Sans la présence des rapaces Toubous, j’en aurais sans doute abattu une,
pour en faire sécher la viande, et tenter, avec ce viatique, de regagner
par Abo le Fezzan ; mais, avec tout ce monde hostile et affamé, le
sacrifice eût été inutile, et il ne me serait rien resté pour le retour.
Vainement j’essayai de me rattraper sur un de ces babouins dont j’ai
parlé ; c’était une capture qui défiait mes talents de chasseur, et le
chef de la famille était d’ailleurs trop plein de circonspection[31].
Par bonheur, Kintâfo voulut bien nous fournir quelques vivres, grâce
auxquels nous pûmes atteindre le douzième jour. Ce jour-là, il nous vint
de Bou Zeïd une lettre, où il nous disait : 1o que les dattes n’étaient
pas encore mûres et que les insectes avaient détruit la récolte de
céréales ; 2o que les gens du Bardaï, en apprenant que je voulais
visiter leur vallée, s’étaient insurgés, menaçant de le tuer, lui et
Gordoï, de sorte que tous deux avaient dû se cacher pendant quelques
jours dans les roches voisines ; 3o que le chef de tribu Tafertemi,
après une longue discussion avec les habitants, avait déclaré que,
puisqu’ils refusaient de recevoir l’étranger qui lui était adressé, il
irait lui-même le chercher au delà des montagnes ; qu’en conséquence,
ledit Tafertemi, en compagnie de mes messagers et de quelques autres
hommes d’escorte, devait arriver à Tâo deux jours après la réception de
cette lettre.
C’étaient là de tristes nouvelles, car, comme me l’expliqua Arami, qui
m’assurait que le Dardaï serait plus ponctuel que ne l’avait été Bou
Zeïd lui-même ? Or, vu notre manque absolu de subsistances, une attente
un peu longue nous était impossible. Je ne songeais donc plus qu’aux
moyens de retourner au Fezzan, lorsque Arami me fit observer qu’en
l’absence de toute provision de céréales, la chair de chameau seule ne
nous suffirait pas pour ce long voyage, et me proposa de m’emmener au
val Gabôn, où il avait, disait-il, ses troupeaux avec quelques
provisions, et que, de là, il nous remettrait munis des choses
nécessaires sur la route de Mourzouk. Comme je délibérais avec Mohammed
sur cette ouverture, qui ne nous plaisait pas le moins du monde, Kintâfo
nous appela derrière un rocher et me dit brièvement et carrément : « Ne
va pas avec Arami. Aujourd’hui il ne s’agit que de le suivre au Gabôn ;
demain il t’entraînera vers Domar ; après-demain, tu seras au Borkou, et
qui sait ensuite ce qu’il adviendra de toi ? Ne suis-je pas moi-même une
Toubou, et ne sais-je pas à quoi m’en tenir sur le degré de confiance
que méritent mes compatriotes ? »
Le souvenir du service que m’avait rendu cette femme, en me procurant
momentanément quelques vivres, me fit prêter créance à ses paroles, et
je me résolus, quoi qu’il arrivât, à ne quitter Tâo que pour aller au
Bardaï ou rentrer au Fezzan. La vérité était qu’Arami aurait bien voulu
m’isoler de tout le monde, afin de me pressurer à sa guise. La preuve,
c’est que, lorsque je lui déclarai que je comptais sur l’arrivée de
Tafertemi et de ses gens, il se mit à formuler de plus en plus nettement
ses exigences, et me réclama tout d’abord un tapis de Tripoli, avec une
grande couverture en laine de Tunis, en me prévenant sans embages que,
bon gré mal gré, je n’obtiendrais sa protection qu’à ce prix.
Que de fois je pensai, en cette occurrence, à tout ce que m’avait dit
des Toubous le cheik Mohammed de Tunis, qui, lui aussi, plus d’un demi-
siècle auparavant, en revenant de l’Ouadaï à Mourzouk, avait eu occasion
d’apprendre à connaître ces tribus tibestiennes. Le temps avait passé
sur elles, sans modifier en rien leur humeur ; elles étaient toujours
aussi faméliques, déloyales et rapaces qu’il y avait cinquante ans.
