Quoique ce ne fût pas encore la saison où les dattes sont mûres à point

pour être cueillies, beaucoup de gens déjà, des vallées du sud-ouest,

étaient partis pour le Bardaï, même sans y posséder de dattiers. Il y a

en effet, au Tibesti de même qu’au Fezzan, une coutume en vertu de

laquelle, tant que les dattes ne sont pas bonnes à couper, chacun a le

droit de cueillir et de ramasser les fruits mûrs, afin de les manger sur

place. D’autres encore s’apprêtaient à émigrer dans la même direction,

et Galma m’avertit que le Dardaï lui-même et les principaux Maïnas du

Zouar devaient également, dans un temps très prochain, se rendre au

Bardaï pour y établir leurs quartiers d’automne. Si je voulais, en

conséquence, rencontrer encore ces messieurs dans le Zouar, il était

nécessaire que je me hâtasse. Aussi accueillis-je la proposition dudit

Galma de dépêcher par avance son esclave pour prendre d’exactes

informations. Bien que j’eusse eu d’abord l’intention d’attendre à Tâo

le retour de cet envoyé, je me décidai à le suivre le jour même,

craignant que, s’il n’y avait plus personne dans le Zouar, je ne fusse

plus tard empêché de visiter cette intéressante vallée.

Ce fut dans l’après-midi du 14 juillet que nous nous mîmes en chemin.

Dès la première marche, nous rencontrâmes trois habitants de l’enneri où

nous allions, qui nous informèrent qu’il ne restait plus là-bas que

quatre des principaux nobles, et que, quant à Tafertemi, il avait déjà

quitté la vallée. Nous n’en continuâmes pas moins notre route ; mais le

lendemain, comme nous débouchions d’un contrefort de la chaîne centrale,

dont le col d’escalade n’avait pu être franchi qu’à grand’peine par nos

chameaux du littoral nord, nous vîmes venir notre messager, l’esclave de

Galma, qui nous confirma le départ de Tafertemi et ne nous parla pas en

termes très rassurants des dispositions des Maïnas restés au Zouar.

Après mûres réflexions sur l’opportunité de poursuivre plus avant, nous

décidâmes de dépêcher en négociateur un second messager plus

intelligent, et d’attendre son retour dans le voisinage.

Ce fut Birsa qui se chargea de la mission, et, l’après-midi même, il

nous rapportait une réponse favorable des notables du Zouar, qui se

disposaient à venir au-devant de nous en dehors même de leur vallée

jusqu’à l’endroit où l’oued débouche des rochers dans la plaine (_Zouar-

Kaï_). Effectivement, à peine étions-nous campés au lieu désigné que les

nobles parurent avec leur suite, vingt personnes environ, pour nous

saluer. Tous s’accroupirent en cercle au-devant de ma tente, leurs

lances et leurs javelots tout droits à la main, leurs larges coutelas

pendant au poignet par un anneau de cuir, et se mirent à entamer la

kyrielle de _Killahânis_, d’_Ihillas_ et de salutations qu’on connaît.

Après quoi, s’adressant à mes gens, ils leur demandèrent, avec une

insistance qui ne souffrait point de refus, la permission de prendre

part à notre souper chaud, dont ils étaient depuis longtemps privés.

J’acquiesçai de grand cœur à cette modeste prière, d’autant plus qu’à ce

moment j’avais la naïveté de croire que mon couscoussou était l’unique

objet de leur convoitise et que je gagnerais ainsi leurs bonnes grâces.

De quel air sombre Ali et Sa’ad regardaient ces hobereaux en guenilles

engloutir dans leurs bouches affamées la précieuse victuaille ! Il est

de fait qu’une seconde attaque du même genre à nos provisions eût pu

être pour nous fort calamiteuse ; car qui m’assurait que la prétendue

abondance de dattes et de céréales dont on disait le Bardaï pourvu,

n’était pas tout bonnement un vain mirage, comme l’avait été la soi-

disant provende de fourrage que nous devions trouver au sud du Tummo ?

