qu’interrompt seule, à peu près à mi-chemin, l’_hattija_[24] de
Mestouta. En un endroit se trouvent des traînées de dunes, formant un
véritable labyrinthe de hauteurs et de vallées, où je ne sais pas
comment mes conducteurs pouvaient réussir à s’orienter ; dans les
vallées pointait çà et là une maigre végétation de nissi (_Aristida
plumosa_) et de hâd ; les collines étaient de pures croulières de sable
mouvant, dont l’élévation maximum n’excédait pas quarante mètres. Il
nous fallut deux jours de marche, par ces innombrables circuits, pour
gagner l’oasis de Mestouta, située dans une plaine de deux heures de
long sur une demi-heure de large, au point le plus déprimé de laquelle
se trouvent trois ou quatre puisards contenant une eau légèrement
saumâtre, à la température de 23 degrés centigrades. L’état douloureux
de mes pieds nous obligea de rester là toute une journée, à l’ombre
parcimonieuse d’humbles tamarix.
Le 10 juin, par un temps couvert qui nous gratifia d’un peu de pluie,
nous achevâmes de franchir l’hattija, et après avoir passé une chaîne de
collines d’un roc calcaire recouverte d’une couche épaisse de sable,
qu’on nomme la Grande-Dune (_Ghard-el-Kebir_), nous fîmes halte, au bout
de douze heures de marche, au milieu d’une vaste plaine ondulée. Ce ne
fut que le lendemain 11, dans la soirée, que nous atteignîmes la cité de
marabouts qui a nom Gatroun.
Là, déjà, j’eus un avant-goût des exigences et des importunités
mendiantes de toute sorte qui devaient me rendre l’existence si amère
parmi les Toubous. Kolokomi, que démangeait la manie de briller aux yeux
de ses compatriotes, ne me laissa pas tranquille que je ne lui eusse
prêté, pour se pavaner dans Gatroun, un des burnous rouge-feu destinés à
ses collègues du Tibesti. Hadch Dchaber, ou le Marabout, comme on
l’appelait tout court, nous traita de la façon la plus hospitalière : il
nous envoya à notre campement de la purée d’orge, du pain de froment et
plusieurs poules ; puis, le lendemain matin, ce vénérable vieillard, de
quatre-vingts et quelques années, nous vint voir en personne avec son
frère et les plus notables de ses collègues en religion. La chaleur, ce
jour-là, fut extrême (49 degrés centigrades à l’ombre) ; les chiens
grattaient le sable avec frénésie, sans pouvoir atteindre jusqu’à la
couche de terrain humide, et les poules qu’on nous avait apportées
gisaient à terre demi-mortes, ouvrant leurs becs grands comme des fours.
Quant à Kolokomi, en dépit de la température, il se prélassait par les
rues de la ville, affublé du rouge surtout de drap, ni plus ni moins que
si l’on eût été en hiver et que ce beau vêtement eût été sien. Les
autres Toubous de mon escorte se montraient, eux aussi, plus soigneux de
leur extérieur, depuis que le nombre de leurs compatriotes allait se
multipliant autour d’eux : ils ne sortaient qu’armés jusqu’aux dents, la
tête enveloppée d’un châle qui leur encadrait également le visage,
faisant parade d’emblèmes pieux, des rosaires en main, des talismans,
des sachets de cuir renfermant des versets du Coran au cou et bras.
Le lendemain Hadch Dchaber revint me dire que, conformément à la lettre
qu’il avait reçue de Ben Aloua, il avait décidé de me donner pour guide
précisément ce Bou Zeïd, de Bachi, qui était, avec Ali, l’auxiliaire
préféré de mon vieux Mohammed. Ali, qui devait de toute façon se rendre
au Tibesti, ne voulait pas s’engager avec moi, encore que ses affaires
de négoce l’appelassent au Borkou. Le même Hadch Dchaber repoussa très
nettement une demande de Kolokomi pour entrer tout de suite en
possession de la seconde moitié de la somme convenue. Mon Toubou
craignait que Tafertemi et les autres Maïnas influents ne s’opposassent
à mon projet de visiter le Tibesti, et que par suite il ne s’élevât des
difficultés pour le reste du payement. Son plan du reste, qui fut
approuvé d’Hadch Dchaber, était de me conduire tout d’abord au dit
prince et aux nobles Toubous qui habitaient l’oued Zouar ; après quoi,
selon les dispositions que ceux-ci montreraient, il me ferait faire la
tournée projetée ou bien me ramènerait au Fezzan ; l’essentiel était,
paraît-il, d’obtenir la faveur de ces personnages du Zouar, dont la
prépondérance s’étendait à tout le Tibesti ; quant aux nobles du Bardaï,
il y avait moins à s’en mettre en peine.
