protecteur naturel, et avait, par suite, l’espérance de tirer de moi
tout ce que je pourrais donner.
Toutes ces raisons plaidaient à coup sûr en ma faveur dans l’esprit du
maina, à qui, d’autre part, la prudence conseillait de ne pas trop
tendre la corde de l’arc et de ne point risquer sa popularité en
contrariant étourdiment la passion de gens entêtés, non moins fiers que
lui, peu disposés à reconnaître quelque autorité que ce fût, et qui
pourraient parfaitement l’accuser de n’avoir pris mon parti qu’afin de
se réserver pour lui seul les trésors dont on me supposait possesseur.
Le temps pressait cependant. Comme Arami et ses amis continuaient de se
consulter à l’écart, et que la multitude furieuse approchait de plus en
plus, j’allai vers le maina et le priai brièvement d’en finir, lui
disant que je ne pouvais point m’imaginer qu’il lui fût si difficile de
choisir entre la loyauté et le courage d’une part et la trahison et la
lâcheté de l’autre ; que s’il se décidait pour celles-ci, il n’avait
qu’à me faire connaître sa résolution, que nous vendrions chèrement
notre vie, et qu’il n’y avait pas que des Musulmans qui s’entendissent à
mourir en hommes.
Là-dessus Arami se leva : son parti était pris, et du même coup celui de
ses compagnons : « S’il plaît à Dieu, me dit-il, il ne l’arrivera rien
de fâcheux, puisque je t’ai promis ma protection. » Et, fièrement, il
s’avança au-devant de la foule menaçante, qui, visiblement, s’était
attendue à nous trouver abandonnés de notre escorte.
[Illustration : Arami parlemente avec la foule.]
Il n’était que temps. Déjà les plus furieux et les plus avinés lançaient
leurs javelots, quoique avec une gaucherie hésitante en s’apercevant que
nous n’étions pas seuls. Mais Arami fit tomber les armes de la main de
plusieurs des assaillants, et les traits qui partirent ne blessèrent
personne. Kolokomi, Gordoï et Birsa imitèrent sa conduite résolue, et
l’on se mit à parlementer avec feu. A ce moment favorable parurent des
amis du maina, tous habitants des vallées de l’ouest, à qui le bruit de
notre arrivée n’était parvenue qu’un peu plus tard. Ils étaient presque
tous dans un état d’ébriété avancée, et ce fut pour notre camp un
renfort à souhait. Tandis que le plus grand nombre se postaient aux
côtés d’Arami, tout aises de cette occasion trouvée de se chamailler,
les autres profitèrent du tohu-bohu pour nous emmener, nous et nos
chameaux, sans que la foule s’en aperçût, et nous conduire dans la
direction du logis d’Arami, situé à la partie nord-est de l’Enneri. Et,
chemin faisant, mes nouveaux gardes du corps, afin de me remettre du
cœur au ventre, braillaient à qui le mieux, brandissant férocement leurs
armes, menaçant de mort quiconque effleurerait seulement un cheveu de ma
tête, le tout avec une crudité de langage dont il fallait faire honneur
à l’alcool. Quelques-uns se glorifiaient des meurtres qu’ils avaient
déjà perpétrés ; d’autres allaient même jusqu’à déclarer que quiconque
n’avait jamais tué personne, n’était pas un homme. Dieu ! les charmants
compagnons ! Et quelle rassurante sauvegarde j’avais là !
[Illustration : Une escorte d’élite.]
Autant que les ténèbres et les détours prudents que nous faisions me
permirent d’en juger, les habitations bardaïennes étaient toutes
éparpillées, chacune nichant agréablement sous un groupe de dattiers et
d’hyphènes. Après nous être glissés sans encombre entre les jardins, les
huttes et les bouquets d’arbres, nous venions de laisser le gros du
village derrière nous, quand nous rencontrâmes Bou-Zeïd le fusil à
l’épaule. Comme je lui témoignais d’un ton ironique ma surprise de le
trouver déjà revenu de son excursion, laquelle avait vraiment eu lieu
fort à propos, il me répondit d’un air assez embarrassé, qu’il quittait
à l’instant même un hameau des environs où l’avaient appelé des affaires
très pressantes. L’évidence était que le marabout, ne sachant que trop à
quoi s’en tenir sur les dispositions des habitants, avait fait semblant
de s’absenter ; néanmoins, ayant encore besoin de ses services, je ne
pus lui dire ce que je pensais de sa fourberie. Je n’eus pas plus de
peine à deviner que Tafertemi, de son côté, était allé se cacher chez
lui, afin de ne point paraître sanctionner officiellement de sa présence
les sévices dont je serais l’objet.
