Bien que le Désert, par son énorme étendue, son climat bien tranché,

l’isolement des oasis habitées, et la rareté des relations, favorise le

maintien des types ethniques, on conçoit néanmoins que les Gamarantes,

en raison de leur petit nombre, aient subi des transformations

successives. Déjà sans doute, au moment de la conquête romaine, ils

avaient commerce avec les contrées plus méridionales d’où leur venaient

l’ivoire, les plumes d’autruche, l’or et autres produits ; ces rapports

devaient toutefois être assez bornés ; mais quand l’invasion mahométane

eut amené un déplacement de population vers le sud, et que plus tard les

gens du Bornou se furent à leur tour avancés sur le nord et eurent porté

leur domination par delà Kawâr jusque dans le Fezzan, le maigre élément

aborigène dut insensiblement se trouver submergé. Un trafic relativement

animé se développa peu à peu entre le nord de l’Afrique et les pays

nègres, et ce fut la route du Fezzan aux bords du lac Tsâd qui, vu son

abondance d’eau, le nombre de ses oasis, la sécurité et le profit

qu’elle offrait, fut bientôt la plus fréquentée. Des marchands arabes et

berbères du nord s’établirent alors dans la vieille Phasanie, qui devint

comme le grand carrefour des divers chemins commerciaux, un centre de

négoce entre Tripoli et le Bornou, entre Timbouctou et le Caire, entre

les Touaregs et les Toubous. Ce va-et-vient de caravanes, dont la traite

noire formait le trafic dominant, et surtout l’importation des esclaves

femelles, modifièrent nécessairement le sang primitif. On comprend donc

qu’après avoir subi l’empreinte de tant de races successives et une

suite d’influences si hétérogènes, la population autochthone (100,000

âmes au plus) n’ait pu se maintenir intacte et ait perdu son caractère

original.

Aujourd’hui, dans les bourgades importantes, on ne rencontre presque

plus que des étrangers. Zella, dit M. de Beurmann, a pour habitants des

Oulad Hareïs venus il y a mille ans de l’Égypte ; Foghaa, Temissa et

Sirrhen ont des Zejadin dans leurs murs ; à Sokna, de même qu’à Waddan,

ce sont des Berbères purs qui dominent ; Schourafâ appartient toute à

des Zawila ; Temenhint est aux mains de ses fondateurs, les Beni-Bedre ;

Djedid, dans l’oasis de Sebha, doit, dit-on, son existence au marabout

Hamed el-Haderi. De même, le val Schijati est presque exclusivement au

pouvoir de Nomades du nord ; Gatroun est peuplée de marabouts dont les

ancêtres passent pour être venus du Maroc. Quelque diverses que soient

d’origine toutes ces tribus et ces familles, les unes arabes, les autres

berbères, elles n’en forment pas moins une alluvion d’étrangers sous

laquelle se trouvent noyés les restes des antiques Garamantes. Si l’on

ajoute à cela les Touaregs, les Toubous, et le fonds nègre importé, on

voit qu’il ne nous reste qu’un très petit noyau d’individus à comprendre

dans l’élément fezzanais, et que cet élément ne semble guère être qu’un

amalgame sans grande originalité.

Au point de vue de la couleur de la peau, les Fezzanais présentent les

mêmes nuances que celles qui dominent chez les Touaregs, les Toubous, et

aussi les Tripolitains et les gens du Bornou ; à cet égard toutefois ils

se tiennent plus près de leurs voisins du Désert. Moins foncés de teint

en général que ne le sont les Toubous du nord, ils ont à peu près la

même la taille qu’eux, mais sans posséder ni leur élégance de forme, ni

leur souplesse élastique. Au lieu du galbe ovale et des traits accentués

de ces derniers, ils ont la plupart du temps le visage arrondi et sans

caractère ; ils sont en outre lourds d’allures, et montrent souvent une

propension, rare dans le désert, à l’obésité. Tout en eux annonce

l’insouciance et la mollesse ; ils se laissent tyranniser et dépouiller

par leurs gouverneurs, et ont peur de leurs ennemis et de leurs voisins.

Ils sont gourmands et libertins, excellents du reste, pleins de douceur,

et aussi de probité. C’est cette dernière qualité, dont s’émerveillait

déjà si fort, au commencement de ce siècle, le cheik Mohammed, de Tunis,

qui, aujourd’hui encore, recommande et honore ces pauvres gens. Quelque

encouragement que la faiblesse du gouvernement, la dissémination des

lieux habités et la misère générale sembleraient devoir accorder à la

malhonnêteté et au vol, chacun, au Fezzan, vit en pleine sécurité sur ce

point. Le voyageur peut parcourir seul et sans crainte toute la longue

route de Tripoli à Mourzouk, et ce n’est que depuis qu’il y a une

garnison turque que les gens de la ville ont pris l’habitude de fermer

la nuit leurs maisons.