Et si le malheur voulait que je ne pusse aller jusqu’au Bardaï ? Que

faire de ce côté-ci des montagnes, où il n’y avait pour l’heure rien à

se mettre sous la dent ?

[Illustration : Entrevue avec les Mainas.]

J’eus, en attendant, le loisir de considérer de près ces étranges

gentilshommes, qui ressemblaient plutôt à une bande de malandrins

faméliques qu’à une réunion de gens de qualité représentant la fine

fleur d’une tribu. Le plus âgé et le plus illustre en même temps par son

extraction, c’était le Maïna Dirkoui, un vieillard porteur d’une grande

barbe poivre et sel, avec un teint noir maculé de reflets jaunes, des

traits réguliers du reste, une certaine dignité et l’air bon enfant. A

côté de lui était assis le Maïna Derdêkorê, homme dans toute la force

des ans, également barbu, mais avec un soupçon de prognathisme, et qui,

de par sa verbosité, — un vrai moulin à paroles, — se rendit bientôt

maître de la conversation. Le troisième, Gordoï, ou Gordêmi, — on

l’appelait aussi Konki, c’est-à-dire _le petit_, — était d’une stature

toute frêle, avec une mine rusée au possible. Le quatrième et dernier,

Keidomi, était un personnage posé, grave, taciturne, foncé de peau, au

visage long et régulier, et dominant de la taille tous les autres. Le

reste de la société se composait de parents, de clients ou de

subalternes, que l’espoir d’attraper quelque bonne aubaine avait décidés

à suivre les Maïnas, et qui étaient encore plus efflanqués et plus

minables d’accoutrement que ceux-ci.

Le lendemain matin, dès avant le jour, l’honorable compagnie reparut, en

manifestant l’intention formelle de se régaler de nouveau à mes frais.

Mohammed, qui avait l’administration des vivres, et qui était aussi

libéral pour autrui que chiche pour lui-même, fouilla gravement dans les

sacs aux provisions et en tira, pour ces affamés, un déjeuner qui, pour

l’abondance, ne le cédait pas au souper déjà sacrifié la veille. Leur

digestion une fois bien en train, ces messieurs abordèrent tout

naturellement le chapitre des « droits de leur vallée », à savoir des

péages à leur verser à l’entrée. Cette question de « transit » amena un

débat qui se prolongea depuis le lever du soleil jusqu’à l’heure de

l’_Aschâ_[29], et qui ne finit, cela va sans dire, que par ma défaite.

Sur quoi, la partie adverse abandonna le terrain pacifique où nous

avions festoyé en commun, et se retira, pour délibérer, dans un de ces

bouquets de _siwâks_[30], comme il y en a tant dans le Zouar. Cette

retraite était, on ne peut mieux, dans le caractère toubou. Mes avocats

étaient Galma, Birsa et Bou Zeïd. Quant au noble Kolokomi, je vis pour

la première fois en cette occurrence jusqu’à quel point son crédit était

nul ; on le mit tout simplement de côté, sans que personne prît la peine

de discuter avec lui.

Que de négociations ! Le pis, c’était que, par suite d’une indiscrétion,

on avait eu vent des sommes considérables que je m’étais engagé à payer

à mes deux conducteurs officiels, Kolokomi et Bou Zeïd, et puisqu’un

homme de rien comme Kolokomi recevait quatre-vingts thalers, à quel prix

ne devait pas être coté un Maïna de première classe et disposant d’une

haute influence personnelle ! Il s’en suivit une discussion sur les

motifs de mon voyage. Jamais encore un chrétien n’avait pénétré dans le

pays, et l’on ne tenait pas à ce qu’il y en vînt aucun. Des sacrifices

d’argent aussi gros que ceux que je faisais ne pouvaient, selon eux,

s’expliquer que par des vues de pur intérêt ; jamais, pour le simple

plaisir de parcourir un écheveau tout nu de monts et de vallées, un de

ces Européens qu’on dit si riches, si sages, si puissants, ne

commettrait la sottise de s’aventurer seul sur le territoire mal famé de

leur tribu.

