Arrivons aux conditions climatériques et sanitaires du Fezzan. Mon

séjour à Mourzouk s’est assez prolongé pour que j’aie pu faire une suite

importante d’observations météorologiques, qui, sans embrasser toute

l’année, puisque mon voyage au Tibesti a eu lieu de juin à septembre,

englobe néanmoins les mois d’avril et de mai 1869 et toute la période

comprise entre la mi-octobre de la même année et le commencement d’avril

1870.

La température, qui, en avril 1869, avait varié de 7 à 37 degrés

centigrades, avec un écart maximum dans une même journée de 18 degrés,

ne dépassa pas, le mois suivant, le chiffre de 41. En octobre, après mon

retour, elle fut à peu près la même qu’en avril. Décembre présenta un

minimum de 1 degré au-dessus de zéro, et un maximum de 27 degrés ; le

thermomètre oscilla, en janvier, de 0 degré à 29 degrés ; en février, de

1°,8 à 32°,5 ; et enfin en mars, de 7° à 37° : soit, pour 1869, une

température moyenne de 22°,2 en avril ; de 28°,8 en mai ; de 20°,9 en

octobre ; de 17 degrés en novembre ; de 14 degrés en décembre ; pour

1870, une moyenne, en janvier, de 12 degrés ; en février, de 14°,8 ; en

mars, de 19°,9. Les écarts les plus faibles eurent lieu en avril, par un

vent du nord, en mai, par un vent du sud oscillant de l’ouest au sud-

est ; en octobre, par le souffle d’est ; en novembre, par le souffle de

nord-est ; en décembre, par celui de nord-ouest, tandis qu’en janvier,

février et mars la direction corrélative du vent fut le nord, l’ouest et

le nord-ouest.

Il ne pleut, ai-je dit, que très rarement au Fezzan ; vu le défaut

d’humidité de l’atmosphère, la rosée même y manque presque complètement,

quoique l’abaissement de la température dans les mois d’hiver semblerait

y devoir favoriser ce dépôt auroral. Ce n’est que lorsque les vents du

nord soufflent, que le temps, l’hiver, se dispose à la pluie ; en été,

les vents d’est, de sud-ouest et de sud amoncellent aussi fréquemment

des nuages. En somme, les vents qui dominent sont, de mai à novembre,

ceux de l’est et du sud, et, pour le reste de l’année, ceux de l’ouest

et du nord.

Bien qu’à priori la région paraisse devoir participer de l’extrême

salubrité qui distingue en général le Désert, on a vu déjà qu’il n’en

est rien, à cause des marais salés ou _sebchas_ qui y développent la

fièvre, et font des environs de Mourzouk un territoire aussi empesté que

l’est la contrée d’eaux stagnantes qui se trouve autour du lac Tsad. J’y

ai, pour ma part, plus souffert de la malaria que dans les districts

bien arrosés qui sont au sud du Grand-Désert, et où j’ai pénétré par la

suite. De l’automne de 1869 au printemps de 1870, je n’ai presque pas eu

une semaine sans un accès de fièvre. Les Arabes et les Berbères

contractent pour la plupart à Mourzouk un état de langueur dont ils se

ressentent le reste de leurs jours.

Les saisons les plus malsaines sont l’été et l’automne ; aussi dit-on

là-bas que le mauvais moment commence quand les pastèques mûrissent. Les

localités du val Schijati ne sont pas mieux partagées que le chef-lieu ;

il y régnait, lors de mon arrivée au Fezzan, une épidémie qui m’a paru

être un typhus, sorte de maladie assez fréquente là-bas à l’état

sporadique. Le choléra, lui aussi (_Bou-Kemasch_), est venu, vers la fin

de 1850, de Tripoli au Fezzan et a fait de nombreuses victimes. La

variole y est souvent apportée par les caravanes d’esclaves. Il est

d’usage alors, dans la période d’incubation, d’injecter les yeux du

patient au moyen de sa propre urine, et de lui frotter du même

ingrédient le corps tout entier ; puis, l’éruption une fois déclarée, on

lui enveloppe les parties malades avec du coton imbibé d’urine chaude de

chameau, en lui injectant derechef dans les yeux une légère macération

d’oignon et de tamarin. La vaccination du reste est connue, et on la

pratique quelquefois ; les deux endroits que, dans ce cas, on choisit de

préférence, ce sont les bouts de l’oreille ou les tempes.