Quelle différence entre l’humeur du Fezzanais et celle de ses proches

voisins du Désert ! Autant les premiers sont apathiques, timides,

affables, honnêtes et portés au plaisir, autant le Touareg est vaillant

et austère, le Toubou, infatigable, égoïste, rusé, rapace et frugal.

Même différence physique et morale entre les femmes fezzanaises et les

femmes tedâs[22] : celles-ci, dont l’attitude et la démarche trahissent

le caractère déterminé, s’occupent activement, en l’absence de leurs

maris, de l’administration de la maison, du négoce, et sont d’une

fidélité exemplaire ; celles-là, au contraire, sont d’une nonchalance,

d’une étourderie et d’un dérèglement de mœurs qui se décèlent dans leur

extérieur. Cette diversité de natures apparaît nettement dans les danses

nationales, qui, loin d’offrir, chez les Fezzanaises, la gracieuseté et

la décence de mouvements qu’on remarque chez les femmes toubous,

rappellent au contraire la façon de danser aussi peu avenante que

triviale des femmes arabes.

La vie religieuse a perdu au Fezzan toute originalité et toute force. On

y comptait jadis beaucoup d’adhérents aux sectes qui, au fond de

l’Orient, avaient pris naissance dans l’Islam, et qui n’avaient pas

tardé à se répandre parmi les tribus berbères du nord de l’Afrique, les

Kaouridjas et les Ibadijas ; mais actuellement tous les habitants y sont

de paisibles Sunnites suivant le rite des Malekijas, et les hommes

cultivés eux-mêmes n’y connaissent plus seulement de nom ces formes de

particularisme religieux qui, dans les premiers siècles de l’hégire, ont

rendu si difficiles aux vrais croyants la conquête de la partie nord-

ouest de l’Afrique et la réduction des Berbères. Dans les temps

modernes, il est vrai, une secte fondée par Sidi Senousi, et originaire,

dit-on, du pays de Tlemcen, — celle des _Senousis_, comme on l’appelle

du nom de son promoteur, — s’est implantée peu à peu au Fezzan, mais

sans réussir à inoculer le virus du fanatisme à ce petit peuple

insouciant. Du centre de propagande établi à Djaherboub, sur la

frontière assez vague qui sépare la Tripolitaine de l’Égypte, cette

société de missions finit par étendre son influence sur toute la moitié

nord-ouest du continent, créant des Instituts (_zâwias_) à Sokna, à

Zawilâ, à Mourzouk, semant des stations religieuses sur le chemin de

Djâlo à l’Ouadaï, colonisant au nord du Tibesti l’oasis de Wau, et, de

la grande oasis toubou de Kawâr, sur la route du Bornou, où elle avait

installé son siège, s’avançant au sud vers le Wanjanga et l’Ouadaï même,

dont le roi Ali passait pour son séïde le plus chaud. J’eus occasion,

étant à Mourzouk, de juger de l’adresse opiniâtre au moyen de laquelle

ces fanatiques, véritables jésuites de l’Islam, réussissent à prendre

dans leurs filets une partie du territoire africain. Sans chercher à

faire tout d’abord des prosélytes dans les masses, ils s’appliquent à

s’acquérir des amis dans les localités les plus civilisées du Désert.

L’Égypte proprement dite, avec ses fameux Oulémas, est laissée par eux

de côté ; Tripoli n’est point non plus un théâtre d’activité qui leur

convienne ; le Fezzan n’est pour eux qu’un point de départ, et au Bornou

même, dont les savants, et à leur tête le cheik Omar, jouissent d’une

grande renommée dans le monde soudanien, ils ne s’avancent qu’avec

précaution. Les points que visent surtout leurs efforts, ce sont les

pays toubous où ce genre de propagande n’a pas encore pénètre (Tibesti,

Borkou, Bahar el-Ghazâl, Kânem), puis la région des Bidêjats (Wanjanga

et Ennedi), les tribus sauvages de l’Ouadaï, et les oasis égyptiennes.

