verre d’eau. — Halte sous l’acacia sajal. — Salut inespéré. — Comment
s’abordent les Toubous. — Caprices d’architecture titanique. — Arrivée
au val Tâo. — Galma et la vieille Kintâfo.
I
C’était au pied sud du mont Tummo que nous quittions la route du Bornou
pour infléchir quelque peu à l’est, vers une région que nul pied
d’Européen n’avait jusqu’alors foulée. Si mauvaise que fût la réputation
des gens qui l’habitent, l’attrait puissant qu’exerce l’inconnu, joint à
la pensée de l’heureux succès qui avait couronné mainte entreprise
analogue à la mienne, me remplissait d’espoir et de confiance.
Entre le massif que nous venions de franchir et les premières vallées
habitées du Tibesti, se trouvait, au dire de Kolokomi, un district
rocheux, celui d’Afafi, qui allait nous offrir abondance d’eau et
fourrage excellent pour nos bêtes de somme. C’était un lieu de pacage où
l’on menait au vert les chameaux. Kolokomi y était allé lui-même
autrefois, et avait fait une fois, dans sa jeunesse, le trajet de là au
Tummo. Seulement, nul chemin frayé n’existait jusqu’à cette partie du
pays, et la fontaine la plus proche, toujours au dire de mon guide
toubou, ne se devait rencontrer qu’à deux jours de marche.
Nous voilà donc cheminant au travers de cette région quasi-vierge, où
nulle trace humaine ne s’apercevait, où nul accident caractéristique de
terrain, nul groupe de rochers ne pouvait nous servir de point de
repère. Le soir du second jour, Kolokomi, après avoir interrogé
vainement l’horizon, nous avertit, à l’heure de la halte, de ne point
trop gaspiller notre eau, attendu que nous avions encore pas mal à
marcher. L’avertissement venait un peu tard : sur la foi de notre
conducteur, pensant n’avoir que vingt-quatre heures à attendre, nous
avions consommé plus de la moitié du contenu de nos six outres. Le
lendemain, nouvelle étape forcée de huit heures, et toujours nul vestige
de fontaine. La nuit était complètement tombée, et Kolokomi ne parlait
point de s’arrêter. L’inquiétude commençait à me prendre. Le guide
s’était-il trompé dans l’estimation des distances ? Était-il même sûr de
sa direction ? Ne se pouvait-il aussi que la fontaine en question eût
cessé d’exister ou bien fût tarie ? Nous étions au cœur de l’été, dans
une saison où, deux jours sans eau, c’était la mort à peu près certaine,
et l’évaporation contribuait à diminuer à vue d’œil notre provision aux
trois quarts épuisée. Même au prix du rationnement le plus chiche, il
était clair que le jour suivant était appelé à en voir la fin.
A force d’aller, nous avions atteint un relief montagneux ; mais ce fut
en vain que, dans l’obscurité, nous fîmes les efforts les plus acharnés
afin de le franchir. D’un premier défilé d’accès qui nous avait opposé
des obstacles insurmontables, nous étions passés à un second, puis à un
troisième, sans plus de succès. Nos chameaux, depuis qu’ils avaient
achevé de dévorer la provende de sebat que nous avions prise à
Tedcherri, n’avaient plus aucune nourriture régulière, et c’étaient
d’ailleurs des bêtes qui n’avaient point l’habitude des escalades de
montagne. Force nous fut donc, à trois heures du matin, de nous accorder
un moment de répit. A la pointe du jour, nouvelle tentative, également
infructueuse, pour découvrir un col praticable. Alors seulement nous
vint l’idée judicieuse de tourner la montagne, mouvement que, sans le
vouloir, nous avions du reste accompli déjà en partie. Le 30 juin donc,
à huit heures du matin, l’opération fut exécutée ; seulement le massif
de hauteurs où devait se trouver le puits tant souhaité semblait avoir
encore reculé ; dans l’obscurité de la nuit, nous avions eu le malheur
de dévier de notre direction primitive ; résultat : des fatigues
inutiles ; les monts d’Afafi étaient maintenant au sud-sud-est de notre
chemin.