[Illustration : Gatroun.]
Mes jambes allant mieux, j’en profitai, malgré la chaleur et un
désagréable vent du sud-est qui soulevait d’énormes tourbillons de
poussière, pour visiter la ville de Gatroun. Elle est située au milieu
d’un grand bois de palmiers, avec un entourage immédiat de jardins qui
s’adossent à une enceinte de murs ruineux. Les maisons, tout en terre,
ont moins d’apparence que celles de Mourzouk, mais elles sont
soigneusement construites et avec plus de solidité. Beaucoup sont
badigeonnées, et la propreté des entrées, comme le bon agencement des
portes en bois de palmier râcheux, leur donnent un aspect assez
confortable. Je m’acheminai par les rues, — de simples sentiers, —
jusqu’à la demeure du Marabout, que je trouvai assis dans son vestibule,
sur un banc d’argile recouvert d’un tapis, avec ses amis et clients
accroupis par terre devant lui. J’eus l’honneur de recevoir une place à
ses côtés, et j’essayai de le faire parler sur le passé de sa ville et
de sa confrérie religieuse ; mais, contrairement à la passion de
généalogie qui est habituelle aux vrais Arabes, ceux-ci n’avaient point
de traditions bien déterminées : tout ce qu’ils savaient, c’était que
leurs ancêtres étaient originaires du Maroc et avaient émigré au Fezzan
il y avait trois ou quatre cents ans. Ces marabouts étaient des
commerçants dans l’âme, et leur caractère religieux leur facilitait le
négoce. Les Touaregs les respectaient, les Toubous leur étaient
apparentés, de sorte que seuls, parmi les habitants de la Tripolitaine,
ils pouvaient aller sans escorte jusqu’au Bornou et au delà, sans avoir
rien à redouter de ces deux tribus ni courir le risque d’être détroussés
en chemin. La seule rencontre qu’ils craignissent de ce côté, c’était
celle des Oulâd Sliman, qui étaient venus brigander à plusieurs reprises
à Kawar ; encore ces routiers sans foi ni loi comptaient-ils parmi eux
beaucoup d’hôtes et se contentaient-ils, le cas échéant, de les
rançonner quelque peu. Ces marabouts accomplissaient fort
consciencieusement leurs devoirs de piété, savaient tous lire et écrire,
et jouissaient d’un grand renom de loyauté : d’esprit très étroit
d’ailleurs, et connus pour leur avarice ; malgré cela, et en dépit de
leur activité, ils n’avaient pour la plupart qu’une aisance modeste ;
seul, Hadch Dchaber était relativement riche.
Tout autour de Gatroun s’élèvent des collines de sable irrégulières, sur
lesquelles une colonie volante de Toubous avait installé ses
habitations, de simples cabanes en feuillage de dattier, mais d’une
propreté extrême et d’un aménagement intérieur qui décèle beaucoup
d’élégance et de goût. Dans les jardins de la ville commençaient à lever
diverses plantes : sorgho, luzerne, concombres, melons et tomates ; il y
avait aussi des ceps de vigne, des figuiers, des grenadiers, et de
nombreux exemplaires de l’_acacia nilotica_ (_Karad_), arbre dont le
fruit sert au tannage et constitue un remède populaire. L’eau se trouve
partout à une profondeur de trois à cinq mètres, au-dessous de la couche
calcaire qui fait suite au sable. La culture du dattier est, comme dans
le reste du Fezzan, l’occupation principale des habitants, au nombre de
1,500 environ.
[Illustration : Karad (_acacia nilotica_).]