Et partout où ils gagnent des adhérents, ils recueillent abondante

moisson de biens terrestres pour la gloire du Très-Haut ; en chaque lieu

du Désert où ils établissent leurs pieuses stations, ils commencent par

signer avec les indigènes un traité qui leur livre les plantations de

dattiers avec des droits de toute nature.

Jusqu’à présent, c’était surtout l’ouest de l’Afrique qui avait eu le

monopole de ces associations religieuses et de ces sortes de maîtrises

spirituelles souvent doublées d’une puissance politique et temporelle

assurant à leurs détenteurs un pouvoir supérieur à celui des princes.

C’est ainsi que Rohlfs parle d’un prêtre du Maroc ayant, ou peu s’en

faut, l’autorité d’un pape ; de même, à Timbouctou, règne la famille des

cheiks el-Bakaï, laquelle tire son origine du célèbre conquérant de

l’Afrique du Nord, Sidi Okba el-Fahri, et exerce une influence

incontestée sur les Touaregs de l’ouest jusqu’à Touât ; de même encore,

au siècle passé, des frontières du Maroc jusqu’à Tripoli, dominait un

autre souverain spirituel, Sidi Ahmed el-Tedjani, devant lequel

s’inclinaient les peuples et leurs régents. Quant à la partie orientale

du Désert, elle n’avait jamais connu ce genre de suprématie religieuse,

jusqu’au moment où le fanatique Senousi y introduisit son âpre doctrine,

laissant dès l’abord bien loin derrière lui, en fait de haine contre la

civilisation et ses représentants, tous ses devanciers et collègues de

l’ouest. Le pape marocain, en effet, lors même qu’il sut que Rohlfs

était chrétien, n’en resta pas moins son fidèle protecteur ; Ahmed el-

Bakaï en agit de même avec Henri Barth, et Sidi Ahmed, le chef de la

secte des Tedjanas, que j’avais eu occasion de voir en 1860 quand il

vint à Tunis, me parut être un homme bienveillant qui ne croyait pas se

souiller en causant amicalement avec un chrétien. Les Senousis, au

contraire, ont pour les chrétiens une haine forcenée qui devait, par la

suite de mes voyages, me causer plus d’un désagrément et plus d’un

péril.

Mais, pour en revenir à la douce et indolente population fezzanaise, ce

n’était certes pas un milieu où ce fanatisme ascétique put revêtir un

caractère agressif. Sauf en quelques points isolés, tels que la ville de

Zawila, où M. Duveyrier fit l’expérience du zèle des sectaires, les

rapports des chrétiens avec les habitants et même avec les marabouts

sont partout plus agréables qu’ils ne le sont dans la plupart des pays

mahométans.

L’instruction, au Fezzan, ne peut manquer de se ressentir de cette

nonchalance religieuse. Mourzouk ne possède pas un seul de ces savants

renommés, qui attirent de loin les curieux, et qu’on rencontre même en

Nigritie ; les exigences de la civilisation locale et des relations

extérieures y sont toutefois assez puissantes pour que chacun se croie

obligé d’aller à l’école apprendre les notions élémentaires de la

lecture et de l’écriture. En dehors de l’arabe, qui est naturellement la

langue enseignée, il n’existe point de parler populaire particulier aux

Fezzanais et susceptible de fournir un critérium sûr à l’ethnologie. La

population flottante, qui appartient aux éléments toubou et touareg, se

sert de ses idiomes d’origine ; dans les colonies berbères de Sokna,

Waddan, Temissa, on trouve, ayant droit de cité à côté de l’arabe, des

dialectes berbères qui se rapprochent de celui de Rhadâmès ; mais ce

sont des îlots linguistiques strictement délimités. Quoique la partie la

plus méridionale du Fezzan compte un fort appoint de Toubous et que tout

le commerce de la province avec le Tibesti se fasse exclusivement par

cette zone sud, quoique les marabouts de Gatroun et de Bachi se marient

de préférence à des femmes toubous, la langue du Tibesti n’a jamais pu

franchir ce district extrême. Un idiome qu’on parle plus communément,

c’est celui du Bornou ; il a même la primauté sur celui d’Haoussa (qui

est également d’un usage fréquent), et on peut dire qu’il est répandu

plus ou moins par tout le Fezzan. Mais, bien que ces deux dernières

langues soient apprises des enfants avant qu’ils n’aient connaissance de

l’arabe, et que, dans beaucoup de maisons, l’une d’elles demeure le

parler dominant, on n’en peut rien inférer de décisif ; le grand nombre

d’esclaves femelles venues depuis des siècles par cette route du Soudan

et les importants voyages commerciaux entrepris jadis par les habitants

suffisent à expliquer ce phénomène. A côté des femmes légitimes prises

dans le nord ou dans le pays même, la religion autorise la coexistence

de concubines, qu’on tire de la Nigritie. Il est rare de trouver une

famille où il n’y ait point des enfants représentant toutes les nuances

diverses de teint. De quelque mère qu’ils sortent, tous ces enfants,

dans leur premier âge, sont principalement aux mains des esclaves ; mais

comme, lorsqu’ils grandissent, la langue arabe reprend de plus en plus

le pas auprès d’eux, il en résulte que, somme toute, c’est celle-ci qui

est sans conteste l’idiome le plus généralement répandu.