Tafertemi cependant ne vint pas ; à sa place, le soir du jour indiqué
par la lettre de Bou Zeïd, nous vîmes descendre de la montagne, avec un
chameau, un homme seul dans lequel bientôt nous reconnûmes le petit
Gordoï. Il nous apportait une certaine provision de dattes à moitié
mûres, l’unique provende qu’il eût pu se procurer au Bardaï, ce
« grenier » tibestien. Il nous dit que la fermentation causée par
l’annonce de mon arrivée avait fini par se calmer, et qu’après avoir
pris connaissance à tête reposée des lettres des autorités fezzanaises
et du Gatrounois Hadch Dchaber, les gens de là-bas avaient déclaré que,
si Tafertemi tenait à me voir, ils étaient prêts, en considération de
son grand âge, — le Dardaï avait quatre-vingt-dix ans, — à ne point
s’opposer à ma visite.
Ces nouvelles nous rendirent perplexes. Arami nous dissuada fort
d’accepter une invitation dictée, disait-il, par l’avidité pure, chez un
homme qui n’était pas même capable de me protéger et près duquel, tant
il était pauvre, je m’exposais à mourir de faim. Comme alors j’en
revenais à mon idée de retraite, il reprit sa proposition de m’emmener
chez lui ; mais, voyant que je persistais à décliner l’offre, il changea
ses batteries, et m’assura que, si vraiment je me décidais pour le
voyage du Bardaï, je n’aurais pas de périls sérieux à craindre, pourvu
que je me misse sous sa sauvegarde. Il insista si bien, qu’après mûre
réflexion, n’apercevant point d’autre issue devant moi, j’acceptai cette
dernière ouverture, encore que la conduite énigmatique de Bou Zeïd me
parût cacher quelque trahison. Arami était, après tout, l’unique Maïna
dont le crédit sur son entourage me semblât visible, et, depuis que
j’avais fait droit à ses premières exigences, il me parlait d’une façon
si raisonnable et si engageante, qu’en dépit de toutes mes méfiances, je
me raccrochai instinctivement à lui. Sans doute, tels que je connaissais
les habitants du pays, je ne pouvais guère nourrir l’espoir d’en
explorer à l’aise toutes les parties ; mais j’aurais du moins la
satisfaction de franchir le Tarso et de séjourner dans une vallée où se
trouvaient pour l’instant réunie la majorité des Toubous-Reschâdes.
Mes chameaux n’étant pas en état d’escalader ces monts escarpés, je les
confiai derechef, avec tous ceux de mes bagages qui ne m’étaient pas
indispensables, à la garde de la vieille Kintâfo, et, ayant loué une
autre monture au prix énorme de huit thalers Marie-Thérèse, pour un
trajet qui était de quatre jours, je me mis en route le 5 août.
EXCURSION AU DELA DU TARSO
* * * * *
CHAPITRE VIII
En route pour les monts Tarso. — Le trou au Natron. — Dans l’enneri
Oudêno. — Réception menaçante au val Bardaï. — Conduite d’Arami. — Le
bonhomme Tafertemi et les Mainas. — Un mois de captivité. — Episodes de
mon séjour forcé au Bardaï. — Projets de fuite. — Train de vie d’un
noble Toubou. — Apprêts épineux de retraite nocturne. — Incidents du
retour. — Arrivée à Gatroun, puis à Mourzouk.
I
La caravane comprenait, outre moi et mes gens, le Maïna Arami avec un de
ses serviteurs ou clients, Kolokomi et son frère aîné, Gordoï, Birsa, un
domestique de Bou Zeïd, et le messager venu avec une lettre du Bardaï.