Le lendemain, je vis Bou Zeïd, dont j’avais dû attendre le retour, car
il se trouvait à Bachi, son village natal. Il se déclara prêt à me
servir de guide, pourvu que le voyage ne durât pas plus de quelques
mois. C’était un homme encore jeune, maigre, au visage ovale, paraissant
sérieux et intelligent, mais d’une ténacité excessive dans ses exigences
personnelles et dans ses prétentions de toute sorte. Mon offre de 60
mahaboubs fut rejetée par lui avec dédain ; il allégua, comme je l’avais
prévu, qu’un marabout devait se payer plus cher que le Toubou auquel je
donnais déjà plus que cette somme ; bref, nous tombâmes d’accord pour
100 mahaboubs, dont la moitié toujours payable d’avance. Mais à peine
venais-je de me rendre, à contre-cœur, sur ce point, que Bou Zeïd se mit
à formuler, pour ses cousins les notables du Tibesti, des demandes de
burnous et de vêtements soudaniens si exagérées, que force me fut de
refuser, sous peine de me ruiner d’un seul coup. Il m’engagea alors,
dans mon intérêt, et le plus sérieusement du monde, à renoncer à mon
projet de voyage. C’était chez lui une conviction que chaque habitant du
Tibesti avait le droit de me demander quelque chose ; oui certes, il en
parlait à bon escient : quiconque visitait le pays sans y avoir des
liens particuliers de famille, en devait, de toute nécessité, revenir
les mains vides ; et ce n’était pas à sept Maïnas que j’étais tenu de
faire des présents, mais à treize au moins, disait-il ; si bien que moi,
après tant de sacrifices consentis, ne pouvant me résoudre à changer de
dessein, j’en dus passer par ce qu’il voulut, et augmenter sensiblement
mon stock d’objets de prix. Il va sans dire que je payai bon ces
nouveaux achats. Encore, la veille même du départ, tout mon plan menaça-
t-il d’échouer par suite d’un changement de front de Bou Zeïd. La
crainte que mon voyage ne se prolongeât au delà de mes prévisions et
l’espérance d’obtenir de moi, comme l’avait essayé Kolokomi, le
versement immédiat de la seconde moitié de la somme, étaient la cause de
ce refus soudain. Il fallut qu’Hadch Dchaber, usant de son autorité, lui
rappelât la sainteté de la parole donnée.
II
Enfin, toutes mes dispositions étant prises, je me mis en route le 17
juin, dans la direction de Bachi, où j’arrivai le surlendemain. A part
une demi-douzaine de maisons en terre, habitées par des marabouts, la
localité ne compte que des huttes, de cinq pieds de hauteur environ,
formées d’un échafaudage de perches avec un clayonnage de feuilles de
palmier hyphène. Ces cabanes de type toubou sont au nombre d’une
centaine, ce qui, à six têtes par habitation, permet d’évaluer à 600 au
plus la population totale de la bourgade. Ses jardins ressemblent à ceux
de Gatroun ; quant à l’eau de ses fontaines, elle passe pour la boisson
la meilleure et la plus saine de tout le Fezzan, et l’on attribue à ses
vertus thérapeutiques l’excellent état sanitaire qui distingue les
habitants de Bachi.
Soit qu’il n’eût pas achevé ses préparatifs, soit qu’en sa qualité de
mahométan il lui répugnât de voyager un vendredi, Bou Zeïd me pressa de
prolonger d’un jour mon arrêt en ce village ; aussi, me vis-je, plus
encore qu’à Gatroun, importuné de visiteurs toubous, qui, sous prétexte
que j’avais l’intention d’explorer leur pays, se croyaient fondés à
réclamer de moi quelque chose. Il ne manqua pas non plus de gens, parmi
ceux de la classe plus civilisée, pour tenter encore de me dissuader,
par toutes sortes de peintures et de raisons, de l’entreprise à laquelle
j’étais résolu. La majorité des habitants avait le teint d’un noir plus
ou moins olivâtre, ou couleur bronze-foncé, de nuance cuivrée ; fort peu
de nègres, dans la pleine acception du mot. Tous étaient maigres,
presque entièrement dépourvus de mollets, d’une membrure excessivement
grêle, le visage ovale, le prognathisme peu accentué, le nez
généralement bien conformé, les cheveux moins courts et moins filasseux
que chez la plupart des nègres, la barbe moins rare aussi, les yeux
vifs, intelligents, et la démarche comme les mouvements d’une élégance
remplie de souplesse. L’objet de luxe par excellence, c’est, pour les
hommes, le turban, soit de mousseline, soit d’une cotonnade épaisse,
teinte en bleu foncé. J’ai dit que le vêtement soudanien était chez eux
le comble de la coquetterie. Pour chaussures, ils n’ont guère que des
sandales. Une de leurs armes caractéristiques, c’est un bouclier ovale,
fait d’une peau d’antilope, de cinq pieds de haut environ, et d’une
forme légèrement convexe. N’omettons pas le luxe obligatoire
d’amulettes.
