l’autre répartit alternativement : _Lahaïnkennabo_, ou _Lahadintschêda_,
ou _Lahaniheni_, ou _Killahâni !_ et Kolokomi de répliquer chaque fois :
_Laha_ ou _Killaha_[28]. Après que ces questions et ces réponses eurent
été échangées une douzaine de fois, Kolokomi cria de toutes ses forces,
_Ihilla !_ mot que l’autre Toubou répéta sur le même ton, et que suivit
un nouvel échange de saluts, dont la longueur interminable nous faisait
damner. L’_Ihilla_, entonné d’abord à tue-tête, s’en allait mourir par
une gamme décroissante en une sorte de grognement sourd et
inintelligible ; le tout exécuté avec une gravité si digne qu’un profane
n’eût jamais pu croire qu’il s’agissait d’une simple salutation ; puis,
quand le son était retombé jusqu’au nœud le plus profond de la gorge et
ne semblait plus qu’un murmure près d’expirer, l’un des deux
interlocuteurs lançait de nouveau, d’une voix vibrante, un _Laha_
criard, auquel succédait de rechef la gamme complète de l’_Ihilla_. Et
ce faisant, les deux Toubous n’avaient point l’air de prendre le moindre
intérêt à leurs personnes respectives ; ils affectaient au contraire de
regarder vaguement au loin devant eux ou de tenir leurs yeux fichés en
terre.
Au bout de quelque temps, cet étrange jeu s’interrompit pour faire place
à d’innombrables variations des mêmes dits et redits : « Comment cela
va-t-il ? » — « Bien, » ou, « en paix, » et ce ne fut que vers la fin de
cet acte de salutation compliqué que les deux hommes se mirent à se
demander l’un à l’autre, toujours suivant la formule stéréotypée, d’où
ils venaient, où ils allaient, ce qui se passait dans le pays, où se
trouvaient les fontaines les plus proches et dans quel état elles
étaient : toutes questions et réponses qui ne manquaient pas d’être
suivies chacune d’un nouvel _Ihilla_, mais de plus en plus court
toutefois, jusqu’à ce qu’enfin la conversation prît peu à peu le ton
ordinaire et que les formules de salutation cessassent complètement.
Kolokomi, ne connaissant point l’homme, s’abstint, après comme avant la
cérémonie, de lui donner la main, la coutume arabe réservant cette
marque de politesse aux gens qui se connaissent.
[Illustration : La salutation.]
Le nouveau venu était un petit homme, au teint bronze foncé, d’apparence
très peu effrayante, qui se rendait à Kawar. Il passa la journée avec
nous. Le lendemain matin, 3 juillet, nous nous remîmes en route, et
gagnâmes la fontaine, située à l’extrémité de la vallée, à la sortie
même des monts Afafi. Là parurent trois autres Toubous, accompagnés de
cinq chameaux, qui profitèrent de l’eau avec nous. Le hasard voulut que
ce fussent des parents de Kolokomi qui venaient de temps à autre dans ce
district pour y récolter des noyaux de coloquintes. Ils étaient très
noirs de peau et littéralement couverts d’amulettes et de talismans.
Outre leurs chameaux, ils menaient trois levriers efflanqués, pour la
chasse des gazelles et des antilopes. Ces chiens crevaient tellement de
faim qu’ils profitèrent de ce que je m’étais déchaussé, afin de me
reposer un peu, pour ingurgiter et s’incorporer mes souliers de cuir
arabe, y compris leurs semelles de peau de buffle.
II
La région d’alentour, où je poussai une courte reconnaissance, était
d’une sauvagerie effroyable. Ce n’était qu’un entassement de blocs
sombres, une solitude glabre et nue, sans un bruissement d’arbre, un
murmure d’onde, ou une voix d’oiseau. D’une roche de soixante-dix mètres
de haut que j’escaladai, je vis que ce hérissement désordonné de récifs,
qui était la caractéristique du pays, semblait se prolonger au sud-est,
tandis qu’à l’ouest le relief rocheux se perdait bientôt dans une vaste
plaine.