Ils avaient beau chercher, il leur était impossible de comprendre ce que

je venais faire dans leur misérable pays. Il est vrai que s’ils ne

trouvaient point la clef de l’énigme, cela venait uniquement de leur

ignorance relative du monde et de leur état de civilisation inférieure ;

une chose indubitable à leurs yeux, c’était que les chrétiens savaient à

quoi s’en tenir sur les trésors à découvrir même dans une région très

éloignée d’eux comme le Tibesti. Et, une fois sur cette piste de

richesses cachées au sein de leur pays, ils en conclurent pour la

plupart que mon objectif devait être les merveilleuse sources chaudes

qui se trouvent sur les pentes orientales du Tarso et dans lesquelles

vraisemblablement il y avait de l’or et de l’argent. Ils se confirmèrent

dans cette idée, en apprenant qu’à plusieurs reprises j’avais questionné

les indigènes au sujet desdites sources. Bref, ils tombèrent d’accord

que mon but, en pénétrant chez eux, était de m’assurer de l’existence

des trésors en question, pour revenir ensuite, avec l’aide de mes

compatriotes, les chasser eux-mêmes de leur terre natale.

Vainement mon vieux Mohammed, qui était leur demi-congénère, se mit-il

en frais d’éloquence pour les édifier sur l’innocuité de mes desseins et

leur expliquer comme quoi les Européens, gens fort sages à tout autre

égard, ont la manie bizarre et un peu absurde de s’en aller courir sans

but par le monde ; vainement Galma, lui aussi, pérora-t-il la journée

entière : tous restèrent fermement convaincus que mon entreprise était

grosse de périls pour eux, et ils n’en conçurent que plus de mépris pour

la noire perfidie de Kolokomi et de Bou Zeïd, que l’appât de quelque

argent avait déterminés à trahir leur patrie et à trafiquer des intérêts

de leurs frères.

L’orateur de la partie adverse était Derdêkorê. Rarement j’ai vu une

pareille souplesse dans la discussion, et des ressources de faconde

comparables à celles que déployait ce Toubou pour la défense des siens.

Bouï Mohammed n’arrivait pas toujours à traduire suffisamment vite en

arabe le texte des arguments du plaideur, de sorte que, dans le feu des

débats, il y eut beaucoup de choses qui m’échappèrent ; mais l’art de

persuasion du Toubou, son adresse à escamoter ou à ne traiter

qu’accessoirement les raisons fournies contre lui, comme la façon dont

il s’entendait à dénaturer le sens des répliques, me frappèrent d’une

véritable surprise.