Arami cependant ne tarda pas à nous rejoindre, et nous fit établir notre
campement devant la porte de son habitation, tandis que sa sœur Fatima,
qui tenait son ménage dans le Bardaï, — sa femme était au Gabôn, —
s’occupait de nous préparer à manger. Bien que le festin ne fût pas
fameux, la faim qui nous galopait fut cause que nous y fîmes le plus
grand honneur et que nous dévorâmes tout jusqu’à la dernière miette.
Puis Arami et Birsa montèrent la garde autour de nous, Kolokomi et
Gordoï étant allés chez leurs épouses respectives. Ainsi se passa notre
première nuit au Bardaï.
II
Quoique enchantés d’avoir échappé au péril le plus immédiat, nous
n’étions pas sans appréhension pour le lendemain. Aussi mon sommeil fut-
il des plus agités, et tout rempli de sursauts d’épouvante, encore que
le calme absolu de la nuit semblât de nature à dissiper les fantômes
dont j’étais obsédé. Dès le point du jour, nous repliâmes notre tente,
afin de ne pas attirer l’attention de la multitude surexcitée, et nous
attendîmes les événements.
Au matin parurent les amis d’Arami et ces mêmes Toubous Reschâdes qui,
la veille, avaient pris ma défense. Comme ils étaient dégrisés, ils
mettaient à présent beaucoup plus de mesure dans leurs protestations de
dévouement ; néanmoins ils se montraient toujours chauds. C’est que,
hélas ! ils ne savaient pas encore jusqu’à quel point on avait fait le
vide dans les deux énormes caisses dont l’aspect plein de promesses les
alléchait tant.
Les personnages les plus notables de la réunion étaient évidemment
Arami, et l’oncle maternel de Bou Zeïd, cet Akremi Temidomi que j’ai
déjà nommé. Ce dernier était un homme d’âge moyen, presque imberbe, avec
une petite figure assez régulière, un regard fin, une voix tonnante, et
un grand air de satisfaction de lui-même. Tous avaient le visage enfoui
dans l’inévitable litham, et étaient d’une maigreur qui n’en faisait que
mieux ressortir leurs belles proportions. Lances et javelots appuyés
verticalement sur le sol, ils étaient accroupis devant ma tente, causant
avec volubilité, non sans intermèdes de jets de salive au jus de tabac
verdâtre, dont on entendait le sifflement sonore. Quelques-uns, qui
savaient plus ou moins l’arabe, pour avoir fait un séjour au Fezzan,
échangèrent quelques mots avec moi ; parmi eux se trouvait un des deux
uniques savants dont s’honorait le Tibesti, un jeune homme aux traits
délicats, presque efféminés.
[Illustration : Conseil devant la tente au val Bardaï.]
Quant aux Bardaïens mes ennemis, pas un ne se montra ; mais j’appris
qu’ils maintenaient leur droit à interdire l’entrée de leur pays à tout
étranger, affirmant qu’ils n’avaient nullement autorisé Tafertemi à me
dire de venir, et déclarant que, si j’avais quelque chose, il fallait me
mettre nu comme la main, et que si, au contraire, je n’avais plus rien,
il fallait faire en ma personne un exemple de nature à intimider les
autres Chrétiens. Cette aventure avait porté au plus haut point d’acuité
l’antagonisme naturel qui existe entre l’aristocratie de l’ouest et la
classe des laboureurs bardaïens, et ceux-ci avaient envoyé une sommation
ironique aux nobles, les prévenant qu’ils useraient de violence pour
s’emparer de moi. La menace, je crois, n’était guère sérieuse, et il
n’était point présumable que, pour un impur Chrétien tel que moi, il y
eût un échange fratricide de javelots entre tous ces hommes. Toujours
est-il que les nobles ne relevèrent pas la provocation, et se mirent en
devoir d’aviser, de concert avec le chef de tribu, aux moyens d’en
sortir plus pacifiquement.