Le chemin que nous suivions montait d’abord au nord-nord-est, puis au
nord-est, et enfin à l’est-nord-est, traversait une région rocheuse,
semée de blocs de grès, de granit et de basalte, et entrecoupée
d’enneris fortement encaissés qui s’inclinaient tous plus ou moins au
sud-ouest. A mesure que nous nous élevâmes, le nombre des contreforts et
des défilés alla diminuant, pour faire place à de larges croupes de
montagnes aplaties dont la surface était formée d’une roche légère et
friable où le pied se trouvait plus à l’aise que sur les dures aspérités
du relief acutangle qui avait précédé. L’ensemble était nu, glabre et
quasi-brûlé ; çà et là, seulement, dans les lits de torrents,
apparaissaient de maigres acacias et quelque gramen. Vers le soir, nous
aperçûmes à l’est les vives arêtes de l’Emi Bomo, puis la masse
indistincte de l’Emi Tousidde, la reine des montagnes tibestiennes.
Le lendemain, nous franchîmes divers enneris appartenant encore au
système fluvial du Tâo, pour arriver au bord d’un cratère gigantesque
(_le trou au Natron_), qui se trouve au pied du Tousidde, et dont la
dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures
de tour sur plus de cinquante mètres de profondeur. Les parois de ce
trou, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui
contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien
cratère son nom de _trou au Natron_, et qui s’en vont serpentant vers le
centre de la dépression. A l’endroit le plus incliné se dresse une
intumescence noire comme du charbon, offrant la figure d’un cône
régulier, au sommet de laquelle se creuse un petit cratère contenant la
même cristallisation blanche, qu’on retrouve aussi formant une masse de
même couleur autour de la base. De l’autre côté de ce vaste gouffre, à
mille pieds environ au-dessus de ses marges, s’élève le Tousidde.
[Illustration : Le trou au Natron.]
Le grandiose du spectacle dépassait mon attente. Je m’assis au bord de
l’abîme, et je me plongeai dans une sorte de rêverie étonnée, jusqu’à ce
que mes pieds endoloris m’eussent rappelé au pénible sentiment de la
réalité. J’avais marché ce jour-là, pendant neuf heures, et je n’étais
pas au bout de mes peines ; mais la faim est le plus puissant des
ressorts. Je rejoignis donc tristement mes compagnons de route, bien
faits, hélas ! pour me gâter la magnificence du site environnant, et,
côtoyant avec eux le rebord du cratère, j’atteignis enfin le point
culminant du col, situé à 2500 mètres au-dessus de la mer, altitude qui
ne laissa pas de se traduire la nuit par un abaissement de température
auquel nous n’étions pas habitués et qui nous fut très sensible.
Au matin, nous aperçûmes, à trois lieues environ vers le sud-est, une
petite chaîne rocheuse, aux formes très déchiquetées, que je n’avais pas
remarquée la veille au soir : c’était l’emi Sou ; puis, plus à l’est, à
la même distance, un second relief semblable, l’emi Tomortou, et un
troisième, dans le nord, l’emi Timi, qui, pour l’élévation, semblait
venir immédiatement après le Tousidde, et qui resta la sommité dominante
à l’horizon, quand nous eûmes commencé d’effectuer notre descente.
Celle-ci, d’abord douce, finit par devenir plus âpre, et, d’une
dépression à l’autre, nous atteignîmes, au bout de cinq heures, un autre
écheveau de montagnes importantes dont la traversée ne fut pas moins
pénible.
[Illustration : L’enneri Oudêno.]