Certaines maladies chroniques du poumon ne sont pas rares non plus au

Fezzan ; on y connaît la phthisie et on la redoute ; elle passe tout

ensemble pour héréditaire et pour contagieuse, de sorte qu’on évite avec

soin le contact de ceux qui en sont atteints. La pleurésie, qu’on

appelle _Bou-Djeneb_, se rencontre aussi, de même que la bronchite, les

épidémies de coqueluche, les affections des voies digestives, les

rhumatismes, les maladies de la peau, la syphilis et l’ophthalmie. La

dyssenterie existe également sous la forme sporadique, mais jamais avec

les symptômes alarmants qu’elle a dans le nord ; elle est, en revanche,

plus tenace : on la traite par le _karad_, fruit tannant de l’_Acacia

nilotica_, ou par l’emploi d’os pulvérisés. Contre les maladies de la

peau, telles que la rougeole, on use d’une fomentation d’huile et de

sel ; contre l’urticaire interviennent les excréments de bœuf, de mouton

et de chameau ; contre la gale (_djerâb_) on se sert, comme chez nous,

d’un liniment soufré, auquel on joint de la sève de froment ou de la

poudre macérée dans de l’huile. Quant à la syphilis, très répandue par

suite de l’extrême immoralité des Mourzoukois et du grand nombre

d’esclaves femelles qu’ils ont à leur disposition, on l’appelle la

grande maladie (_El Kebîr_) ou la _sultane_, à savoir la reine des

maladies. C’est une affection pour ainsi dire en honneur, fort bien

portée aux yeux du peuple, et comme elle passe pour avoir accès jusque

dans le paradis de Mahomet, pas un Fezzanais n’a honte d’en être atteint

et de l’avouer. Il est juste d’ajouter que dans les petits centres de

population éloignés du chef-lieu, ce mal est rare, et, dans quelques-uns

même, inconnu. On traite ce genre d’hémotoxie, du moins chez les gens

bien élevés, par une salsepareille, qui, à Tunis et sur les autres

points de la côte nord, porte le beau nom de Plante bénie (_Mabroukâ_),

ou à l’aide d’autres décoctions végétales accompagnées d’une diète

absolue[17].

Quant aux femmes, on cherche à augmenter leur fécondité, en leur faisant

absorber, je ne sais pourquoi, les intestins salés de jeunes levrauts

têtant encore leur mère. Comme la chasteté est la moindre vertu des

Fezzanaises, et que cependant une preuve de leur légèreté pourrait

parfois leur créer quelques difficultés pour se marier, il n’est pas

rare qu’on provoque chez elles les avortements. On se gêne d’autant

moins, que la loi n’a cure de ces vétilles et que les vieilles femmes

peuvent impunément, en ces occasions, prêter le concours de leur

expérience. C’est du reste une idée reçue qu’un enfant peut

« sommeiller » des années ou même indéfiniment au sein qui en a reçu le

germe ; aussi, comme les Fezzanais ont à faire de longs et fréquents

voyages, cette pieuse croyance intervient-elle toujours à propos, quand,

après des années d’absence, l’épouse infidèle présente au mari un

surcroît honorable de famille. Peut-être maint Mourzoukois sent-il

naître en lui quelques doutes ; mais il n’a absolument rien à dire, et

mon sage ami lui-même, Hadch Brahim Ben Aloua, avait eu des preuves

indiscutables de la fréquence de ces phénomènes. Les femmes accouchent

généralement sans avoir besoin de l’assistance de l’art.

C’est le moment d’ajouter que la médecine, au lieu d’être exercée par

des praticiens de profession, est le monopole de vieilles femmes

entendues à qui l’empirisme tient lieu de science. On sait parfaitement

où s’arrête l’efficacité de leur concours, et, là où l’on n’a plus rien

à attendre de leur expérience, on en appelle exclusivement à la religion

qui, par la main des devins, livre alors ses talismans mystérieux :

tantôt ce sont des versets sacrés qu’on se fait écrire, en manière de

médication, dans le voisinage de l’organe affecté ; tantôt c’est un

petit morceau de papier, portant également un libellé saint, que le

malade ingurgite, à moins qu’il n’en boive l’encre délavée ; sans

préjudice, bien entendu, des philtres et amulettes qui ont la vertu de

rendre invulnérable aux balles, aux coups et piqûres, et de prévenir les

maladies.