Le Dardaï, je le compris bientôt, était, surtout pour le moment, au
début de la récolte des dattes, à la merci des gens du Bardaï. Sa
pauvreté l’obligeait de tout attendre de leur bon vouloir : c’étaient
eux qui le nourrissaient lorsqu’il séjournait dans leur vallée, et qui,
de plus, lui fournissaient la provision de dattes dont il avait besoin
pour l’hiver. Cette indigence, jointe à la haute dignité dont il était
revêtu, lui avait suggéré la cynique idée de saisir l’occasion d’un
profit extraordinaire, et voilà pourquoi, malgré la protestation bien
réelle de la plèbe bardaïenne, qui, pour son compte, n’avait absolument
rien à gagner à ma venue, il m’avait, de complicité avec Gordoï son ami,
traîtreusement invité à lui rendre visite, sachant bien qu’au cas où je
serais tué, il n’avait rien à craindre dans ses montagnes du
gouvernement fezzanais. Il importait donc, avant tout, de s’assurer des
intentions de ce bonhomme.
Or j’appris qu’il avait été singulièrement froissé du rôle qu’Arami
s’était arrogé à son détriment, et de l’espèce de confiscation dont
j’avais été l’objet de la part de ce maina et des autres. Il espérait
toutefois encore tirer de moi beaucoup de choses précieuses, et c’était
pour me contraindre à lui livrer mes richesses présumées, qu’il ne se
pressait point de jeter dans la balance le poids de son autorité de
sultan. Deux fois par jour, les Toubous Reschâdes se réunissaient en
conseil devant la maison d’Arami, sans que tous leurs discours et leur
casuistique aboutissent à rien, et qu’on trouvât le joint d’un
accommodement. Et c’étaient toujours de menus cadeaux, fort
insignifiants, et pour cause, qu’il me fallait faire, par provision, à
l’un ou à l’autre. A la fin, ils reconnurent qu’effectivement l’état de
mes ressources n’était pas plus brillant que je ne le disais, et, dès ce
moment, je déchus singulièrement à leurs yeux.
C’était une chose vraiment incroyable que de voir la sincérité feinte ou
réelle avec laquelle ces meurt-de-faim se croyaient tous fondés à
émettre vis-à-vis de moi les prétentions les plus impudentes. J’avais
fait cadeau au Dardaï d’un burnous de drap rouge, d’un vêtement
soudanien, de deux tarbouschs tunisiens, d’un turban et d’une _fouta_,
et c’était pour lui comme s’il n’eût rien reçu. Tous les gros mainas
avaient eu des présents analogues, et ces hommes, qui étaient à peine en
état de se procurer une simple chemise de coton, et qui, pour avoir un
burnous, étaient obligés de donner un chameau, se comportaient avec moi
comme si je les eusse lésés dans leurs droits. Les plus bienveillants
d’entre eux s’étonnaient que, aussi mal nanti que je l’étais, j’eusse eu
la naïveté et la sottise de venir chez eux. Et chacun d’arguer à l’envi
de son rang, beaucoup même se prétendant de meilleure lignée que le chef
de l’État, et tous voulant avoir plus forte part que les autres.
Bientôt l’insuccès de leur spéculation les fit changer d’humeur envers
moi, et l’on se mit à murmurer de plus en plus haut jusque dans les
rangs de mes partisans. Aux yeux mêmes des mieux intentionnés, je
n’avais jamais été qu’un intrus qui avait pénétré sans autorisation dans
le pays ; avec le temps, je devins peu à peu une sorte d’ennemi public.