Comme, malgré tous nos efforts de creusement, la fontaine près de
laquelle nous étions campés ne pouvait décidément nous fournir la
provision d’eau nécessaire, nous la quittâmes le lendemain à midi pour
gagner la plaine voisine, l’enneri Lolemno, un peu mieux pourvue
d’herbes fourragères, et où nous pûmes remplir nos outres à souhait. De
là, nous infléchîmes au sud, sous la conduite d’un jeune Toubou, de la
caravane ci-dessus mentionnée, dans la direction d’une autre fontaine
située, disait-on, à deux jours de marche. A la contrée montagneuse
d’Afafi succédait maintenant une plaine parsemée de quelques roches
isolées d’une forme tout à fait singulière, et offrant par leurs teintes
sombres comme par leurs arêtes escarpées un contraste tranché avec le
terrain de sable ou de gravier clair et jaunâtre du milieu duquel elles
s’élevaient. Après une halte de quelques heures à la nuit, nous
atteignîmes dans la matinée du lendemain l’extrémité nord d’une longue
chaîne rocheuse, dont nous nous mîmes à longer le pied ouest ; puis, à
midi, nous campâmes, toujours à l’ombre des rochers, dans le district de
la Merouja. Le relief local revêtait un aspect de plus en plus curieux ;
ce n’étaient de tous les côtés que coupoles, dômes, églises byzantines,
amphithéâtres antiques, mosquées, vieux castels, où se mêlaient des
constructions modernes de tous les styles : ici on croyait voir surgir
du sol comme un immense dos de chameau ; là la forme des roches figurait
un hibou gigantesque ; ailleurs sur une colonne isolée apparaissait une
tête humaine. C’était surtout à la lumière fantastique du soir que ces
caprices d’architecture titanique éveillaient les idées les plus
singulières et enfantaient les plus incroyables visions. Des parties les
plus importantes de l’_emi_, — c’est ici le nom générique des montagnes,
— naissent des lits fluviaux, inclinés vers l’ouest ou le sud-ouest, qui
ont reçu la désignation d’_enneris_.
Malheureusement, notre jeune Toubou ne semblait pas, lui non plus, avoir
une bien grande connaissance du pays. Le soir du jour suivant,
l’inquiétude commença de me reprendre, lorsqu’il nous avoua que l’eau
devait être encore loin, et qu’il nous fallait user de rationnement.
Derechef, comme j’avais fait en quittant le Lolemno, j’opinai vainement
pour que l’on regagnât la route habituelle du Fezzan au Tibesti,
laquelle se trouvait à l’est à moins de deux journées de distance.
[Illustration : Rochers de la Merouja.]
Le 7, nouvelle marche jusqu’à une chaîne rocheuse qu’on appelle Kioukoi.
Le spectre de la soif menaçait de réapparaître bientôt. Par bonheur, ce
jour-là, il fit un peu frais ; vers midi, le ciel se couvrit ; puis des
nuages de pluie arrivèrent du sud en abondance. La nuit venue, je voulus
faire halte ; mais Kolokomi et Bou Zeïd s’y refusèrent, bien que depuis
vingt-quatre heures bêtes et gens n’eussent point eu leur suffisance de
nourriture et de repos. Force nous fut, au vieux Mohammed, à Giuseppe et
à moi, d’enfourcher chacun un chameau. Mais, notre jeune guide n’ayant
pas tardé à nous déclarer qu’il avait complètement perdu la voie, il
fallut bien enfin s’arrêter. Personne, dans la caravane, ne connaissait
le pays.
Je venais de m’endormir, la nature réclamant ses droits, quand Birsa me
réveilla pour me dire qu’il n’y avait plus à hésiter et que la seule
chose raisonnable était d’aller chercher de l’eau dans les vallées
orientales du Tibesti ; il me proposait en conséquence de l’attendre à
l’endroit où nous étions : avec le chameau de Kolokomi il pousserait à
l’est, et le lendemain dans l’après-midi, à l’heure de l’_Asser_ (vers
quatre heures), pourvu que Dieu lui prêtât vie, il nous tirerait de
notre détresse. Il partit effectivement un peu après minuit, en
compagnie du domestique de Bou Zeïd, qui avait pris la monture du jeune
Toubou si plein d’ignorance.
Heureusement, le ciel s’était de nouveau couvert de nuages ; puis, un
vent frais de l’est aidant, l’atmosphère perdit de sa sécheresse, et
nous souffrîmes un peu moins de la soif. Depuis que nous avions quitté
le district d’Afafi, les nuits avaient sensiblement gagné en fraîcheur,
et, à partir de dix heures du soir, il s’élevait régulièrement un fort
souffle d’air qui durait jusque vers deux ou trois heures du matin.