Tous les cours d’eau de ce district sont des affluents de l’enneri
Oudêno, autrement dit la Rivière des Gazelles, qui s’est frayé avec
peine un chemin tortueux au travers des rochers, dans la direction du
nord-est. Des parois à pic, de trente à cinquante mètres de hauteur, en
forment l’encaissement, et le lit en est souvent obstrué par d’énormes
éboulis de blocs de grès. Je remarquai sur les roches polies de ses
rives des sculptures analogues à celles que Barth et Duveyrier ont
observées dans la région nord-est des Touaregs et d’où ils ont tiré des
conjectures si intéressantes sur l’histoire antérieure de ces pays. Là
aussi, les objets représentés sont presque partout des bœufs, avec des
cornes recourbées en avant. Les lignes sont tracées d’une main ferme
dans la pierre ; mais les artistes ne se sont pas toujours exactement
inspirés de la nature. Les animaux qu’ils reproduisaient de la sorte,
ils ne les connaissaient que pour les avoir vus dans leurs voyages aux
contrées du Soudan ; aussi le dessin en est-il souvent des plus
enfantins ; les jambes surtout sont défectueuses ; elles n’offrent
aucune articulation et manquent absolument de pieds. Quelques-uns de ces
bœufs portent le bât usité au Soudan, et tous ont, enroulée autour de
leurs cornes, une longe que tire une main invisible, si l’on en juge par
l’attitude de la bête qui raidit les jambes et semble les appuyer
rétivement au sol. Parfois aussi l’animal sculpté est un chameau ; mais
comme, dans ce cas, les traits du dessin sont encore plus mal réussis,
ce qui ne s’expliquerait guère d’un objet dont le modèle devait être
journellement sous l’œil de l’artiste, il est probable qu’il ne faut
voir là qu’un essai maladroit de quelque jeune Toubou, un pâtre peut-
être, qui a voulu imiter les anciens. Sur un des blocs se trouve
également une bête fantastique qu’il m’a été impossible de classer, et,
sur un autre, une figure d’homme isolée, qui représente, vue de face, un
guerrier tenant toute droite dans la main gauche la lance toubou encore
aujourd’hui en usage, et dans l’autre un bouclier qui, chose singulière,
est partagé en quatre quartiers par une croix et dont la forme n’est
plus du tout celle actuellement usitée.
Nous passâmes la nuit du 7 au 8 août au bord de cette rivière des
Gazelles, en un endroit que hantent, paraît-il, de méchants esprits
(_Môschi_), et comme ces esprits ont une aversion spéciale pour l’odeur
de la poudre, mes compagnons ne manquèrent pas de tirer force coups de
fusil jusqu’à ce qu’ils jugeassent l’air purifié à point. Cette débauche
d’artillerie dura même si longtemps, et éveilla de toutes parts des
échos si sonores, que, maladivement surexcité que j’étais par la
fatigue, la faim et des soucis légitimes de toute sorte, je finis par me
figurer que c’était un signal au moyen duquel ces traîtres Toubous
appelaient leurs complices ; malgré mon état de lassitude, ces sinistres
imaginations de mon cerveau me réveillaient à chaque instant en
sursaut ; je me redressais alors avec effarement, l’œil troublé par les
ombres fantastiques des rochers aux contours bizarres que le clair de
lune projetait sur le sol brillant de la vallée et l’ouïe tendue aux
glapissements aigus de l’hyrax autour des grands blocs, comme si j’eusse
cru entendre approcher des hommes et des chiens. Oh ! l’horrible nuit,
présage d’une journée plus horrible encore !
[Illustration : Sculptures sur des rochers de l’enneri Oudêno.]
C’était le lendemain 8 août que nous devions atteindre le Bardaï. Il
n’était que temps. Dès les hauteurs du Tarso nous avions achevé de
manger nos dattes. Arami avait envoyé, du sommet du col, son acolyte
prévenir discrètement Tafertemi et Bou Zeïd de notre prochaine arrivée,
et l’avait également chargé de nous expédier quelques dattes sur un
point déterminé de la route. Notre colonne de faméliques, s’étant donc
derechef ébranlée, suivit d’abord le cours de la rivière des Gazelles ;
puis, au bout d’un instant, nous la traversâmes, en escaladant ses
rives, moins escarpées ici que plus haut, et nous nous engageâmes dans
la direction du nord-est par une suite de mamelons pierreux, d’où l’on
dominait une vaste étendue de pays. A droite, presque parallèlement à
notre route, courait une chaîne de rochers qu’on appelle Kebrikota. Deux
heures de marche nous conduisirent, par delà un affluent de l’Oudêno, à
une vallée dont les rives plates étaient semées de petits monticules
anguleux composés d’argile et de schiste feuilleté. C’était l’enneri
Arabdeï, qui se dirige du nord-est au sud-ouest, et que nous coupâmes
obliquement, pour gagner, à une demi-heure plus loin, le lit du Gonoa,
autre affluent du Bardaï, où nous nous arrêtâmes pour attendre des
nouvelles de Tafertemi et de Bou Zeïd. Là jaillissait, parmi des blocs
de rochers gigantesques, une source vive qui avait donné naissance à un
peu de verdure dont nos yeux se récréèrent comme si c’eût été une image
de l’Éden.