Ce sentiment général se fit jour d’abord contre Kolokomi, qui était
cause de ma venue dans le Tibesti ; son complice Bou Zeïd, n’étant pas
Toubou de naissance, n’encourait pas la même responsabilité ; mais qu’un
maina tel que le premier se fût chargé de m’introduire dans le pays, et
cela, après avoir eu soin préalablement de me tondre si bien pour son
compte, qu’il n’y avait plus rien à glaner pour les autres, c’était
chose que ni prince ni peuple ne lui pouvaient pardonner.
L’animadversion publique devint telle, que le Toubou dut s’enfuir du
pays, et, de la sorte, je perdis mon guide indispensable en même temps
que l’excellente chamelle qu’il avait achetée de mes deniers. Ce me fut
un coup très sensible.
Pour surcroît, le vieux Dardaï, qui déjà était souffrant, devint si
gravement malade qu’on craignit un instant pour sa vie. Vainement je ne
cessais de tourmenter Arami et mes autres amis pour obtenir
l’autorisation de m’en aller sans qu’on m’inquiétât, ou me répondait
qu’il fallait attendre la guérison du chef de l’État sans lequel on ne
voulait rien faire.
Cette prolongation de séjour eût été pour moi une occasion de recueillir
sur la contrée une foule de notions précieuses, si j’eusse été libre
d’aller où je voulais et d’entrer en relations avec les habitants ; mais
j’étais confiné dans ma tente, y mourant d’ennui, de chaleur et de faim.
La température moyenne était de 40 degrés centigrades, et, pour
nourriture, je n’avais que des dattes. Parfois, je faisais une faible
tentative auprès de la sœur d’Arami pour obtenir d’elle quelque mets de
farine ; mais, soit que l’âge lui eût racorni le cœur, soit que ma
qualité de Chrétien lui inspirât un mépris tout spécial, il me fut
impossible de rien obtenir. Cette Fatima était une vraie fille de
Toubou, et j’eus beau essayer de faire vibrer en elle la corde de
l’intérêt personnel en lui offrant mon dernier collier de corail, je ne
reçus de la femelle que des répliques bourrues et chagrines.
En face de moi cependant se déroulait la pittoresque vallée, avec ses
groupes délicieux de dattiers et d’hyphènes, ses cabanes proprettes à
demi enfouies dans la frondaison, ses jardins, sa fraîche verdure et ses
beaux ombrages. Quel plaisir j’eusse eu à y errer en quête
d’observations sur le genre de vie public et privé, les mœurs et le
cercle d’idées de ses habitants ! Malheureusement, je le répète, j’étais
tenu captif sur la roche nue, sous les feux d’un soleil torride, et je
n’avais d’autre ressource qu’une résignation silencieuse. A deux
reprises, j’essayai de rompre mon ban ; mais cette double fugue ne fit
que me donner l’énergique conviction que le monde extérieur me réservait
encore plus de désagréments que le maussade séjour de ma tente.
La première fois, au moment le plus chaud de la journée, profitant de ce
que les Toubous étaient chez eux à se livrer au repos, j’allai me
fourrer, à quelques pas, sous un délicieux bouquet de palmiers qui
m’invitait aux douceurs de la sieste. Là, m’étant couché sur le sable,
je commençais à jouir d’une tranquille somnolence, quand je fus réveillé
d’une façon fort désagréable. Une fillette de douze à quatorze ans, qui
m’avait espionné, s’en alla au plus vite chercher d’autres gamines et
garçons de son âge, et tous se mirent à me lancer des pierres avec
l’entrain le plus délibéré. Je tâchai d’abord de leur faire comprendre
que je ne leur voulais pas le moindre mal ; mais cet essai de
pacification, loin de trouver de l’écho dans ces jeunes cœurs, appela
sur moi de nouveaux projectiles, dont je restai contusionné plusieurs
jours. La troupe me lapidait avec une vigueur et une adresse telles, que
je dus m’estimer fort heureux de n’avoir pas grand chemin à faire pour
regagner mon lieu de refuge.