III

Le Fezzan est l’antique _Phasania_[18], le pays des Garamantes, lequel

s’étendait sans doute autrefois au delà des bornes actuelles de la

province turque. Pline, parlant de l’expédition qu’y fit Cornelius

Balbus, dit que la Phasanie renfermait au-dessus de la Syrte, vers le

désert, les villes d’Aldela et de Cillaba, que les Romains avaient

assujetties ainsi que Cydamus, dans le district limitrophe, celui de

Sabràta ; plus loin, ajoute-t-il, court de l’est à l’ouest une longue

chaîne de montagnes auxquelles leur aspect aduste a valu le nom de

Montagnes-Noires, et au delà de celles-ci se trouve le Désert proprement

dit, avec les villes de Matelgès, de Debris et de Garama, cette dernière

la capitale fameuse des Garamantes. Des noms de localités et de tribus

qui figurèrent dans le triomphe de Balbus, on peut inférer que Cydamus

est notre Ghadâmès d’aujourd’hui, Garama la bourgade de Djerma, au val

de Gharbi, et Cillaba, peut-être, Zella.

Hérodote, dénombrant de son côté les peuplades libyennes à l’ouest de

l’Égypte, dit que de Thèbes aux Colonnes d’Hercule s’étend un plateau

sablonneux où, de dix en dix jours de marche, se rencontrent des

collines de sel gemme avec des sources d’eau douce, et que les

populations qui l’habitent sont successivement, en allant vers l’est,

les Ammoniens, les Oudchilans, les Garamantes, les Gétules, puis, sur

tout le pourtour sud de ceux-ci, les Éthiopiens. Après la réduction en

province romaine, sous le nom de Phasania, de cette contrée des

Garamantes[19], dont Garama resta le chef-lieu, il y eut encore

plusieurs expéditions, dont l’une, conduite par Julius Maternus, pénétra

jusqu’aux régions éthiopiennes situées au-dessous du Fezzan. Quelques

restes de constructions, en pierres énormes d’un grès rouge qu’on

tirait, près de là, des montagnes d’Amsa, attestent encore, dans

l’antique Garama, la domination des maîtres du monde. Passé la centième

année de notre ère, on ne retrouve plus mention de ces districts, dans

les annales si mouvementées de l’Afrique du Nord. Trois siècles plus

tard, les Vandales mettent fin à la puissance romaine dans ce continent,

et eux-mêmes, moins d’un siècle après, sont expulsés par les Maures et

les Byzantins. Toutefois ces révolutions successives n’affectent que la

côte septentrionale ; les districts du désert, pauvres et mal peuplés,

n’y jouent naturellement aucun rôle, et l’histoire se tait sur leur

destinée. Puis survient l’invasion mahométane avec laquelle s’ouvre une

ère nouvelle ; on recommence alors à entendre parler de temps à autre

des régions fezzanaises ; mais d’une Phasanie, en tant que formant un

pays à part, il n’en est plus question désormais, non plus que de

Garamantes et de Libyens : c’est de Berbères qu’il est fait mention.

Les Libyens que, mille ans déjà avant notre ère, les Phéniciens avaient

trouvés dans le pays lorsqu’ils y fondèrent la ville d’Utique,

représentent pour nous la race autochthone ; et, en effet, Hérodote et

Polybe ne désignent jamais l’Afrique autrement que sous le nom de

_Libye_. Ces Libyens étaient des nomades occupant le littoral des deux

Syrtes, et confinant au sud à des Éthiopiens ; une étroite parenté

existait entre eux et les laboureurs sédentaires des rivages fertiles

qui forment aujourd’hui la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. De ce côté,

ils avaient pour voisins le peuple vagabond des Gétules. Pour quel

élément constitutif ces Libyens ont-ils figuré dans la formation des

peuplades berbères que l’on vit apparaître plus tard ? C’est là une

question obscure ; mais leur action, à ce point de vue, a dû être à coup

sûr considérable. En dépit de toutes les étymologies que l’on a

cherchées à ce nom de _Berbères_, la plus simple, celle qui se tire du

mot _Barbari_, semble la plus plausible, et dans ce cas l’appellation se

confondrait avec celle de Libyens, c’est-à-dire d’Autochthones.