Il nous restait en tout une demi-outre d’eau, dix litres environ, à se
partager entre dix personnes ; au mois de juin, cela ne pouvait aller
loin ; nos chameaux, et les miens surtout qui n’avaient pas le jarret
des marcheurs toubous de mes compagnons, et qui d’ailleurs portaient une
charge plus lourde, étaient, je le répète, rendus d’épuisement. On les
arrêta dans un creux de terrain où pointait un hâve soupçon de verdure ;
mais ces bêtes n’aiment pas à manger pendant la grande chaleur du jour ;
le moment qu’elles préfèrent, pour se restaurer, c’est le matin, de très
bonne heure, ou la nuit. Que si l’excès de fatigue les force de
s’arrêter un moment, elles n’en profitent que pour se reposer, ou bien
il faut que leur appétit se trouve excité par des herbes fraîches ou par
un peu d’eau.
Après cette halte sous la tente, pendant laquelle nous achevâmes de
vider notre outre, sans que chacun eût bu à sa soif, nous reprîmes notre
course en zigzag, à la découverte du relief tibestien qui s’obstinait à
fuir nos regards. De temps en temps Kolokomi grimpait au haut d’un
rocher pour voir s’il ne discernerait point les monts où nous devions
nous désaltérer ; et chaque fois sa physionomie trahissait une
incertitude que je n’osais plus attribuer seulement à une fausse
évaluation des distances, mais qui m’indiquait clairement que l’homme
avait perdu son orientation, à supposer même qu’il l’eût jamais
possédée.
Nous allions en silence, le nez et la bouche enfouis dans notre turban,
pour prévenir le desséchement de nos muqueuses et le surcroît de soif
qui s’en serait suivi, l’œil anxieusement fixé sur le visage de notre
guide que nous ne nous sentions plus le cœur d’interroger directement. A
chaque nouvelle exploration qu’il faisait de l’horizon, nous suivions,
sans mot dire, oscillant entre l’espérance et la crainte, les moindres
mouvements de sa physionomie, et de plus en plus décourageante était la
réponse, trop claire, hélas ! qui se laissait lire sur ses traits, et
dont le sens était encore renforcé par ces deux monosyllabes : _mâ zâl_,
pas encore ! Derechef le soleil allait se coucher ; c’était l’heure de
la plus grande diaphanéité de l’atmosphère, et toujours l’éternel _mâ
zâl_ !
De plus en plus muette, le spectre de la soif cheminant devant elle, la
caravane continuait d’avancer à la suite de son conducteur. A la nuit
brune, arrêt de quelques heures ; mais l’excès d’inquiétude et de
fatigue ne nous permit pas de goûter le repos. Un peu après minuit,
nouveau branle-bas de marche. Hommes et bêtes, pourtant, nul n’en
pouvait plus. Un de nous refusait de partir ; ce ne fut qu’à force de le
secouer qu’on réussit à l’emmener ; un autre grattait le sol, comme s’il
se fût attendu à y découvrir de l’eau vive ; un troisième demandait en
suppliant qu’on lui donnât seulement un verre d’eau, car on savait que
Giuseppe en avait conservé un tout petit peu de reste pour les besoins
de la dernière heure. Quant à Ali et à Sa’ad, ils voulaient à toute
force enfourcher un chameau.