Les femmes portent leurs cheveux arrangés sur les côtés et par derrière
en une infinité de minces tresses, qui leur pendent, bien graissées,
jusque sur le cou. Les jeunes filles se font au milieu de la tête une
tresse plus épaisse qui, du front, haut rasé, retombe sur la nuque ; les
femmes mariées en ont deux de ce genre. Outre des anneaux, des colliers
multiples, de mignons cylindres de corail à l’aile droite du nez, les
personnes du sexe se chargent le poignet d’une douzaine de bracelets de
corne ou d’ivoire qui leur couvrent la moitié de l’avant-bras ; puis,
au-dessus du coude, se trouve d’ordinaire un autre bracelet mince, de
pierres d’agate ou de coris, sans préjudice d’un anneau semblable au-
dessus de la cheville. Notez que le pied, par sa finesse comme par sa
cambrure, exciterait l’envie de plus d’une Européenne élégante, et que
les fillettes, qui vont la tête et le haut du corps découverts, — il n’y
a que les femmes faites qui portent d’ordinaire le châle et le foulard,
— vous exhibent des formes qui, dans leur rondeur, sont tout ce qu’il y
a de plus harmonieux. Jusqu’à leur puberté, les enfants de l’un et
l’autre sexe sont entièrement nus ; tout au plus les petites filles
portent-elles une ceinture, avec de pudiques franges de cuir retombant
par devant. Les garçons, eux, ont la tête rasée, sauf une touffe de
cheveux au sommet, ou une large houppe d’avant en arrière, assez
semblable à une crête de coq, qui leur donne un air excessivement drôle.
Le 19, au matin, nous nous remîmes en route dans la direction du village
de Medrousa, que nous atteignîmes en deux heures et demie ; de là, nous
gagnâmes la fontaine des Sept Palmiers (_Bîr soufra touddousma_), puis
celle de Toâl, taries l’une et l’autre depuis longtemps, et enfin les
ruines du village de Kasraouwa (le château bien arrosé), près duquel
était un bois de palmiers où nous pûmes établir notre gîte. Pendant des
années, le digne Mohammed avait demeuré en cet endroit, s’y adonnant à
la culture des dattiers ; mais, pour le moment, toute la plantation
était revenue à l’état sauvage ; les feuilles desséchées pendaient le
long des troncs, comme autant de guenilles couleur gris-brunâtre ; les
pousses, que nulle main ne s’était occupée de transplanter,
buissonnaient de toutes parts en un fouillis lamentable ; la
fructification était laissée à l’abandon. Personne n’habitait plus
l’oasis, et c’était aux gens de Tedcherri qu’allait la récolte.
A partir de Kasraouwa, la route ordinaire du Tibesti quitte la vallée
d’Ekema, pour infléchir vers l’est au plus court ; nous ne pouvions
prendre ce raccourci, d’abord, parce que l’eau y fait presque défaut, et
ensuite, parce que nous tenions autant que possible à ce que l’on ne
nous remarquât pas trop. Nous filâmes donc directement devant nous, dans
la direction de la chaîne de collines où commence la longue vallée de
Tedcherri. Cette dernière localité, que nous atteignîmes le 21 juin, est
la bourgade la plus méridionale du Fezzan. Une Kasba, imposante par sa
masse, mais toute en ruines, y commande un groupe de deux cents
habitations, enceintes de murs également délabrés, et disposées en
ruelles si étroites, que deux personnes ne s’y peuvent croiser sans
décrire une inflexion de l’échine. Beaucoup de ces maisons étaient
vides, et dans les autres le dénuement était visible. De toutes les
villes fezzanaises que j’avais traversées, Tedcherri était certainement
la plus déchue. Nous n’y trouvâmes pas même à nous procurer la provision
de dattes qui était nécessaire pour nos chameaux ; il nous fallut nous
contenter de la moisson d’herbe (_sebat_) que nous récoltâmes dans les
environs. Là encore, les collines d’alentour étaient occupées par des
huttes de Toubous. Le reste des habitants se composait de quelques
marabouts de la tribu des Zejadin et d’une population mêlée qu’il serait
difficile de classer. Tous réunis, ils pouvaient monter au chiffre de
huit cents.