Si l’adversaire insistait sur un point de vue, il se rejetait prestement

sur un autre absolument étranger au premier, changeant en un clin d’œil

tout le terrain de la discussion, brouillant la cervelle de ses

auditeurs, et emportant d’assaut leur assentiment. Quand j’alléguai par

exemple que je ne pouvais remettre les présents que j’avais apportés

avec moi que dans les propres mains de Tafertemi, qui seul était à même

de juger quelle répartition équitable il convenait d’en faire, les

nobles me répondirent que leur souverain était dans le Bardaï, qu’ils

n’iraient certes pas le retrouver là-bas, et qu’ils connaissaient mieux

que personne la mesure de leurs propres droits. Cette affectation

d’irrévérence à l’égard du chef même de l’État ne me donna pas une bien

haute idée de la protection que je pouvais attendre de ce Dardaï. Quand

je leur demandai de prendre connaissance des lettres qu’Hadch Dchaber,

dont chacun paraissait reconnaître la légitime influence, m’avait

données pour le Dardaï et pour l’assemblée des Maïnas, ils me

répartirent qu’il n’entrait pas dans leurs habitudes de lire des lettres

écrites par des étrangers, et comme, à bout de patience, je les invitais

à s’approprier dans mes bagages tout ce qui leur paraîtrait à leur

convenance, puisqu’ils étaient les plus forts, ils ripostèrent d’un air

indigné qu’ils n’étaient point des voleurs. Enfin, à ma menace de

m’éloigner sur-le-champ d’un pays dès le seuil duquel on voulait me

faire violence, et de retourner au Fezzan, ils me répondirent en termes

fort rusés que cela ne pouvait leur être qu’avantageux, attendu qu’une

fois que je serais hors de chez eux, ils ne seraient plus liés envers

moi par les droits de l’hospitalité et pourraient reprendre à mon égard

les libres allures des mœurs du désert.

Certes, nous pouvions briser net, et décamper immédiatement : mais de

quel côté diriger nos pas ? Si nous allions au Bardaï, il était certain

qu’eux et leurs complices nous attaqueraient dans le massif central, et

une fois que le sang aurait coulé entre nous, il n’y aurait plus moyen

de rester dans le pays. Rétrograder vers la route du Bornou afin de

retourner au Fezzan, c’était une chose à peine praticable, vu le triste

état où étaient nos chameaux et la perspective dont les Toubous eux-

mêmes venaient de nous menacer. Le moins intraitable des Maïnas semblait

être Gordoï ; il m’offrit de m’accompagner jusqu’au Bardaï, sans exiger

d’avance son « droit » ; mais ses collègues ne voulurent pas entendre

parler de cet arrangement. Enfin, non sans peine, ces gentilshommes et

moi nous tombâmes d’accord sur la livraison immédiate de divers objets,

tels que burnous, chemises soudaniennes, turbans, pièces d’étoffe ;

moyennant quoi ils daignèrent, en se retirant comme je l’ai dit,

m’assurer de leur bon vouloir si je me décidais à visiter leurs demeures

au centre du Zouar.

Je résolus en effet de mettre à profit sur-le-champ ces favorables

dispositions, si chèrement achetées, de mes nouveaux amis. Le lendemain

matin, 17 juillet, je renvoyai à Tâo, sous la responsabilité de Bou Zeïd

et la garde de Giuseppe, tout mon train en hommes, bêtes et bagages, et,

avec mon vieux Mohammed, Sa’ad, Birsa et un seul chameau, je m’engageai

dans le val Zouar par l’étroite brèche qui en marque l’entrée. Comme

nous cheminions sur le lit caillouteux du cours d’eau à sec, nous

rencontrâmes un certain nombre de familles qui se rendaient au Bardaï.

Il y avait là de petits enfants montés sur des ânes qui véhiculaient par

surcroît les quelques meubles des émigrants. Tous étaient nus, même une

petite fille d’une douzaine d’années, qui cependant poussait déjà la

coquetterie jusqu’à porter les cheveux nattés en menues tresses comme

les grandes personnes. Les femmes, décharnées, avaient pour tout

accoutrement une toison de mouton à longs poils qui suffisait à couvrir

leur nudité, mais non à dissimuler leur maigreur de squelettes.

Le val, d’abord très étroit, s’élargit tout à coup, à une heure de

l’entrée, en un spacieux bassin où s’embranchent plusieurs vallons

secondaires, et au centre duquel se dresse un amas considérable de

rochers, de trois cents pieds environ de hauteur, qu’on nomme l’emi

Bésâr. Nous y passâmes au frais les heures les plus chaudes de la

journée. J’essayai, d’une éminence voisine, de débrouiller d’un coup

d’œil l’écheveau sauvage du relief tibestien ; mais il me fut impossible

de prendre une idée nette de la disposition des chaînes et des groupes,

à cause de l’irrégularité et de la confusion de leur dessin, et aussi

parce que mon observatoire n’était pas à l’altitude suffisante.