Le jour reparut, mais sans ramener trace de confiance sur le visage de
Kolokomi. On s’aperçut seulement de l’absence de Wolla, son cousin, et
de Galma, le serviteur de Bou Zeïd ; sans doute que dans l’obscurité ils
étaient restés en arrière sans qu’on le remarquât. A la fin Kolokomi,
Bou Zeïd, Birsa, et mon vieux Mohammed s’accordèrent pour dire
sérieusement que, de la façon dont on s’y prenait, personne, ni homme ni
bête, n’atteindrait jamais la fontaine, et, en conséquence, je dus me
résoudre à laisser là les bagages, et à autoriser tout le monde à
enfourcher un chameau, de manière que, si l’on retrouvait la route, on
pût du moins arriver au but. Mohammed chercha soigneusement un endroit
haut situé pour y remiser notre attirail ; car, disait-il, pouvait-on
savoir si quelque averse soudaine ne viendrait pas transformer la vallée
en un torrent mugissant ? Les bêtes donc furent déchargées, et tous les
colis laissés en rase campagne, sans que, dans cette solitude déserte où
il passait si rarement du monde, on eût à se mettre en peine de les
cacher ou de les faire surveiller. Puis Giuseppe procéda à la
distribution de l’eau qui restait : chacun eut pour sa part de six à
huit onces du précieux liquide, qu’il se hâta d’absorber jusqu’à la
dernière goutte, avec le regret amer qu’il n’y en eût pas davantage. Ce
fut Kolokomi qui but le dernier ; il rabattit sur son menton le voile
qui lui enveloppait le nez et la bouche, et, après s’être rincé la
muqueuse, il recracha d’un jet la gorgée par les interstices de ses
dents, comme si c’eût été tout simplement un peu de jus de ce tabac vert
que mâchent éternellement les Toubous ; après quoi, il me tendit le
verre avec le reste de son contenu, en disant qu’il n’avait « pas encore
soif, mais qu’il comprenait parfaitement que, pour nous autres _gens de
l’eau_, ce petit commencement de privation pouvait être dur. » C’est une
idée généralement répandue dans ces pays que les chrétiens, qui habitent
en tas pressés des îles bourbeuses au milieu de la mer, mènent une vie à
moitié amphibie. J’admirai, je l’avoue, l’énergie résistante de cet
homme, aussi sec que la région désolée qui l’avait vu naître, aussi âpre
et aussi dur que les rochers de sa patrie. Bou Zeïd, Birsa et mon vieux
Gatrounois avaient aussi en eux quelque chose de cette nature du Désert,
et l’on s’expliquait fort bien l’espèce de pitié méprisante que des
êtres de ma catégorie devaient inspirer à des gens de cette sorte.
[Illustration : Kolokomi présentant le verre au docteur.]
Ces libations accomplies, on se remit en marche. En tête de la colonne
s’avançait Kolokomi, qui avait pris son compatriote Birsa en croupe sur
sa _Kâna_[27], encore très dispose ; après lui venait Bou Zeïd sur sa
svelte monture, qui unissait à la délicatesse de formes l’énergie et la
souplesse de sa race ; le troisième de rang, c’était moi ; le quatrième,
Giuseppe Valpreda ; le cinquième, Ali Bou Bekre, tenant devant lui la
chienne Feida ; en serre-file enfin chevauchait, Sa’ad en croupe, mon
vieux Mohammed. Depuis plusieurs jours, la chienne Feida, elle aussi,
était obligée d’aller à chameau ; les graviers brûlants lui avaient
causé à la plante des pieds des écorchures qui, en s’enflammant, étaient
devenues autant de plaies vives. Quant à l’autre chien, Doudjâli, qui
avait également les pattes dans un triste état, on n’avait pu le décider
à rester sur le dos de sa monture, quoiqu’il souffrît de l’excès de
chaleur et de fatigue au point de pousser sans interruptions de
plaintifs hurlements.
Grâce à la vélocité de leurs chameaux toubous, nous eûmes bientôt perdu
de vue Kolokomi et Bou Zeïd, sur les traces desquels nous avions toutes
les peines du monde à déterminer nos bêtes à se mouvoir. Tout d’abord,
les rochers dont nous étions entourés ne nous permettaient pas de voir à
distance devant nous ; ce ne fut qu’une heure environ après le lever du
soleil que s’ouvrit subitement à nos regards un large lit fluvial dont
l’aspect nous rendit le courage et l’énergie ; c’était en effet au point
initial de cette dépression que devait se trouver la fontaine tant
souhaitée. La vue de nombreuses traces de pieds de chameaux, d’ânes,
d’antilopes, sur le sable fin de la vallée, acheva de nous donner
l’espoir que le but ne pouvait plus être loin ; pour la première fois
d’ailleurs je discernais à terre la forte empreinte du pied de
l’autruche, ce qui est toujours un signe assuré de la proximité de
l’eau. Il est vrai que le vieux Gatrounois, qui, par nature, ne se
laissait pas facilement entraîner à des accès outrés d’espérance,
refusait d’attacher à cette découverte la valeur que mon imagination lui
prêtait, et, comme je lui en témoignais ma surprise, il m’expliqua comme
quoi, en vertu de la grande étendue de cette région montagneuse et de
l’étroit encaissement que formaient à la piste sableuse les hautes
roches d’alentour, des traces de ce genre pouvaient demeurer fort
longtemps visibles, sans s’effacer, et qu’il n’y avait en conséquence
nulle conclusion sûre à en tirer. Je n’en persistai pas moins dans ma
conviction que, s’il y avait de l’eau au point de naissance de la
vallée, nous ne pouvions faire autrement que de l’atteindre ; quant à
l’hypothèse que la fontaine avait chance d’être vide, je n’osais pas
même m’y arrêter. Notre chemin, en tout cas, se dessinait maintenant
d’une façon nette ; aussi, ramassant toutes nos forces, et aiguillonnant
à coups de bâton et de baguette de fusil nos pauvres montures épuisées,
nous mîmes-nous à suivre les sinuosités du torrent tari.