[Illustration : Vue de Tedcherri.]
Parmi les inévitables quémandeurs qui ne manquèrent pas de m’assaillir
de nouveau, j’eus lieu de distinguer un certain Birsa, neveu d’Arami, ce
noble Toubou dont le voyageur Beurmann avait déjà eu à éprouver
l’arrogance, et qui exerçait une suprématie presque supérieure à celle
du souverain (_Dardaï_). Comme ce Birsa s’apprêtait justement à
retourner au Tibesti, je lui promis de lui donner, s’il consentait à
faire route avec nous, un costume d’Haoussa avec un tarbouch et un
turban : l’avance paraissait d’autant plus prudente, que Mohammed, sans
en avoir l’air, avait recueilli un certain nombre d’informations et
remarqué différents indices qui lui donnaient la conviction, qu’en dépit
des bons traitements dont ils étaient l’objet de ma part, les Toubous
présents ruminaient contre nous des pensées de trahison. Kolokomi, de
son côté, avait sondé ses compatriotes, et appris qu’ils méditaient de
nous attaquer un peu plus loin, au delà de la fontaine de Meschrou, et
de nous dépouiller si bien, que je fusse contraint de rentrer au Fezzan.
Nous résolûmes en conséquence, pour déjouer leurs plans, de modifier
notre itinéraire, en suivant la route du Bornou jusqu’aux monts
Tummo[25], et en obliquant de là au sud-est, de manière à contourner les
vallées septentrionales du Tibesti et à pénétrer, sans être trop vus, au
cœur même du pays.
[Illustration : Birsa.]
Le 23 juin donc nous reprîmes notre course : c’était le jour du _milad_,
autrement dit l’anniversaire de la naissance du Prophète ; aussi, avant
de partir, avions-nous fait un repas d’extra, en mangeant un chevreau
gras abattu de la veille. Une inflammation qui m’avait attaqué les deux
yeux ne laissa pas que de me rendre d’abord le chemin très pénible. La
fontaine de Meschrou (_Bîr Meschrou_), que nous atteignîmes le lendemain
soir, est la seule station aquifère qui se trouve entre la frontière sud
du Fezzan et les monts Tummo ; elle est située dans une longue vallée
d’érosion, ouverte au nord et au nord-est, qu’entoure un cercle de
collines de sable. Le sol, à côté d’elle, était jonché d’ossements
humains et de squelettes de chameaux. Je remarquai aussi, non sans
frisonner, à demi enfouis dans le sable, les cadavres momifiés de
plusieurs enfants, auxquels adhéraient encore des lambeaux d’indienne
bleue, restes de leurs vêtements. C’étaient sans doute de petits nègres,
faisant partie d’une caravane d’esclaves, qui avaient succombé là aux
souffrances de leur longue odyssée dans le Désert ; car il est d’usage,
quand ces négrillons exténués par les coups, la fatigue, la faim et la
soif, sont hors d’état de continuer leur route, de les abandonner sur la
place et de les y laisser agoniser misérablement sous les ardeurs
torrides du soleil. Nulle tombe n’abrite ces jeunes victimes de la
barbarie humaine ; c’est l’air du Désert qui se charge de les momifier
peu à peu et de les réduire à l’état de squelettes. Parfois, ces pauvres
traînards, en ramassant leurs dernières forces, parviennent à gagner la
fontaine la plus proche ; mais parfois aussi cette fontaine n’a plus
d’eau[26], et ils retombent alors désespérés aux bras de la mort.
[Illustration : Fontaine de Meschrou.]
Le lendemain, comme nous avions fait du reste la veille, nous profitâmes
du clair de lune pour nous mettre en route avant le lever du soleil, de
manière à éviter la chaleur vraiment intolérable du jour et l’espèce de
bain de sable dans lequel alors on ne cessait de nager. Grâce au calme
de l’atmosphère et au rayonnement, très intense, ces trajets de nuit
nous offraient l’avantage d’une fraîcheur extrêmement agréable. Ce
n’était du reste qu’à l’approche du soir, quand tombait le vent d’est
qui se levait régulièrement à l’aurore, et que, les rayons de l’astre
arrivant obliquement, la diffusion de lumière diminuait, que nous
commencions à jouir d’une libre perspective des objets. L’air ambiant
s’éclaircissait, nous livrant jusqu’au coucher du soleil une vue de plus
en plus vaste du paysage. Une chose que je ne comprends pas, c’est que
des voyageurs nous parlent du ciel du Désert comme offrant un azur
éternellement clair. Cet azur-là, je ne l’ai trouvé pour ma part ni
entre Tripoli et Mourzouk, ni au sud du Fezzan. Alors même que la
poussière et le sable n’enveloppent pas tout d’un voile épais,
l’intensité aveuglante des rayons solaires s’oppose à ce phénomène
d’azur, et la couleur de la voûte céleste présente plutôt une teinte
blanc bleuâtre.