Arami et Birsa, âme damnée de son oncle, trouvèrent le moyen de
m’empoisonner ce moment de repos. La veille, le premier n’avait cessé,
tant par prières que par menaces, de tourmenter mon vieux Mohammed, pour
le forcer à lui découvrir les trésors qu’il était convaincu que je
tenais en réserve. Se doutant bien que c’était le dernier jour où il lui
était donné de profiter de moi à lui seul, puisque le lendemain je
deviendrais la proie du Dardaï et des autres Mainas, il voulut en avoir
le bénéfice. Fort de mon dénûment absolu, je laissai Birsa et son oncle
explorer une dernière fois à fond chacun de mes colis, ce qui leur
prouva tout au moins que je n’avais plus l’ombre d’une de ces étoffes
qui excitaient si fort leur cupidité ; je ne pus toutefois leur ôter de
la tête que j’avais de l’argent caché quelque part. Bien plus, l’œil
perçant d’Arami dénicha un suprême burnous blanc de Tunis que je gardais
pour mon usage personnel et que j’avais enroulé prudemment dans l’unique
et indispensable couverture de laine qui me restât. Il va sans dire que
le hobereau ne me laissa point tranquille que je ne lui en eusse fait le
sacrifice. Une fois en possession de cet objet, il recommença, par
gratitude, à m’assurer de tous ses bons offices, et me protesta de
nouveau que non seulement il me couvrirait de sa protection tout le
temps de mon séjour au Bardaï, mais encore qu’avec l’aide de Dieu, il
nous remettrait, moi et mes gens, sains et saufs sur le chemin du
Fezzan.
Cependant la proximité des régions habitées se trahissait par la
fréquente apparition de personnes et d’ânes, qui venaient se désaltérer
en passant à la source de l’enneri Gonoa. C’étaient exclusivement des
femmes, presque toutes drapées dans la peau de mouton nationale, et des
enfants absolument nus ; mais je n’avais guère l’esprit à analyser par
le menu le costume et la physionomie de ces échantillons de la gent
bardaïenne ; j’étais tout à l’anxieuse préoccupation de l’accueil qui
m’attendait le soir même.
[Illustration : Femmes et enfants toubous près de la fontaine.]
Bientôt parut un jeune homme qui menait un âne chargé de dattes et qui
se fit connaître pour Mohammed, fils d’Akrêmi Temidomi, l’oncle maternel
du marabout Bou Zeïd. Il pouvait avoir dix-huit ans, portait un
tarbousch neuf, qu’entre parenthèse je soupçonnai fort de provenir de ma
garde-robe, et avait une figure intelligente qui ne sentait pas trop le
type nègre. Nous tombâmes avec avidité sur les dattes, sans prêter
d’abord grande attention aux propos du jeune gars, qui nous disait que
depuis quelques jours Tafertemi se trouvait non loin de là, au village
de Souï, mais qu’il devait en repartir aujourd’hui même. Ce ne fut que
lorsque notre première faim fut apaisée, que nous réfléchîmes à ce que
cette information avait d’étrange et de suspect, surtout quand le
messager ajouta que son cousin Bou Zeïd était, lui aussi, dans un
village des environs, puis se mit à dire, pour atténuer l’impression de
ses paroles précédentes, que l’un et l’autre, le Dardaï et le marabout,
ne manqueraient certainement pas de se trouver le soir sur les lieux.
Aussi, nos soupçons étant éveillés, résolûmes-nous de retarder d’une
heure notre départ du campement, de manière à n’arriver qu’à la nuit
dans la capitale du Bardaï.