Peu à peu le soleil s’éleva au-dessus de l’horizon, et, grâce aux effets
de réverbération entre le sable luisant et les blocs de roches sombres,
nous nageâmes bientôt dans une mer de feu. Notre reprise d’élan n’y put
tenir ; la lueur d’espérance, qui avait miroité un instant à nos yeux,
menaçait de s’éteindre presque aussitôt ; une soif effroyable s’empara
de nous ; nos muqueuses achevèrent de se dessécher, et il nous semblait
sentir autour de nos tempes et sur nos fronts un cercle de fer qui
allait de plus en plus se resserrant. Pas un souffle d’air frais, dans
ce val étroitement encaissé ; la fièvre nous brûlait les yeux, et notre
épuisement était au comble. Nos chameaux du reste n’avaient pas l’air de
compter beaucoup sur cette éventualité de salut qui nous attendait au
bout de la vallée ; ils commençaient à décocher des œillades
inquiétantes aux quelques acacias sajal qui se montraient sur la berge
aride, et dont l’ombrage, si maigre qu’il fût, les invitait à se
reposer. Deux fois déjà, en dépit des coups que je lui donnais, ma
monture harassée s’était étalée de tous ses membres sous une de ces
frondaisons alléchantes ; à force d’excitations, j’étais parvenu à lui
faire reprendre sa marche chancelante ; mais, vers le milieu de la
matinée, ayant donné une troisième fois, non sans que je m’y déchirasse
la peau, dans le branchage épineux d’un de ces arbres, elle s’y étendit
avec un si ferme propos d’entêtement, qu’il me fut impossible de la
faire renoncer à l’abri qu’elle avait si chèrement conquis.
N’en pouvant plus moi-même, je ne laissai pas de ressentir un secret
contentement de la résolution que montrait l’animal, et, oubliant la
fâcheuse perspective dont j’étais menacé, je ne songeai qu’à jouir des
douceurs de l’instant présent. Les chameaux de mes compagnons, au fur et
à mesure qu’ils me rejoignirent, ne manquèrent pas de suivre l’exemple
de leur chef de file, et de s’étaler avec leur fardeau humain, si bien
que toute la caravane se trouva bientôt couchée côte à côte, et décidée
à se reposer jusqu’au soir, quitte à user ensuite de ses dernières
forces pour atteindre la fontaine en question, à moins que, dans
l’intervalle, Kolokomi et le marabout n’eussent pris soin de nous
envoyer de l’eau.
[Illustration : Halte sous l’acacia sajal.]