Cette circonstance nous aidait à attendre sans trop de souci le retour
de Birsa. Seulement, était-il sûr que Birsa revînt ? N’avait-on pas à
craindre de lui quelqu’une de ces trahisons qui sont dans le caractère
des Toubous. J’avais, pour ma part, les plus tristes pressentiments.
Nous nous retrouvions, pour des causes semblables, dans une situation
absolument identique à celle de la semaine précédente, et mon vieux
Mohammed, la résignation même, estimait qu’il était honteux pour des
hommes raisonnables d’avoir, deux fois en huit jours, à souffrir de la
soif, quand on avait si près de soi des stations d’eau.
Blottis à l’ombre des rochers, nous ruminions, chacun à part, nos
mélancoliques pensées. Sur le rebord de l’auvent de roc escarpé où je
m’étais mis à l’abri, s’était perché un percnoptère qui me couvait de
son œil fixe avec l’air de dire que j’étais pour lui une proie
alléchante et dont l’aubaine lui semblait assurée. Dans l’expression
sournoise de son regard, je retrouvais comme une image raccourcie du
pays lui-même et de ses habitants, et une sorte d’indice prophétique du
sort auquel j’étais réservé. Les choses pourtant ne devaient pas tarder
à prendre une tournure meilleure.
Notre guide qui, au lever du soleil, avait quitté à pied le campement,
pour essayer de s’orienter dans le pays, revint bientôt nous dire qu’il
avait trouvé la vraie direction ; puis il enfourcha le chameau de Bou
Zeïd, en emportant deux outres à eau. Midi vint sans qu’il eût reparu,
ce qui nous donna l’espoir qu’il avait découvert la fontaine.
Effectivement, nous le vîmes bientôt arriver avec ses outres pleines
d’une eau excellente : de nouveau, nous étions sauvés. Avec lui était un
jeune homme qui habitait momentanément dans le voisinage de la fontaine
de salut, parce qu’il y avait là un superbe pâtis à chameaux, et dont le
costume comme les manières semblaient déceler une certaine distinction.
C’était en effet un notable Toubou jouissant d’une aisance relative, et
qui avait fait plusieurs voyages de commerce au Fezzan, à Kawar et au
Bornou. Il s’appelait Isoa, et je me souviens de lui avec grand plaisir,
car non seulement il ne m’adressa aucune espèce de demande importune,
mais, par une certaine connaissance qu’il avait des régions
avoisinantes, il m’offrit une occasion de causer, et, de plus, trois
jours durant, il me procura la satisfaction de boire du lait de chameau
frais. Il attendit avec nous le retour de Birsa, pour nous conduire à la
fontaine que nous avions manquée en déviant trop à l’est.
Birsa et Galma reparurent ponctuellement à l’heure convenue, avec quatre
outres pleines, dont ils avaient puisé le contenu dans la vallée habitée
d’Arabou, située à une demi-journée de marche au sud d’Abo (ou Ouro), au
point de réunion des deux dépressions fluviales de ce nom.
De nouveau j’admirai l’énergie physique de ces deux hommes, vrais types
de cette race, telle qu’on me l’avait dépeinte au Fezzan, capables de
rester, sans nulle défaillance, de longs jours sans dormir, sans manger
ni boire ; et en les voyant surmonter infatigables et dispos des
fatigues corporelles qui nous épuisaient presque jusqu’à la mort, je ne
pouvais m’empêcher d’ajouter foi à ce que m’avait dit mon vieux
Gatrounois de ces Toubous qui, après un jeûne prolongé, pulvérisent les
ossements de chameau blanchis qu’ils trouvent au désert, et, les
mélangeant, soit avec de l’eau, soit avec du sang tiré d’une des veines
de leurs montures, en font une pâte dont ils se nourrissent, ou bien
encore prennent leurs ceintures de cuir ou leurs sandales, les
martèlent, les broyent, les font cuire, et se les rendent de la sorte
mangeables. Une chose à laquelle me portait à croire mon peu
d’expérience personnelle, c’était la possibilité pour un Toubou de
fournir, sans eau, quatre journées de marche, pourvu qu’il eût un
chameau, qu’il ne cheminât que la nuit bien voilé, qu’il restât le jour
immobile et silencieux à l’ombre d’un rocher, et s’abstînt d’irriter sa
soif en mangeant ou en faisant aucun mouvement superflu. Ce n’est qu’au
bout de ce temps que ses sens commencent à se troubler, et alors sa
suprême ressource est de se lier à la selle de sa monture, en renonçant
à toute initiative et en s’abandonnant sans réserve à l’instinct
conducteur de la bête.