Plus loin, le Zouar, bordé de roches sombres à l’aspect revêche, nous

offrit une richesse de verdure et de faune qui ne laissa pas de nous

récréer le cœur et les sens, après notre longue pérégrination au travers

d’un paysage dénudé.

On devinait ce que devait être cette vallée dans la saison des grandes

pluies, alors que les eaux mugissantes menacent d’y emporter de leur

flux arbres, buissons, animaux et gens. Partout, dans le feuillage, ce

n’étaient que nids d’oiseaux ; çà et là, au travers du fourré,

gambadaient des gazelles et des antilopes, et de grands babouins de

couleur gris-verdâtre grimpaient, agiles et infatigables, aux branches

des acacias sajal, sans souci de leurs innombrables piquants. L’onde

pluviale, en cette région, se conserve excessivement fraîche dans des

citernes de roc naturelles dont l’étranger devine l’emplacement aux

troupes d’oiseaux tournoyantes qu’elles attirent.

Bientôt nous arrivâmes au confluent de l’enneri Zoug, qui débouche du

sud. C’était dans cette vallée que demeurait l’aimable Gordoï, qui, en

conséquence, prit congé de nous, en nous promettant qu’à notre retour il

se trouverait prêt à nous accompagner, comme il l’avait dit, jusqu’au

Bardaï. Le lendemain 18, nous rencontrâmes, près d’un des grands

réservoirs susnommés, un habitant de Kawar qui s’en revenait du Borkou :

cet homme nous dit avoir à ses trousses une bande pillarde de Boulgedâs

(tribu nomade du pays) auxquels il n’avait échappé qu’à grand’peine, en

cheminant nuit et jour, tant que les forces de son chameau le lui

permettaient. Nous discutions encore au sujet de ces brigands, dont

j’avais déjà entendu parler à Tâo, quand nous vîmes venir à nous un

chameau sans maître, que mon Gatrounois et Birsa reconnurent tout de

suite, aux marques qu’il portait, pour être du sud. Y avait-il donc dans

le voisinage quelques Boulgedâs en embuscade ? Ce soupçon se trouva

heureusement dissipé par l’examen de la longe de l’animal, dont le bout

était tout usé, à force d’avoir traîné à terre, ce qui prouvait qu’il y

avait déjà plusieurs jours que ce chameau errait à l’aventure. Nous nous

emparâmes provisoirement de la bête, puis, nous remettant en route, nous

atteignîmes le confluent de l’enneri Kôgou ; là nous rencontrâmes

justement, en quête de sa monture, le propriétaire du chameau capturé.

Bientôt après, nous donnâmes sur un groupe de huttes toubous dont l’une

était celle du sieur Dirkoui, le plus âgé des Maïnas dont j’avais reçu

précédemment la visite. Ma venue ne parut pas lui faire un très grand

plaisir, et ce ne fut qu’en rechignant qu’il me présenta ses

salutations.