C’était à cette dernière éventualité que je me raccrochais de tout mon
cœur, et j’essayai de faire partager ce même espoir à toutes les
personnes présentes. Mais ce genre de reconfort échoua auprès d’Ali et
de Sa’ad. Le premier ne tarda pas à tomber dans une sorte de prostration
inquiétante ; l’autre, les traits tout décomposés, ne parlait plus que
de sa mort prochaine ; il me pria, au cas où j’en réchapperais, de ne
pas oublier sa femme et ses enfants, après quoi, il s’emporta en
reproches amers contre moi, qui, malgré l’avis des gens raisonnables,
m’étais obstiné à pénétrer dans cet horrible pays, et finalement il se
mit à se préparer, en priant tout haut et avec ferveur, à faire son
entrée dans le Paradis. Mohammed, lui, sans ostentation, en vertu de son
fatalisme tout simple, blâmait gravement l’inepte Sa’ad des invectives
dont il me chargeait, lui démontrant comme quoi il ne nous arrivait rien
qui n’eût été décidé à l’avance par le Tout-Puissant, et que, s’il y
avait un décret préalable du dit Tout-Puissant, rien ne pourrait
m’empêcher, moi aussi, de trépasser avec eux. Quant à Giuseppe Valpreda,
qui avait l’humeur énergique et vive, après avoir ruminé en silence, il
se leva brusquement, mit son révolver à la ceinture, et me déclara d’une
voix rauque qu’il n’entendait pas le moins du monde se laisser crever
sans remuer bras ni jambes, qu’il allait continuer de suivre le lit du
torrent, jusqu’à ce qu’il eût trouvé de l’eau, ou que, sinon d’un coup
de révolver, il saurait régler son compte à Kolokomi, l’auteur de notre
désastre à tous. Mohammed et moi, nous eûmes beau dire, mon homme partit
pour en faire à sa tête.
Cependant l’ombre de notre acacia n’était pas suffisante ; chacun de
nous tâchait de se blottir le plus près possible d’un des chameaux, pour
se faire un abri de son corps puissant ; mais, à mesure que le soleil
montait, l’ombre projetée par les bêtes comme celle que donnait le
feuillage de l’arbre allaient davantage se raccourcissant, et à chaque
instant il nous fallait changer de position. Les minutes s’écoulaient
avec une lenteur désolante, et peu à peu nous devenions plus silencieux.
Autour de nous, pas un bruit, pas un mouvement, pas un souffle d’air.
L’après-midi vint, le soleil déclina insensiblement, et toujours point
d’eau. Mon espérance commençait à faiblir ; sans doute notre guide et le
marabout avaient trouvé la fontaine tarie, et ils en cherchaient une
autre plus loin. Le sommeil eût été pour moi un soulagement momentané ;
mais il ne voulait point venir. A force de retourner mes tristes
pensées, j’étais tombé dans une état de rêvasserie, où le passé et le
présent confondaient si bien leurs images, que j’en arrivai à ne plus
savoir si j’étais chez moi, dans mon pays, ou parmi les rochers du
Sahara. De temps à autre j’étais brusquement rappelé à la réalité, soit
par la piqûre d’un rayon solaire sur ma face, soit par un subit
grossissement de voix, correspondant, chez le pieux Sa’ad toujours
marmottant, à une nouvelle recrudescence de ferveur. Bientôt cependant
je finis par m’abîmer dans une sorte d’hébêtement dont je n’aurais pu
dire si c’était un demi-sommeil ou ce commencement d’inconscience qui
précède immédiatement la mort.
Combien de temps dura cet état d’apsychie, où mes organes continuaient à
percevoir les phénomènes extérieurs sans qu’il y eût transmission nette
des choses jusqu’à mon esprit ? Je l’ignore. Tout à coup, — était-ce un
songe ou un effet de l’excitation maladive de mes sens ? — il me sembla
qu’un énorme bouc fondait d’un bond sur notre acacia ; oui, j’aurais
juré en avoir vu les cornes et la barbe. La vérité est que c’était un
homme, un de ceux que nous attendions avec tant d’impatience, car le
bouc se changea en un chameau, sur le dos duquel il y avait deux outres
d’eau que Birsa nous apportait. Dans l’état de faiblesse et
d’irritabilité où nous nous trouvions, cette vue nous arracha des pleurs
d’attendrissement. En un clin d’œil Ali Bou Bekre se fut ranimé, Sa’ad
eut remis à une heure plus opportune son restant d’oraisons, et moi,
instantanément, j’eus repris pied dans le présent. Seul, Mohammed, dont
rien ne pouvait troubler l’équilibre moral, s’abstint de toute
démonstration de joie inconvenante ; il se contenta de tirer de notre
sac aux provisions une douzaine de biscuits qu’il trempa dans l’eau en
faisant observer que, lorsqu’on a eu longtemps soif, il est bon de
prendre quelque chose de solide avant de boire.