Une autre fois, à une heure également propice, je voulus me rendre à une
fontaine située non loin de mon campement, afin de juger de sa
profondeur. A peine l’avais-je atteinte, que derechef un groupe de
marmots de belle espérance m’assaillit de la même manière en poussant à
tue-tête le cri de guerre : « A l’infidèle ! à l’infidèle ! » Pour
comble de malchance, survint un quidam ivre de _lakbi_, qui, échauffé
par l’ardeur batailleuse des enfants non moins que par les vapeurs de
l’alcool, se prévalut de mon mouvement de retraite, que j’essayais de
rendre aussi digne que possible, pour me décocher son javelot de fer.
Heureusement que l’ébriété lui avait ôté la sûreté du coup d’œil et de
la main, de sorte que je pus me replier sans dommage.
Le Dardaï resta malade pendant plus de huit jours. Toutes les fois qu’il
allait un peu mieux, il s’occupait de moi, comme tout le monde, mais
uniquement pour chercher les moyens de me pressurer ; à la fin, il
perdit l’espoir d’y réussir, et alors s’évanouit sa dernière velléité de
me faciliter la sortie du pays. Arami, d’autre part, se lassait peu à
peu de nourrir cinq personnes. Bien qu’il ne nous fournît que des dattes
et qu’il fût dans une position d’aisance relative, c’était là, pour un
Tibestien, même n’agissant qu’à bon escient, une charge d’une lourdeur
énorme. Ajoutez que sa femme et ses enfants, restés au Gabôn, y
manquaient presque du nécessaire, et qu’une pluie torrentielle, qui
était venue ravager la vallée, lui avait emporté huit ânes. Il n’en
continuait pas moins fidèlement de tenir la promesse qu’il m’avait
faite, de me sustenter et de veiller sur moi ; mais il redoublait
d’autant plus d’efforts auprès de son cousin pour obtenir que je fusse
libéré ; malheureusement, ceux des Bardaïens et des Toubous à qui je
n’avais pu rien donner démolissaient chaque matin ce qu’il avait si
péniblement édifié la veille.
[Illustration : Lapidation.]
Un jour enfin, — deux semaines presque s’étaient écoulées depuis notre
arrivée dans le pays, — Arami revint, tout enchanté, d’une discussion
avec Tafertemi, et m’annonça que les choses semblaient sur le point de
s’arranger : le bonhomme lui avait promis de prendre l’initiative d’un
rapprochement et de venir me voir le matin suivant. Je doutais encore de
ce revirement tant souhaité, quand, vers le soir, je reçus, comme
premier gage de paix, un énorme rameau de dattes que le Dardaï
m’envoyait.
Le lendemain, je me levai plus tôt que de coutume, afin de me trouver
prêt en temps opportun, étant données les habitudes matinales du pays.
L’assemblée des Toubous Reschâdes et des Bardaïens membres du conseil
était plus nombreuse que d’ordinaire. Au jour, en effet, parut le chef
de l’État, accompagné de son interprète. Sa personne, il faut bien le
dire, n’avait rien de royal : c’était un petit vieillard décrépit,
maigre, aux mouvements saccadés, le visage pincé, la peau ridée, et
regardant à droite et à gauche d’un air tout effarouché. Pour costume,
il portait un vêtement du Bornou, dont la saleté et le mauvais état
trahissaient le long service, avec un tarbousch passé et râpé, un turban
crasseux qui avait dû jadis être blanc, et des sandales. A la main, il
avait un gros bâton, plus haut que lui de moitié, et dont il se faisait
un appui en le tenant par le milieu. Son interprète, tout déguenillé, en
inspirait encore moins.