Ceux-ci sans doute avaient subi de nombreux mélanges. S’appuyant sur les

livres d’Hiempsal, Salluste dit que de l’alliage des Libyens sédentaires

du nord-ouest de l’Afrique avec des Arméniens et des Mèdes était

résultée, sur la côte de la Méditerranée, la peuplade appelée Maures, et

que du mélange des Gétules avec des Perses émigrés au Maroc étaient

sortis les Numides (ou Nomades) : cette assertion, bien que dénuée de

toute valeur historique, prouve du moins la nécessité d’expliquer d’une

manière quelconque les altérations insensibles qu’avait éprouvées

l’antique race libyenne.

Les Libyens nomades de l’est, bien qu’ils n’aient pas été soumis à des

métamorphoses aussi rapides et aussi radicales, n’ont cependant pas

échappé non plus à l’immixtion d’éléments étrangers. Suivant les savants

arabes, les Berbères seraient originaires de l’Yémen, de la terre de

Chanaan ou de la Syrie, et se rattacheraient à Goliath et aux

Philistins. Un savant historien, Ibn Chaldoun, assure même tout

bonnement qu’ils descendent de Chanaan, fils de Cham et petit-fils de

Noé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ont vécu des siècles durant

avec les Arabes au nord de l’Afrique ; la plupart de leurs tribus sont

venues d’Arabie, et il y en aurait même, à ce qu’affirment les savants

arabes, dont il serait possible de reconstruire généalogiquement

l’ascendance tout entière. Sans insister sur ce problème ardu

d’origines, il est constant que, bien des siècles avant l’Islam, ils

étaient en Afrique, et que la vieille souche libyenne est pour beaucoup

dans leur sang.

Conquis en partie, au septième siècle, par un lieutenant d’Omar, le

second calife, lequel venait de s’emparer de l’Égypte, le Fezzan nous

apparaît ensuite, du commencement du dixième siècle à la fin du

douzième, au pouvoir des Beni Kattab, de la tribu des Hawâras, puis il

passe sous la domination des rois du Kânem (plus tard le Bornou), qui le

détiennent jusqu’au quatorzième siècle. Trâghen (ou Taradjin) en était

alors la ville capitale et le siège des gouverneurs, lesquels, vu

l’éloignement du pouvoir central, jouissaient d’une semi-indépendance et

semblent avoir porté eux-mêmes le titre de rois. La dynastie marocaine

des Oulad-Mohammed s’empare un peu plus tard du pays et le gouverne

pendant plusieurs siècles.

Un manuscrit arabe, découvert en 1876 dans la bibliothèque de Malte par

un voyageur, M. Adolphe Krause, contient une chronique relative à cette

dernière phase de l’histoire du Fezzan. Nous y voyons que les Fezzanais

et leurs princes, à partir de la fin du seizième siècle, ne cessèrent de

soutenir des luttes énergiques contre les souverains de Tripoli qui

s’étaient emparés du pays et lui avaient imposé un tribut. Sans insister

sur cette période malheureuse et sanglante de l’histoire du Fezzan,

bornons-nous à dire que les habitants y déployèrent une ténacité et une

énergie que leur naturel d’aujourd’hui ne ferait guère soupçonner. Puis,

lorsque la Tripolitaine ne fut plus qu’une simple province de la Porte,

les Turcs à leur tour, cela va sans dire, menacèrent Mourzouk. Vainement

le chef arabe Abd el-Dchlil, sous lequel, depuis 1831, les Fezzanais

avaient enfin réussi à reconquérir cette indépendance si souhaitée,

rassembla-t-il son monde et tous ses alliés ; il ne put que périr

chevaleresquement dans l’engagement décisif d’el-Baghla (1842), et

depuis lors l’ancienne Phasanie n’a pas cessé d’être gouvernée par des

pachas turcs ou _moutasarrifs_.

Ses nouveaux maîtres la partagèrent en six districts administratifs[20].