Avec quelles délices nous absorbâmes le précieux breuvage ! En toute
autre circonstance, plus d’un de nous sans doute y eût rechigné, tant
c’était une eau dégoûtante et remplie de corpuscules étrangers ; mais,
pour l’heure, elle nous sembla être un divin nectar, et je vous assure
que nos lèvres ne firent point de façons pour en humer toute la lie de
détritus.
Il n’en fallut pas davantage pour rendre à nos muqueuses leur
lubréfaction normale, substituer chez nous une voix naturelle à notre
verbe enroué de cholériques, et rétablir, comme par enchantement, le jeu
de nos organes. La solennité du moment incita le Gatrounois à
s’administrer une respectable bouchée de tabac, avec l’addition voulue
de natron, sous l’unique canine qui lui était de reste, et tout fut
joie, espérance et bonheur. Les deux chiens, eux aussi, ne furent pas
oubliés et eurent leur part de reconfort. Quant à Giuseppe, qui manquait
à la fête, Birsa l’avait trouvé évanoui au pied d’un rocher ; il lui
avait alors humecté la tête et les tempes et lui avait rempli d’eau son
tarbouch.
Lorsqu’il ne resta plus une goutte dans les outres, le sommeil, ce grand
réparateur, que nous avions d’abord vainement imploré, vint nous
prodiguer ses bienfaits, et je dormis pour ma part si profondément, que
je fus longtemps, à mon réveil, sans retrouver le joint des événements.
Bientôt arrivèrent Kolokomi et Bou Zeïd, avec une seconde provision
d’eau, assez maigre, il est vrai ; la fontaine, disaient-ils, n’était
pas en état de nous abreuver à souhait, nous et nos chameaux. Le guide
parlait d’une autre source dans le voisinage, dont il connaissait
l’existence, et à la recherche de laquelle il comptait se mettre, tandis
que nos bêtes se désaltéreraient avec ce qu’on avait déjà d’eau et
iraient ensuite reprendre les bagages. Mais le lendemain 2 juillet, nous
sûmes par les deux retardataires, Wolla et Galma, que l’escouade chargée
de rapporter lesdits bagages avait rencontrés sans connaissance sur la
route, que cette seconde fontaine, à laquelle ils étaient allés entre
temps, se trouvait complètement tarie. Comme les deux hommes qui
venaient de nous rallier se livraient à leur tour à un sommeil
réparateur, Ali et Sa’ad, qu’on avait envoyés avec trois des bêtes à la
première fontaine, revinrent tout à coup avec des airs d’épouvante nous
avertir que ladite fontaine était occupée par une bande de Toubous, à la
vue desquels ils s’étaient dépêchés de prendre la fuite en plantant là
outres et chameaux. De questions plus précises il résulta que Sa’ad
avait aperçu tout simplement un chameau et des armes près de la
fontaine, mais, d’homme, nulle trace. Il n’en fallut cependant pas
davantage pour inspirer la plus vive inquiétude à Kolokomi notre guide,
qui ne craignait rien tant qu’une rencontre au Désert avec quelqu’un de
ses compatriotes.
Nous nous cachâmes donc à l’abri d’un rocher, d’où Kolokomi fit le guet,
et nous décidâmes cependant nos deux couards à rebrousser chemin, afin
de mettre au moins en sûreté les trois animaux et les précieuses outres
qu’ils avaient abandonnés derrière eux. Ils n’étaient pas encore de
retour, que la cause fort inoffensive de leur formidable terreur se
montra sous la figure d’un homme, sans plus, qui s’en revenait
paisiblement de la fontaine avec un chameau chargé. Kolokomi, reprenant
du cœur, en voyant que le quidam était seul, fit immédiatement la
toilette de rigueur en pareille rencontre, c’est-à-dire qu’il
s’enveloppa la tête de son turban de manière qu’il n’y eût plus en lui
que les yeux de visibles, et, saisissant sa lance et ses armes, s’avança
au-devant du Toubou. Celui-ci, qui conduisait sa bête à un long licou,
releva également son _litham_ au-dessus de son nez ; puis, à la distance
de six pas environ l’un de l’autre, les deux hommes s’accroupirent, en
appuyant à terre d’une main leurs lances, de l’autre leurs javelots, et,
dans cette posture, ils procédèrent verbeusement à l’acte solennel de la
salutation.