En dehors de ses facultés physiques, Birsa avait encore un autre titre à
ma reconnaissance. Je sus plus tard que les gens d’Arabou avaient tenté
de lui persuader de nous laisser sans eau, en lui alléguant que
Kolokomi, Bou Zeïd et les autres Toubous de mon escorte finiraient bien
par se tirer tout seuls d’embarras, et que ce serait une bonne affaire
pour tout le monde, si moi et mon domestique chrétien nous périssions en
route. Ils avaient appris par ses compatriotes d’Abo, qui, après notre
départ de Tedcherri, nous avaient, plusieurs jours durant, attendus
vainement en embuscade, qu’il devait y avoir un chrétien sur quelqu’un
des chemins du Fezzan au Tibesti. Birsa avait repoussé ces perfides
suggestions, qui, on l’a vu, au cas même où il eût manqué d’honnêteté,
n’eussent eu pour nous aucunes suites fâcheuses.
Dès le 8 au soir, Isoa nous emmena à son campement de la fontaine, que
nous atteignîmes dans la matinée, après avoir franchi la chaîne peu
élevée des montagnes d’Afo qui courent du nord-est au sud-ouest, et
traversé une plaine ondulée, close par un rideau de collines derrière
lesquelles se trouvait le riche pâtis, fertile en vipères, soit dit en
passant, où notre homme s’était installé, au pied d’un groupe de roches
portant le nom de Gour. Là le jeune guide toubou qui nous avait si bien
égarés nous quitta pour retourner à ses coloquintes de l’Afafi ; Volla,
qui était d’Abo, en fit autant.
[Illustration : Rochers de Gour à Afo.]
Le lendemain 10, accompagnés un bout de chemin par le même Isoa, nous
commençâmes à marcher au sud-est, ayant à gauche les monts Tarso ; le
12, nous touchions à l’emi Mini, et le 13, nous entrions dans la vallée
de Tâo, une des principales du Tibesti, et le siège originaire de
beaucoup de nobles familles du pays. Deux cours d’eau la sillonnent,
l’enneri Dommâdo, le plus septentrional, et le Daousâdo, plus au sud,
séparés l’un de l’autre par un espace de terrain d’une heure environ
d’étendue, formé de roche et d’argile. Comme nous venions de franchir le
premier, un Toubou monté sur un chameau, dont nous avions remarqué les
traces fraîches sur le sol, s’approcha de nous avec lenteur et
circonspection, et nous eûmes une seconde édition de l’interminable
cérémonie de salut dont j’ai déjà eu occasion de parler. Ce Toubou se
présenta à nous comme un proche parent de Bou Zeïd ; c’était un certain
Galma, fils de Selemna, qui avait passé la plus grande partie de sa
jeunesse au Fezzan et était bien connu de mon vieux Mohammed. Comme, en
conséquence, il savait l’arabe, je pus prendre part à la conversation
qui se fit surtout en cette langue. Ce Galma nous dit qu’il se disposait
à se rendre au Fezzan ; mais il ajouta presque aussitôt qu’il
retarderait volontiers son départ, afin de pouvoir servir de guide et de
protecteur à l’étranger de marque que son cousin amenait au Tibesti. Je
jugeai tout de suite que cette soi-disant prévenance n’avait d’autre
mobile qu’un intérêt de spéculation, et j’essayai de dissuader l’homme
de son dessein ; mais Bou Zeïd, saisissant cette occasion d’être
agréable à son parent, me vanta si fort son crédit et sa connaissance
des lieux tant au Tibesti qu’au Borkou, que je fus obligé de me rendre.
Cet acte de complaisance de ma part devait être bientôt cruellement puni
et me causer bien des heures d’amertume.