J’ai dit déjà que les fonctionnaires que la Porte envoie au Fezzan s’y

considèrent généralement comme relégués dans une sorte d’exil ; s’ils

sont amis du confortable, ils en doivent rabattre à tous les points de

vue ; s’ils ont le goût de la lecture, il faut qu’ils se contentent de

la bibliothèque qu’ils ont apportée avec eux, car, en dehors du Coran,

on ne trouverait pas, je crois, un livre à Mourzouk ; s’ils aiment enfin

la société, la conversation, plus grande encore est leur pénurie. Aussi,

à peine installé, le pacha songe-t-il à son retour, et, en attendant, se

préoccupe uniquement d’une chose, amasser le plus de thalers qu’il peut.

Quant au degré de considération du gouvernement dont il est le

représentant auprès des Touaregs, des Toubous et des hordes d’Arabes

pillards, il n’en a nullement cure. A quoi bon se donner du mal en vue

de la prospérité du pays, pour que, au bout de quelques années, le

résultat de l’effort profite à un successeur qui n’aura pas les mêmes

scrupules de conscience ? Travailler pour se faire un renom

d’administrateur habile et intègre ? Quelle folie ! On se soucie bien,

là-bas à Stamboul, de cet avant-poste fezzanais, perdu au milieu du

désert ! L’essentiel est de tirer de ceux qui l’habitent, en les

pressurant tous l’un après l’autre, de quoi emplir la caisse de l’Hâkim

au moment du départ.

Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre ce que disent les

vieillards de Mourzouk quand ils parlent, avec une exagération toute

arabe, de la prospérité passée de leur pays ; mais il est certain que la

contrée a subi une dépopulation progressive qui a eu pour corollaire un

amoindrissement de la richesse et de la production locales. Les taxes

payées par les habitants et les revenus du Beilik suffisent tout juste

aujourd’hui à défrayer le pacha et les fonctionnaires et à subvenir aux

frais de la machine gouvernementale. La perception des impôts se monte à

six ou sept cent mille piastres turques, soit en moyenne, 135,000

francs ; à cette somme viennent s’ajouter le produit des biens du

Beilik, lesquels consistent exclusivement en plantations de dattiers, et

le rendement de la ferme du natron, une trentaine de mille francs

environ. Le plus gros de la contribution porte sur les dattiers, qui

constituent à la vérité la propriété essentielle du peuple ; elle n’en

est pas moins fort lourde pour les malheureux. Quant aux droits de

douane, qui, pour les marchandises importées du Soudan, s’élèvent au

taux de quinze pour cent, ils n’entrent pas en ligne de compte ; et nul

impôt ne frappe les maisons, les jardins, les troupeaux ou l’avoir en

espèces. La taxe payée par dattier varie d’une piastre à une piastre et

demie, suivant la capacité productive de l’arbre ; pour déterminer cette

capacité ainsi que le nombre de pieds existants, il vient de temps à

autre de Mourzouk ou de Tripoli un employé chargé de contrôler

l’évaluation préalable du moudir. Les arbres qui ne portent pas encore,

comme ceux qui sont tout à fait vieux et réformés, demeurent francs de

charge.

Il va de soi, qu’étant données ces maigres ressources, celle province

excentrique de l’Empire turc n’est point tenue en très haute estime.