Après m’avoir préalablement vanté bien fort l’antiquité et la noblesse

de sa famille, il s’étendit avec beaucoup d’insistance sur la pauvreté

du pays en général, et sur la sienne en particulier, qui ne lui

permettait pas, à son grand regret, de s’acquitter envers moi des

devoirs de l’hospitalité ; au reste, conclut-il d’un ton maussade, ce

que j’avais déjà vu de la contrée devait suffire à me faire juger de son

dénuement, et il serait vraiment incompréhensible que je m’obstinasse à

pousser plus avant. Quelques instants après, survinrent et le dissert

Derdêkorê et le taciturne Keidomi. Le premier, entrant brusquement en

matière, se mit à m’expliquer verbeusement comme quoi d’un jour à

l’autre ils s’attendaient à un coup de main des Boulgedâs ; comme quoi,

conséquemment, ils n’étaient pas en état de répondre de ma sûreté, comme

quoi aussi ce serait une honte pour eux s’il m’arrivait quelque chose de

fâcheux sur leur territoire. Il ajouta que, même à l’égard des gens du

pays, on ne pouvait me donner aucune garantie, tant que je n’aurais pas

pour voyager un permis officiel du Dardaï et du conseil des Maïnas. Il

termina en me disant que je ne devais pas songer à une excursion dans

l’enneri Marmar et ailleurs, et, comme je lui demandais si j’étais du

moins libre de remonter le Zouar jusqu’à son extrémité, je me heurtai

aux mêmes raisons, que l’événement devait d’ailleurs immédiatement

confirmer.

Effectivement, comme nous étions encore en train de discuter, parut,

monté sur un chameau, un Toubou portant le costume bleu foncé du pays,

lequel, sans m’honorer d’un salut, vint se placer à côté de nous, et

repartit au bout d’un instant, sans avoir, chose plus extraordinaire

encore, sollicité de moi le moindre présent, mais en me criant d’un ton

menaçant qu’on saurait bien m’empêcher au besoin par la force de visiter

les sources et le Bardaï. Je sus par Derdêkorê que cet homme était venu

tout exprès pour s’assurer de ma présence et de celle de mes gens, et

qu’il s’en allait de ce pas quérir du monde pour me mettre à la porte du

Zouar. L’éloquent Maïna ajouta qu’il se faisait un devoir de m’en

avertir afin de m’éviter un malheur. Disait-il vrai ? je ne pouvais le

savoir ; mais, cédant à l’avis de Birsa et de Bouï Mohammed, je pris le

parti de rebrousser chemin sur-le-champ, non sans un vif chagrin de mon

excursion manquée.

Revenus au point de confluent de l’enneri Zoug, nous obliquâmes dans ce

dernier val, tant pour aller chercher Gordoï, que pour éviter quelque

embûche possible plus loin. Gordoï, qui ne nous attendait pas sitôt dans

sa hutte solitaire, ne se trouvait pas encore prêt à partir, de sorte

que, après avoir passé la nuit avec lui, nous nous remîmes en route le

19, pour regagner par une vallée transversale la sortie du pays.

Chemin faisant nous passâmes devant la hutte de Birsa, où celui-ci

s’arrêta un instant auprès de sa femme : il l’avait à peine vue depuis

son retour du Fezzan, et il avait à causer avec elle de différents

détails de ménage, avant qu’elle n’accomplît, comme tout le monde, son

émigration estivale vers le Bardaï. J’ai dit quelle initiative

déployaient pour tous les soins d’intérieur les femmes toubous en

l’absence des hommes. Le mari reste des mois entiers, des années même,

loin de sa maison, et c’est sa moitié qui, sans avoir besoin d’aucune

aide étrangère, se charge pendant ce temps-là de la cabane, des enfants,

des chèvres et des chameaux. Elle veille sur tout, s’occupe de tout,

conclut les ventes, les achats, opère les déménagements, fait les

courses dans l’intérieur du pays. De là vient que le sexe faible, au

Tibesti, a ces allures viriles qu’on a vues et chique d’une façon si

délibérée. Pour séduisant, il ne l’est pas, au sens que nous prêtons à

ce mot ; pour fidèle, il l’est, je le répète, au plus haut degré, en

dépit ou peut-être à cause même de l’extrême indépendance dont il jouit

et aussi de la responsabilité que lui crée son libre train d’existence.

Le 20 juin, après avoir heureusement échappé aux malandrins du Zouar

supérieur, lesquels, en effet, étaient venus nous guetter à l’entrée du

val, tandis que nous dormions tranquillement dans l’enneri Zoug, nous

rejoignions nos compagnons à notre précédent campement de Tâo.

II

Une fois là, je repris mon idée d’aller au Bardaï, encore que des

marabouts gatrounois qui devaient se rendre au Borkou m’eussent fait une

peinture peu engageante des habitants du district en question, et

m’eussent donné le conseil de retourner le plus vite possible au Fezzan.