De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que le Fezzanais constitue

un type de transition entre l’habitant de la côte septentrionale et les

tribus du Désert d’une part, et ce même habitant et les gens du Soudan,

d’autre part. C’est du nord que lui est venue, par le double élément

berbère et arabe, l’altération première de son caractère distinctif ;

c’est du nord aussi que lui sont venus et ce qu’il a reçu de

civilisation et l’influence politique et maîtresse qui a opéré sa

transformation. Le sud, d’un autre côté, a agi sur lui d’une manière

périodique, et, jusqu’à ces derniers temps, les hommes du Soudan n’ont

cessé de transfuser leur sang dans le sien. Avec ses voisins de l’ouest,

les Touaregs, il n’a pas eu beaucoup de rapports ni de mélanges ; avec

les gens du Tibesti, il en a eu davantage, et, une chose qu’il importe

ici de remarquer, c’est que, malgré cela et malgré l’analogie des

climats où vivent les deux peuples, il y a une différence bien tranchée

entre le Fezzanis et le Toubou. Cette circonstance serait de nature à

militer contre l’hypothèse que la population du Fezzan et celle du

Tibesti ont une origine identique, quelles que soient même les

métamorphoses subies par la première dans le courant des siècles et la

stabilité relative que la seconde a pu conserver derrière ses

inaccessibles rochers ; elle prouve en tous cas que, dans cette question

de mélange ethnique, ce sont d’autres éléments qui prévalent.

SUR LE CHEMIN DU TIBESTI

* * * * *

CHAPITRE V

Arrangements avec Kolokomi. — Départ de Mourzouk. — Halte à Gatroun. —

Le marabout Bou Zeïd. — Tedcherri. — Un nouveau compagnon. — La fontaine

de Meschrou. — Passage du mont Tummo.

I

Les nombreux accès de fièvre que j’avais eus encore en mai m’avaient

causé une dyssenterie lente qui me faisait désirer de partir le plus tôt

possible. Vers la fin du mois arriva d’ailleurs le noble Toubou qu’Hadch

Dchâber avait promis de m’envoyer[23]. Ce noble, du titre de _Maïna_,

dont le nom était Akremi, mais qui était plus connu sous son surnom de

Kolokomi, était accompagné d’un sien cousin, appelé Wolla. C’était un

vigoureux gaillard de vingt années, d’une bonne taille moyenne, avec un

teint fortement bronzé et une figure ronde, dont les traits et la barbe

abondante n’avaient rien du nègre, dans le sens ordinaire du mot. Wolla,

plus maigre et plus noir de peau, avait au contraire un visage ovale. Le

premier prétendait du reste avoir du sang touareg dans les veines, bien

qu’en dehors des captures de femmes que la guerre amène, les deux tribus

ne se mélangent guère. Il portait le costume du Bornou, et à voir son

accoutrement délabré, qui ne brillait pas précisément par la propreté,

on n’eût certes pas soupçonné en lui un personnage de qualité. Il est

juste de dire que cet extérieur misérable n’altérait en rien la dignité

de sa démarche non plus que l’air de fierté qui sied à tout libre fils

du Désert. Les gens qui le connaissaient pour l’avoir vu plusieurs fois

au Fezzan rendaient de lui ce témoignage relativement satisfaisant,

qu’il était un des moins mauvais parmi les hommes de sa tribu, lesquels

sont, à vrai dire, tous de francs coquins.