Après avoir franchi trois enneris, nous rencontrâmes une haute barrière
de rochers qui nous obligea d’infléchir par un lit d’affluent encaissé
de parois à pic, et rempli d’un tel semis de pierres et de blocs, que
nos chameaux, bien qu’étant du pays, eurent toutes les peines du monde à
y passer. Enfin, une heure et demie après, nous arrivâmes à l’entrée du
val Bardaï. Là, nous fîmes halte, et, envoyant le fils de Temidomi
prévenir de notre arrivée Tafertemi et Bou Zeïd, nous nous installâmes
sous des acacias sajal pour y attendre la réponse et la pleine tombée
des ténèbres. Malheureusement, au bout de très peu de temps, nous vîmes
revenir le jeune homme : il nous informait que le marabout et le Dardaï,
partis pour une excursion, n’étaient pas encore de retour, mais que la
femme du premier nous invitait à descendre chez elle. Nous accueillîmes
silencieusement cette nouvelle peu réjouissante. Mes Toubous, eux, pour
obtenir sans doute une inspiration d’en haut, se mirent à faire leur
prière du soir, et ce ne fut qu’après l’accomplissement de cet acte
solennel que nous nous remîmes en marche, assez hésitants.
Il nous fallait franchir de biais la large vallée, et, malheureusement,
traverser toute la partie occupée par des Bardaïens purs, Arami et les
Toubous des districts de l’ouest étant domiciliés de l’autre côté. Nous
avions commencé à nous faufiler entre les bouquets de dattiers et
d’hyphènes sous l’ombrage desquels se cachaient çà et là des
habitations, quand soudain éclatèrent à nos oreilles un murmure sourd et
des clameurs suspectes qui semblaient provenir de nombreuses voix
humaines irritées et grondantes. Nous nous arrêtâmes tout haletants pour
écouter.
J’hésitais à croire que ce fussent les gens de Bardaï qui, à l’annonce
de notre arrivée, s’étaient attroupés pour nous venir adresser un salut
déplaisant ; mais mon doute ne dura pas longtemps. Le vacarme allait
toujours se rapprochant ; les hommes, sans doute sous l’influence du
lakbi, que ne manque guère d’ingurgiter chaque soir tout vrai Bardaïen,
poussaient des rugissements renforcés d’un cliquetis furieux d’armes ;
les femmes beuglaient à tue-tête. Bientôt on put distinguer les voix,
ouïr des cris d’exécration contre les chrétiens et des menaces
sanguinaires. Bouï Mohammed me traduisait avec une sorte d’ironie
résignée le sens peu édifiant de ces vociférations. D’après ce qu’il
savait du pays et des gens, il n’avait pas le moindre doute que notre
dernière heure ne fût venue ; et cependant pas un mot de reproche
personnel à mon adresse ne sortit de ses lèvres ; seule, l’espèce de
sarcasme amer qu’il y avait dans l’intonation de ses paroles semblait me
dire : « Les voilà ; les choses se passent comme je l’avais prédit.
C’est toi qui l’as voulu, en allant contre les conseils des personnes
raisonnables. » Puis, le vieillard, prêt à combattre, mit le fusil à la
main, et en ce moment même je ne pus m’empêcher de constater quelle
haine profonde cet homme, si doux d’ordinaire pour les autres hommes,
nourrissait contre tout ce qui portait le nom de toubou. Giuseppe, lui
aussi, se montra viril. Quant à Sa’ad, il fit comme le jour où nous
avions failli périr de soif : il se répandit en invectives contre moi,
tandis qu’Ali Bou Bekre trouvait à peine la force de murmurer : « Maudit
soit l’argent pour lequel j’ai consenti à venir ici ! » Et moi,
terrifié, mais résigné à tout, j’attachais mes regards sur cette noire
et roulante cohue dont on commençait déjà à discerner les sombres
éléments.
Une indécision visible s’était emparée des Toubous de mon escorte. Ils
s’étaient écartés de nous, et formaient, accroupis à quelque distance,
un groupe en train de réfléchir et de délibérer. Tout dépendait de
l’attitude d’Arami, dont l’esprit était en proie à des sentiments
contraires. Certes, les considérations d’honneur, de loyauté, les droits
de l’hospitalité, la pitié même, à supposer que tout cela eût prise sur
son âme, n’auraient pas été chez lui des mobiles suffisants pour qu’il
intervînt en notre faveur ; mais il y avait heureusement d’autres
raisons susceptibles d’emporter le plateau de la balance.