La nécessité de nous procurer des vivres, ne fût-ce que pour ne pas

mourir de faim sur la route de Mourzouk, fut la raison déterminante qui

fit que mes gens et moi nous persistâmes dans ce projet d’excursion ;

nous ne pouvions pas prévoir alors que, sous peu, nous serions bien

aises d’accomplir notre mouvement de retraite dans des conditions de

disette pires encore.

Il fut donc décidé en conseil que Bou Zeïd partirait en avant, avec les

lettres de recommandation et les présents, pour sonder les dispositions

du chef de tribu, des nobles et du peuple, et faire quelques achats de

dattes et de céréales. Bardaï étant à trois bonnes journées de marche de

Tâo, notre émissaire, à qui il fallait un jour pou le règlement des

affaires, devait être de retour au bout d’une semaine, ce qui était

juste le laps de temps pour lequel il nous restât de quoi manger. Dans

l’intervalle, le traître Galma qui, depuis quelques jours, entassait

impudences sur effronteries, après avoir essayé d’abord de voler le

fusil de mon vieux Mohammed, s’empara de mon Gatrounois en personne et

l’emmena, lié sur un chameau. Prévenu du fait par Sa’ad, je me lançai

vite avec Giuseppe sur les traces de l’audacieux ravisseur, que je

rattrapai à quelques heures de Tâo, et que je mis aussitôt en joue.

Galma qui, pour le moment, s’en allait au Borkou, comme guide des

marabouts de Gatroun, fut forcé de se dessaisir de sa proie, mais il ne

le fit pas sans me prévenir que j’entendrais prochainement parler de

lui.

Les jours suivants furent pour moi pleins d’amertume et d’ennui, assiégé

que j’étais dans ma tente par une tourbe de nobles pillards et

d’écornifleurs effrontés qui ne me laissaient pas un instant de répit.

Il vint entre autres un habitant du district des Sources qui se

prévalait d’un certain droit de propriété sur une source chaude, aux

vertus thérapeutiques merveilleuses, dont l’onde s’utilisait, disait-il,

en boissons et en bains, et qui voulait à toute force me vendre le

précieux secret. Le 25, parut Arami, l’oncle de Birsa et de Gordoï, et

le Maïna le plus influent de la contrée. Sa protection, si je me

l’acquérais, pouvait être pour moi d’une grande importance et m’assurer

le retour au Fezzan. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à

l’air intelligent, et un peu plus poli de manières que ses collègues du

Tibesti que j’avais eu déjà le plaisir plus ou moins vif de connaître.

Malheureusement son arrivée ne changea pas grand’chose à ma situation ;

la foule des mendiants et des parasites ne fit qu’augmenter autour de

moi, et, bien que la présence du noble Toubou empêchât peut-être ce tas

de coquins d’en venir à quelque violence ouverte, il nous fallait être,

nuit et jour, sur nos gardes, les armes et les révolvers sans cesse à la

main, ne fût-ce que pour empêcher qu’on ne nous les volât. Encore le

« Monsieur de la Source » réussit-il à nous escamoter un excellent fusil

de chasse à deux coups, avec lequel il s’enfuit, sans qu’on pût

l’atteindre.

Le septième jour s’écoula, et, de Bou Zeïd pas la moindre nouvelle. La

vieille Kintâfo, qui s’était chargée de mettre au vert mes chameaux,

avec la promesse de me les ramener à la même date, ne donnait pas non

plus signe de vie. N’y avait-il pas lieu de craindre que le perfide

Galma, revenu peut-être en secret, n’eût mis la main dessus, pour

satisfaire à la fois sa vengeance et sa cupidité ? Notre couscoussou et

notre biscuit étaient entièrement consommés ; il ne nous restait plus de

riz que pour quelques jours. Qu’on juge de mon inquiétude.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 13 / 46 段