Galma était svelte et maigre, comme la plupart de ses compatriotes, d’un
teint noir tirant sur le jaune, avec un nez écrasé, une grande bouche
lippue, un menton en galoche et des yeux guetteurs qui donnaient à sa
physionomie une expression excessivement repoussante. Il avait avec lui
une tante du nom de Kintâfo, personne de quelques cinquante années, à
l’air intelligent, mais qui, en dépit de sa noble extraction et aussi
d’une certaine aisance, affichait, comme tous les gens du pays, des
dehors de misère. C’était une femme de moyenne taille, très bien
conformée, au port fier et délibéré, avec une démarche virile. A part la
finesse merveilleuse des extrémités, elle n’avait absolument rien de son
sexe. Non contente de faire des enjambées comme un homme, elle chiquait
avec une virtuosité toute masculine, vous relançant le jet de salive
verdâtre avec un entrain et une sûreté qui eussent fait honneur à un
vieux loup de mer. Il y avait encore avec elle une autre femme toubou
d’allures à peu près analogues : ces deux personnes, avec Galma et leurs
esclaves, étaient pour le moment les seuls habitants de la fameuse
capitale du Tibesti.
AU VAL TAO ET DANS LE ZOUAR
* * * * *
CHAPITRE VII
Coup d’œil sur le val Tâo. — Huttes et habitacles divers. — La disette
estivale dans l’ouest du Tibesti. — Départ pour le Zouar. — Première
entrevue avec les Maïnas. — Un plaidoyer laborieux. — Nouvelle marche en
avant. — Retraite précipitée. — Jours d’ennui, d’attente et de famine. —
Le seigneur Arami.
I
Les huttes abandonnées près desquelles nous avions dressé notre tente
étaient semblables à celles que j’avais déjà eu occasion de voir à Bachi
et à Tedcherri. Elles se composaient de fortes branches d’acacia sajal,
hautes d’un mètre et demi ou de deux mètres, fichées dans le sol, et
enfermant un espace rectangulaire de trois mètres et demi de long sur
deux de large. Au dedans, parallèlement aux longs-pans, court une autre
rangée de pieux destinés à soutenir le milieu de la toiture, qui va
s’inclinant légèrement de chaque côté de ces tiges d’appui. Dans les
extrémités supérieures des bâtons s’enchevêtrent des traverses
assujetties par des cordes de _lif_ ou de fibres de palmier hyphène, et
le tout est recouvert et garni de nattes. Il n’y a qu’une seule
ouverture, au bout d’un des longs côtés, servant à la fois de porte et
de fenêtre. L’ensemble fait l’effet d’une niche à chien, et le seul
vestige d’art que présente la construction, ce sont les nattes, fort
simples d’ailleurs, mais soigneusement tressées par les femmes, qui en
forment le couvercle.
Outre ces huttes, je trouvai, en rôdant par les gorges rocheuses,
d’autres espèces d’habitations, solitaires et cachées, qui pour la
plupart étaient également désertes. Les plus primitives, parmi ces
dernières, consistaient tout simplement en des excavations naturelles
dans les rochers, et ce sont sans doute ces demeures qui ont valu dès
l’antiquité aux gens du pays le nom d’Habitants des cavernes. Grâce au
nombre infini et à la variété de disposition des blocs de rocher, il
arrive fréquemment que ces creux offrent un gîte très commode,
parfaitement à l’abri du soleil et de la pluie ; l’art n’a presque point
besoin d’y rien ajouter, et ce genre de retraite cachée convient on ne
peut mieux au caractère sournois et défiant d’une population toujours en
garde contre les surprises.
D’autres habitacles un peu moins simples consistent en des constructions
circulaires de gros cailloux du pays qu’on pose les uns sur les autres
sans se donner la peine de cimenter le mur au moyen d’argile, et dans
lesquels on ménage une petite ouverture. La toiture en est d’ordinaire
en branches d’acacia sajal ou en feuilles de palmier, avec un pilier de
soutènement central à l’intérieur de la hutte. S’il se trouve un rocher
surplombant en forme d’auvent, on y appuie l’enceinte orbiculaire de
cailloux, et dans ce cas on n’a pas besoin de la munir d’un toit. Ces
sortes de cabanes se rencontrent éparses, souvent à de grandes distances
les unes des autres, sur les pentes et dans les gorges tibestiennes, et
cette extrême dissémination n’a pas seulement, je le répète, pour cause
l’éparpillement même des réservoirs d’eau aux creux des rochers, mais
encore et surtout l’esprit d’isolement d’un peuple soupçonneux et
perfide qui redoute toujours la venue d’un ennemi.
[Illustration : Huttes en clayonnage au Tibesti.]