L’autorité du gouvernement local ne s’étend guère au delà des murs de

Mourzouk, et dans les oasis dépendantes du cercle administratif elle est

toute morale. Par quels moyens se ferait-elle sentir à distance, n’ayant

ni chevaux, ni chameaux même, ni force armée à envoyer dans ces régions

éloignées où son action serait si nécessaire ? A quelques heures de

Mourzouk, les bandes volantes de Toubous dérobent des troupeaux entiers

de chameaux, et les Arabes de la Scherkija comme les Mekaries du val

Schijati n’obéissent aux organes du gouvernement que dans la mesure de

leur propre convenance. Qui songerait en effet à les aller chercher et

châtier chez eux ! La garnison de Mourzouk, qui nominalement est de cinq

cents Turcs, ne se compose, en fait, que de trois cents Fezzanais

domiciliés paisiblement dans la ville et s’occupant à cultiver leurs

jardins ; elle ne dispose pas même des chameaux indispensables au

transport éventuel, en cas de marche, des vivres, de la provision d’eau

et des munitions requises pour les armes. Au temps de mon séjour au

Fezzan, quand un rassemblement d’hommes un peu insolite se montrait au

fond de l’horizon, toutes les autorités escaladaient en hâte la Kasba,

pour épier les mouvements de ce groupe suspect ; puis, immédiatement, au

bruit qui se répandait par la ville d’une approche des Toubous ou des

Touaregs, les intrépides Mourzoukois de s’armer jusqu’aux dents, de

former les rangs en s’excitant mutuellement au courage, et la garnison

de prendre le fusil, jusqu’au moment où l’on reconnaissait que la horde

étrangère n’était qu’une inoffensive caravane de marchands. Cet état de

choses lamentable explique comment mademoiselle Tinne, mon infortunée

compagne de voyage, a pu être outrageusement massacrée à quelques

journées de marche de la ville et pour ainsi dire sous les murs de

Mourzouk.

Le Fezzan forme un peu plus d’un tiers de la superficie de la

Tripolitaine ; mais, dans le chiffre d’un quart de million d’habitants

que présente l’ensemble de la province, il entre à peine pour une

trentaine de mille. Les centres principaux d’agglomération sont situés

sur la route postale de Tripoli à Mourzouk, puis, plus loin, entre cette

dernière ville et Kawâr ; le nombre total des localités petites ou

grandes peut être évalué au plus à quatre-vingt-dix. A côté de cet

élément de population permanente, il y en a un autre qui n’existe qu’à

l’état flottant : ce sont les Toubous qui vivent dans le district de

Gatroun, et les Touaregs qui occupent l’oued el-Gharbi. Ceux-là vont et

viennent entre leurs résidences du Fezzan et leur pays d’origine, où ils

retournent volontiers se fixer quand ils ont le moyen d’y vivre, et,

dans ce cas, d’autres émigrés viennent prendre leur place. Quant aux

Nomades proprement dits de la région, au nombre de quinze mille à peu

près, on les appelle en arabe _Bavâdi_, pour les distinguer des

sédentaires, désignés sous le nom de _Hadarijin_[21]. Lors de mon

passage, leur tribu la plus florissante, la plus riche en chevaux et en

chameaux, était celle des Mekaries.

Ce qui frappe surtout au Fezzan, c’est l’extrême diversité de races : au

sud, par exemple, on rencontre le Toubou pur du Tibesti, au sud-ouest,

le vrai Touareg ; au nord et à l’est, des colonies de Berbères du nord ;

puis, disséminés un peu partout, des Arabes purs, sédentaires ou

nomades, des Berbères errants, des esclaves du Bornou, des États

d’Haoussa et d’autres parties de l’Afrique centrale, avec leur

descendance serve ou libre, et enfin un petit noyau à part, qui sans

être identique à aucun des autres éléments, a beaucoup de traits communs

avec eux : c’est le type fezzanais proprement dit, avec les

métamorphoses que les siècles lui ont fait subir.

Les Garamantes, habitants primitifs du pays, formaient avec d’autres

tribus du désert une sorte de sous-type Libyen, et entre eux et les

Éthiopiens, qui leur confinaient au sud, il y avait de telles

ressemblances qu’on a été amené à voir en eux une race intermédiaire

entre les peuplades de la côte nord et celles de l’extrémité méridionale

du Désert : de là, chez les Anciens, l’appellation de _Melanogétules_,

pour désigner ces nuances ethniques, et l’expression de tribus

_subéthiopiennes_ qu’a employée M. Duveyrier. Quand on remonte la vallée

du Nil, on peut voir combien est insensible la transition de l’homme de

la Haute-Égypte aux Berbères (ou Berâbras) et aux Bâdchas, et de ceux-ci

aux gens du Soudan. Les Toubous du sud ou Dâzas se rapprochent un peu

plus des habitants de la Nigritie que les Toubous du nord ou Tedâs. Pour

les Zoghâwas au nord du Darfor, on ne sait trop comment les classer ;

entre le Touareg, enfin, et le Berbère du littoral, tout proches parents

qu’ils soient l’un de l’autre, la différence est assez perceptible à

l’œil. Tout cela, somme toute, constitue une série de transitions et de

nuances dont il est souvent très difficile d’établir l’exacte

démarcation.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 8 / 46 段