Je m’avançai pour saluer ce sultan, en compagnie de Bouï Mohammed qui
était mon truchement en titre, et je lui témoignai ma satisfaction de
pouvoir enfin le contempler face à face, après une si longue attente, et
mon espoir de voir s’aplanir pour moi les difficultés. J’ajoutai que sa
maladie, dont je souhaitais qu’il fût complètement guéri et que Dieu fît
suivre encore de longs jours, avait été cause que j’avais souffert dans
son pays plus que ne le comportait l’hospitalité ; que je lui avais été
adressé, par un gouvernement ami du sien, comme à un roi sage, puissant
et juste, qui, pendant tout un âge d’homme, avait présidé aux destinées
de son peuple, et qui était, à ce titre, connu à la ronde ; que,
nonobstant, depuis mon arrivée, je n’avais eu à essuyer que périls et
vexations de toute sorte, y compris même les souffrances de la faim ;
que j’espérais qu’il allait user de son pouvoir pour me faire regagner
en paix le Fezzan, et que, quant à mon dessein primitif, de visiter les
montagnes et les vallées de son pays, j’y avais renoncé, depuis que
j’avais reconnu que ma visite n’était pas vue d’un bon œil par les
habitants.
Cette allocution soignée, que Bouï-Mohammed translata au vieux chef,
dont, personnellement, il était connu, ne parut pas faire la moindre
impression sur l’âme endurcie du Dardaï, lequel était tout à son idée.
Sans s’y arrêter en aucune façon, il me répliqua tout bonnement ceci par
la bouche de son interprète : « Avant de causer davantage, réponds
d’abord à ma question : qui est-ce qui t’a si bien saigné à ton arrivée
au Tibesti, que tu te trouves en quelque sorte n’avoir plus rien en
entrant chez nous ? Il faut que je le sache, car c’est moi qui veille à
la sûreté et à la justice dans le pays. »
Sur ma réponse, que je m’étais borné à acquitter le « droit de transit »
entre les mains des principaux Mainas du Zouâr, ceux qu’Hâdch Dchâber
lui-même m’avait désignés comme ayant qualité, il me fit observer que
cela était absolument invraisemblable, attendu que j’étais arrivé avec
quatre chameaux chargés. Je lui expliquai alors qu’un de ces chameaux
portait mes provisions de bouche, que m’avaient effectivement réduites à
rien ses compatriotes affamés, qu’un autre portait mes présents et mes
denrées de prix, un troisième mes propres effets avec ma personne, et le
quatrième mes outres, ma tente et autres objets semblables ; mais cette
explication ne le satisfit pas. Il continua de me soutenir que mes
quatre bêtes représentaient une somme de transport énorme, qu’elles
devaient être nanties de nombreux paquets, et que tous mes cadeaux
officiels n’avaient pu le moins du monde épuiser ce stock ; que je
n’avais qu’à lui nommer sincèrement et sans crainte celui ou ceux qui
m’avaient dépouillé, vu que, encore une fois, il était la puissance et
la justice.
Je n’eus garde de faire mention des objets dont j’avais gratifié Arami
et les siens, et m’en tins à ma précédente réponse. Comme le Dardaï, de
son côté, refusait de démordre de son idée, et en revenait sans cesse à
me soutenir que la charge de quatre chameaux comportait des richesses
supérieures à celles dont je lui faisais le compte, je me fâchai et lui
dis tout bref : « Je ne comprends pas ce que tu veux. Ne t’ai-je pas
donné un burnous, un vêtement bleu d’Haoussa, un tarbousch avec un
turban pour toi et ton fils, plus une magnifique _fouta_ pour ta femme ?
Ne sont-ce pas là des présents dignes d’un roi, et n’as-tu pas reçu à
toi seul beaucoup plus que tous les autres Mainas de ton pays ? Pourquoi
ne pas en croire mes paroles ? Si je n’ai pas amené ici mes chameaux,
c’est qu’ils étaient trop affaiblis pour passer les montagnes, et que le
Bardaï ne m’aurait pas fourni de quoi les nourrir. T’imagines-tu que mon
chargement est resté avec eux là-bas ? Eh, bien ! fais-moi accompagner
sur la route du Fezzan par quelqu’un qui pourra voir de ses yeux si je
remporte la moindre chose avec moi. Me soupçonnes-tu de conserver ici
des trésors cachés ? Voici ma tente, que je n’ai pu quitter un instant
sans être indignement insulté par des enfants, et où se trouve tout ce
que je possède : va en vérifier toi-même le contenu. »