La dépopulation momentanée de Tâo tenait aux difficultés d’alimentation
que présente en cette saison la contrée. Les versants sud-ouest de la
chaîne centrale ne fournissent même pas de quoi sustenter tant bien que
mal les habitants si clairsemés de cette partie du Tibesti ; leur unique
ressource est dans la pauvre végétation des gorges rocheuses et des
oueds ou _enneris_ ; sans elle le pays serait inhabitable, puisque le
manque absolu d’eau terrestre ne permet pas d’y créer des jardins pour
la culture des céréales, des dattes ou des légumes. Quand, en été et en
automne, après la chute des pluies annuelles, les herbes fourragères
poussent et verdissent, et que les arbres renouvellent leur parure de
feuilles, chameaux et chèvres trouvent abondamment de quoi remplir leurs
mamelles ; et tant que dure cette sécrétion, le lait constitue une des
bases d’alimentation des indigènes. A la même époque mûrissent les
graines d’une herbe noueuse (_Panicum turgidum_), dont on tire en la
manipulant une sorte de farine. Mais, lorsque chameaux et chèvres ne
fournissent plus de lait et qu’on a consommé les graines en question,
alors commence une longue période de dénuement, pendant laquelle le
fruit de l’hyphène rentre dans ses droits et usurpe, parmi les
substances nutritives de l’homme, une place qu’à coup sûr il ne mérite
pas. Les Toubous, qui savent endurer tant de privations, conviennent
eux-mêmes qu’avec ce genre d’alimentation seul on ne peut pas se
soutenir bien longtemps.
C’était dans cet état de disette que se trouvait justement le pays comme
j’y arrivais. A entendre dans le silence de la nuit les frappements
cadencés et mélancoliques de la pierre sur la dure écorce qu’il s’agit
de réduire péniblement en une pâte molle ou en poudre, on devinait que
la faim mordait aux entrailles le batteur diligent qui se donnait tant
de mal pour si peu de profit. A la semence de graminées sauvages dont
j’ai fait mention, chacun s’efforce d’ajouter quelques céréales venant
du Fezzan ou des districts du Tibesti où l’eau facilite la culture
jardinière ; mais, en été, cette chiche provision est depuis longtemps
épuisée. Quant à se nourrir de la chair des animaux domestiques, c’est
un extra que les Toubous ne se permettent, en tout état de cause, que
dans les cas extraordinaires, et à l’occasion obligatoire d’une
solennité. L’usage de la viande est tellement hors de leurs habitudes
que, même au plus fort de la faim, il ne leur vient pas à l’idée
d’abattre quelqu’une de leurs nombreuses chèvres. Un chameau est-il près
de mourir d’épuisement ou de maladie, ils le tuent selon la
prescription, en découpent la chair en rondelles et lanières, la mettent
à sécher au soleil, et s’en sustentent quelque temps. Il va de soi que
ces débris de bêtes vieilles, exténuées ou malades, ne constituent pas
précisément des morceaux tendres et savoureux ; aussi le Toubou a-t-il
soin de s’armer pour cette bombance insolite d’une pierre avec laquelle
il martelle sur un corps dur la chair, les nerfs et les os, jusqu’à ce
qu’ils se soient transformés en un bol alimentaire absorbable. La
plupart du temps la viande de chameau séchée à l’air se mange incuite,
et, comme telle, je ne l’ai point trouvée trop mauvaise. Pour l’abattage
d’une chèvre, il faut ou un mariage ou quelque autre fête de famille
analogue.
Souvent aussi on fait quelque provision de dattes, — il en pousse un peu
dans certaines vallées, principalement à l’est de la région, — mais,
quand survient l’été, on a également dévoré cette réserve, et tout le
monde n’a plus qu’à attendre en se serrant le ventre la venue de
l’automne. Cette dernière saison est celle où se fait la récolte des
dattes et des céréales, tant dans quelques parties du pays que dans les
contrées voisines ; chaque Toubou alors de se mettre en chemin pour se
procurer, en échange de chameaux, de brebis, de chèvres ou de peaux, la
somme d’aliments qui lui est nécessaire. L’un va dans les districts
favorisés du pays, l’autre au Fezzan, à Kawâr, ou bien au Borkou. Au
Tibesti même, le Bardaï était, au dire de mes guides, la seule vallée où
l’on se livrât en grand à l’élève des dattiers et à la culture
jardinière, la seule aussi où il y eût des centres de population
réguliers dont les habitants ne désertâssent jamais leurs foyers.