Le 24 mai, je signai avec lui un arrangement aux termes duquel il

s’engageait à me servir de guide dans toutes les parties du Tibesti où

il me plairait d’aller, et à me ramener ensuite au Fezzan ; ce,

moyennant la somme de 80 mahaboubs (405 francs), une moitié payable

d’avance, et l’autre moitié à remettre aux mains d’Hadch Dchaber, pour

lui être donnée après mon retour. Je lui promettais en outre, comme

supplément de récompense, au cas où tout se passerait bien, un fusil à

pierre, et je me réservais de reconnaître de gré à gré les services que

m’aurait rendus son cousin. Enfin, sans préjudice du souverain de la

contrée, Tafertemi, chacun des principaux nobles du Tibesti, — le nombre

en était préalablement fixé à sept, et c’était Hadch Dchaber qui s’était

chargé d’en dresser la liste nominative, — devait recevoir un burnous de

drap rouge. C’étaient là des conditions onéreuses, d’autant plus que le

second guide que j’avais à prendre parmi les marabouts de Gatroun ne

manquerait pas vraisemblablement de se mettre à un prix encore plus

élevé ; toutefois, comme il était de notoriété dans la susdite ville que

M. de Beurmann avait payé la même somme lors de son traité avec

Tafertemi, je n’avais qu’à consommer le sacrifice.

J’eus la chance de dénicher à Mourzouk même une demi-douzaine de burnous

en drap rouge et trois costumes du Soudan bleus foncés, à teinture

d’indigo. On me fit les burnous de douze à vingt thalers Marie-Thérèse

pièce, sans que je pusse obtenir de diminution, malgré les piqûres de

mites dont plusieurs d’entre eux étaient ajourés. Moindre de plus de

moitié fut le prix des vêtements soudaniens, bien que les Toubous, comme

les Touaregs, y attachent tout autant de valeur qu’aux burnous. A ces

objets, je joignis des bonnets de Tunis, de la mousseline pour turbans,

de la poudre d’antimoine, du benjoin, du tabac et des cotonnades. Quant

aux présents que je devais plus tard porter au Bornou, je les laissai

naturellement chez moi, à la garde de Brahim Ben Aloua.

En dépit de toutes les assurances de Kolokomi et d’Hadch Dchaber, le

brave Mohammed de Gatroun ne se départit pas un seul instant de sa

réserve pleine de méfiance ; il s’en référait avec raison à l’expérience

des douze années qu’il avait passées au sud du Fezzan, parmi ses demi-

compatriotes, et à celle des deux voyages qu’il avait faits au Tibesti,

le pays natal de son père. Le noble Kolokomi ne lui inspirait qu’une

médiocre estime ; son unique espoir était le marabout que nous

prendrions pour guide à Gatroun, surtout si ce devait être cet Ali de

Bachi, qui déjà était connu de moi, ou bien un certain Bou Zeïd, du même

village. Moi, de mon côté, considérant l’âge avancé de Mohammed et la

répugnance qu’il manifestait pour mon entreprise, je lui proposai de me

chercher un serviteur au fait de la langue toubou, en l’engageant à

rester lui-même en arrière ; mais l’excellent homme déclina mon offre

avec une sorte d’indignation : « J’ai promis, dit-il, à tes amis de

Tripoli de te conduire sain et sauf au Bornou, comme j’y ai conduit tes

_frères_ Abd el-Kerim (Barth) et Mustafa Bey (Rohlfs) ; avec l’aide de

Dieu, nous atteindrons ensemble ce but ; jusque-là je ne te quitterai

pas, et s’il t’arrive quelque malheur chez ces perfides Toubous,

j’entends partager ton sort. »

Tandis que j’achevais mes préparatifs de départ, ledit Mohammed s’en

alla dans son village natal, d’où il revint, le 4 juin, avec quatre de

nos chameaux, qu’on y avait mis au vert, plus sa moitié, un sien rejeton

âgé de dix-huit ans, et un jeune chien _Doudjâli_, que nous résolûmes

d’emmener. La femme de mon Gatrounois, qui était également de souche

toubou, quoique née au Fezzan, était une vieille aussi noire de peau que

lui, et qui avait pris, à la longue, la placidité philosophique de son

époux. Elle portait un beau châle égyptien de laine foncée avec un

gigantesque cylindre de corail rouge dans l’aile droite du nez. Encore

qu’il n’y eût pas entre eux de bien vives démonstrations d’amour, ils

semblaient toutefois très sensiblement attachés l’un à l’autre, et, dans

le peu d’enthousiasme que la femme, elle aussi, montrait pour notre

voyage au Tibesti, perçait l’unique souci de Mohammed.