A sept heures de Meschrou, nous atteignîmes l’avant-ligne de rochers qui
bornent au nord la série de terrasses de grès qu’on désigne sous le nom
de Grande-Vallée (_Lagsba Bouia_). L’âpre passage d’un point à l’autre,
le Grand chemin (_Tenija el Kebira_), comme on l’appelle, est réputé la
pierre de touche des chameaux qui vont au Bornou ou qui en viennent. Les
difficultés du pas sont toutefois plus grandes pour les bêtes qui
arrivent du sud, puisqu’elles ont déjà fourni quatorze ou quinze jours
de marche au moins, au moment de gravir cette rampe escarpée. A cette
Grande-Vallée, large de près de quatre heures au point où nous la
traversâmes, en attient une autre, séparée d’elle par une haute vague de
terrain rocheux, et nommée la Petite-Vallée (_Lagoba Kono_) ; puis, ces
deux dépressions franchies, on gagne par le Petit-Chemin (_Tenija el-
Srhîra_) le plateau d’Alaôta Kiou, une vraie hamada à 700 mètres
d’altitude au-dessus de la mer, et qui va s’élevant peu à peu vers le
sud, durant une journée de marche environ, jusqu’aux monts Tummo
susnommés. A l’est se trouve le groupe des collines rocheuses de
Lebrek ; du côté opposé se détache au loin un échevau considérable de
hauteurs, par lesquelles passait autrefois la route du Bornou, et qu’on
nomme la montagne des Sources (_Dj. el-’Aïn_).
Le 27, avant l’aurore, nous touchions aux premiers contreforts du relief
tibestien, et après une marche de six heures au travers d’un chaos de
cônes tronqués, de pyramides sans pointe et de sommités tabulaires, nous
arrivions à la fontaine, située sur le versant nord du mont Tummo
proprement dit, relief abrupte et de forme trapézoïde qui surgit du
plateau d’érosion comme une sorte de gigantesque témoin de l’altitude
primitive du sol. Vu de près, le massif est moins compact qu’il ne le
paraît à distance ; il se découpe en vallées profondes, présentant de
sauvages déchirures, et dont la traversée, très pénible, justifie bien
le nom d’El-Vâr (La Difficile) que porte cette montagne. Les
innombrables lits de cours d’eau, grands et petits, qui y prennent
naissance, s’inclinent dans le sens du sud-ouest. Le Tummo lui-même,
très allongé, court, du nord-est, dans cette direction. Vers l’orient, à
une demi-journée de marche environ, on aperçoit deux groupes de hauteurs
plus petits et de même figure, qu’on appelle les Filles du Tummo (_Tummo
Doba_).
Le fond de l’intumescence est une roche calcaire sur laquelle s’élèvent
de gigantesques blocs de grès sombre, recouverts parfois d’une couche
d’argile de plusieurs pieds d’épaisseur et incrustée de petits cailloux.
Comme altitude, elle ne domine point de beaucoup le plateau d’approche
(Alaôta Kiou) ; mais la plaine qui se trouve à ses pieds aussi bien que
ses vallées intérieures présentent une infériorité de niveau qui
s’accorde bien avec la formation de ces reliefs tabulaires que nous
avions remarqués, chemin faisant, tout le long de cette contrée
d’érosion. L’eau de la fontaine a un goût agréable et une délicieuse
fraîcheur ; aussi les caravanes arrivant du sud ont-elles coutume de
faire là une halte prolongée ; les âpres parois de grès d’alentour
portent toutes sortes de noms, d’inscriptions et d’emblèmes de tribus,
et dans les endroits sableux se trouve emmagasiné un amas inépuisable
d’excréments de chameau, qui constituent l’unique combustible dont se
servent pour cuire leur repas les voyageurs de passage en ce lieu.
AU DISTRICT D’AFAFI
* * * * *
CHAPITRE VI