Devant le pacha et le conseil rassemblé, Kolokomi se comporta avec une

simplicité intelligente qui n’était pas dénuée de dignité. On me confia

à lui solennellement, on lui déclara qu’il répondait en quelque sorte

sur sa tête de mes biens et de ma vie, et qu’il devait s’obliger à me

conduire, s’il était possible, jusqu’au Borkou, ou, tout au moins, à me

ramener au Fezzan. Il répondit que, pour le Tibesti, il assumait la

responsabilité, mais que, pour le voyage au Borkou, cela dépendait de

ses collègues, les autres nobles, dont plusieurs étaient plus influents

que lui. Puis un _fatiha_ solennel (prière du Coran) fut dit, en manière

de bénédiction, sur notre voyage, lequel fut fixé au surlendemain.

Quant à mon amie mademoiselle Tinne, elle devait partir le jour même.

Ichnouchen était attendu au val el-Gharbi, et c’était là qu’elle devait

conclure avec lui les arrangements d’un voyage chez les Touaregs. Le

soir du 5 juin, je l’accompagnai jusqu’à la porte de l’ouest, où ses

gens étaient campés sous les murs de la ville. Si l’entreprise que je

méditais passait pour être extrêmement périlleuse, la sienne, en

revanche, garantie par un chef puissant qui, durant sa longue vie, — car

Ichnouchen était très âgé, — s’était acquis un renom de loyauté, et

ayant pour objectif un pays habité par un peuple dont la bonne foi, la

religiosité et l’horreur du parjure étaient proverbiales, ne semblait

offrir aucune espèce de danger sérieux. C’est dans ces sentiments que

nous prîmes congé l’un de l’autre, congé d’autant plus cordial de ma

part, que, pendant notre commun séjour à Mourzouk, j’avais conçu une

très haute estime pour l’esprit et le cœur de l’intrépide Hollandaise.

Le 6, à mon tour, à 1 heure de l’après-midi, je sortis de la ville par

la porte de l’est, en compagnie de Giuseppe Valpreda, de Mohammed, d’Ali

et de Sa’ad, non sans qu’une dernière fois Hadch Brahim eût fait appel à

la conscience de mon guide toubou. Nous nous dirigeâmes vers le sud-est,

en longeant les quelques huttes de palmier dont se compose le petit

village de Moureïzouk (diminutif de Mourzouk), et, au bout de quatre

heures, après avoir dépassé les ruines de deux hameaux, qui attestent

les progrès de la dépopulation dans le pays, et franchi une chaîne de

collines peu élevées, nous débouchâmes dans la plaine qu’on nomme la

Tabanija. Il s’y trouve deux fontaines : l’une, à l’ouest, sert, par une

vieille habitude, de lieu de campement aux Toubous ; l’autre, à l’est,

est visitée par les Touaregs, à l’époque de la cueillette des dattes. Ce

fut près de la seconde, qui, à une profondeur d’un mètre et demi,

contient une quantité fort médiocre d’eau à la température de vingt

degrés centigrades, que nous nous décidâmes à établir notre campement de

nuit. A peine y étions-nous installés, que les nuages dont le ciel

n’avait cessé de se couvrir crevèrent en un orage. Il ne plut pas

abondamment, mais assez toutefois pour donner à mon guide toubou et à

Mohammed la ferme conviction qu’Ichnouchen se trouvait au val Gharbi, un

voyage de ce chef au Fezzan étant inséparable de la pluie.

Le lendemain, au bout de quatre heures et demie de marche, nous

atteignîmes le village de Bidan, assemblage minable de cabanes, avec une

mosquée en argile, près d’un bois de palmiers où nous nous retirâmes au

frais avec nos chameaux. Nos noirs s’étaient procuré une quantité

respectable de lakbi, si bien qu’Ali et Sa’ad se trouvèrent bientôt dans

un état déplorable. Le grave Mohammed, sans aller jusqu’à cet oubli de

sa dignité, s’égaya néanmoins lui-même jusqu’à déployer une faconde que

je n’avais jamais eu occasion d’admirer en lui. Cette joyeuse échappée

de mes serviteurs, qu’en me reportant par la pensée à l’époque où

j’étais étudiant je ne me sentis pas le courage de troubler, eut pour

moi des suites funestes. Je m’étais endormi doucement à l’ombre d’un

dattier, si bien que le soleil en tournant vint darder ses rayons sur

mes jambes, sans que pour cela je me réveillasse, et que mes compagnons,

on le conçoit de reste, eussent des yeux pour le péril que je courais.

Il en résulta qu’en sortant de mon assoupissement j’éprouvai dans les

deux pieds une douleur sourde et une sensation particulière de lourdeur,

premiers symptômes d’une inflammation dont je devais fort souffrir.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 9 / 46 段