de plus de cent kilomètres de long sur quinze ou vingt de large, qui
s’appelle l’_Hofra_, autrement dit le _creux_, la _dépression_, et dont
le sol est absolument de même nature que celui de toutes les vallées
voisines, quoique peut-être plus riche en argile. Là, les eaux abondent,
et l’on dit même qu’autrefois d’une source de la vieille ville (Trâgen)
partaient des canaux de dérivation qui allaient fertiliser les vastes
plantations de dattiers, aujourd’hui incultes, de Rhodwa. Cette Hofra
mourzoukoise est séparée par une mince bande de désert, ayant le
caractère d’une serîr, du district de Scherkija, région accidentée dont
les parties basses seules offrent quelques groupements de population, et
au nord et à l’est de laquelle se trouvent les oasis de Foghaa et de
Wau.
De la localité habitée la plus méridionale du Fezzan, à savoir la ville
de Tedcherri, dont l’altitude est de 500 mètres, part une vallée plate,
l’oued Ekema, qui s’incline très régulièrement dans la direction de
Medchdoul (Scherkija), et n’est pas à plus de trois cents mètres ; mais,
plus bas, le terrain se relève jusqu’à sept cent cinquante mètres en une
hamada qui s’étend entre le pays des Touaregs et celui des Toubous, et
que bornent au midi des massifs de montagnes dont les ramifications sud-
est se continuent sans interruption jusqu’aux puissants reliefs du
Tibesti. Ces chaînes forment, au sud, la frontière naturelle du Fezzan,
comme les Montagnes-Noires de Sokna en sont la limite physique vers le
nord. En y joignant les contreforts et les hautes terrasses du pays des
Touaregs, nous avons ainsi un territoire arrondi, puissamment encadré
(sauf à l’est où manque la bordure de montagnes), sillonné de longues
vallées plates, parsemé de nombreuses et profondes oasis, et qui va se
déprimant de l’ouest à l’est. Sa longueur approximative peut être
évaluée, du nord au sud, à six cent vingt kilomètres, sa largeur, dans
l’autre sens, à un peu plus de cinq cents, et, comme situation, il se
trouve à peu près entre le 24e et le 29e degré de latitude nord, et le
12e et le 18e de longitude est (méridien de Greenwich).
Tout ce territoire fezzanais appartient à la région du désert ; il n’est
pas jusqu’aux oasis septentrionales, si rapprochées de la Grande Syrte
(Bou Nedcheim n’est pas à 100 kilomètres de la côte), qui n’en aient
entièrement le caractère.
La flore et la faune locales répondent naturellement à cet état de
choses, en tant du moins qu’elles ne dépendent point des efforts de
l’homme. Si, au nord du désert, des pâtis encore variés et spacieux
attirent, dans la saison, des Nomades ; si diverses espèces de thyms,
d’artemisias et d’harmales (_Peganum harmala_), y couronnent les
hauteurs ; si le botoum (_Pistacia atlantica_), le sidr (_Zizyphus
Lotus_), les tamarix, le retemm (_Retama Raetam_) et le djdâri (_Rhus
Dioeca_) s’y trouvent fréquemment, cette végétation sauvage cesse
presque entièrement au Fezzan. Les pentes des Montagnes-Noires
présentent bien encore, pendant quelques semaines de l’année, une faible
manifestation de vie naturelle ; mais, un peu plus loin, recommencent
pour l’œil les plaines caillouteuses dénuées de tout vestige de flore ;
à part les déclivités de sable où poussent l’acacia au feuillage modeste
qu’on nomme _talha_, le tamarix aux pâles couleurs, et quelques herbes
fourragères bonnes pour les chameaux, — l’akoul, par exemple (_Alhagi
Maurorum_) — rien ne vient plus diversifier la terne monotonie d’aspects
dont j’ai essayé de donner une idée en retraçant mon itinéraire.
[Illustration : Branche d’akoul.]
Plus pauvre encore est la vie animale, presque toute bornée aux oasis.
Ce n’est que sur les pentes des montagnes qui enferment le Fezzan
proprement dit, ou dans les vallées auxquelles ces montagnes donnent
naissance, que le mouton à crinière (_wadân_), la gazelle (_ghazâl_), le
chacal (_dîb_), le renard du désert (_fenek_) et le mulot (_fâr_)
trouvent à vivre tant bien que mal. L’autruche qui, autrefois, à ce
qu’il résulte de divers renseignements, n’était point rare dans la
partie nord du Sahara, s’est aujourd’hui retirée vers le sud. Quelques
oiseaux de proie, des pigeons, des corbeaux, des hiboux, représentent
seuls le monde ornithologique. Les reptiles (lézards, vipères, des
scorpions surtout) sont relativement plus nombreux. Certains insectes,
tels que la puce, manquent complètement ; d’autres, tels que mouches et
moucherons, n’ont qu’un développement temporaire et local.
[Illustration : Tamarix.]
Un tel pays ne pouvait avoir qu’une population assez clairsemée et
jouissant d’un bien-être restreint. Le Fezzan, éloigné de trente
journées de marche de la côte septentrionale, et de près du double du
Soudan, séparé de l’un et l’autre point par des régions inhospitalières,
en est réduit, dans son coin, à vivre d’une existence fort modeste. Le
commerce même, qui, autrefois, a été une ressource considérable pour les
habitants, n’a jamais pu, vu l’énormité des distances, les difficultés
et les périls de toute sorte, y être exercé que par très peu de gens et
avec de longues intermittences. Aussi les Fezzanais, pour être sûrs de
manger, se sont-ils de tous temps adonnés à la culture, l’élève du
bétail même n’étant pour eux que d’un maigre rapport.
Dans les pays tels que Tunis et l’Algérie, où des pluies régulières
favorisent le rendement du sol, et où, immédiatement au sud des
districts foncièrement arables, dans les vallées et sur les pentes des
montagnes, il y a de gras pâturages qui persistent une grande partie de
l’année et des rivières au cours périodique, l’agriculture et l’élève du
bétail marchent de concert. A l’époque des grosses pluies côtières,
tandis que le blé germe et se développe, le nomade s’en va, avec ses
grands troupeaux de chameaux et de brebis, dans les régions méridionales
où les chutes d’eau, moins fréquentes, suffisent néanmoins, sans nuire à
la santé du chameau, animal qui n’aime pas la pluie, à faire croître de
frais herbages. Il pousse ainsi jusqu’aux oasis où l’on cultive les
dattiers ; puis, au temps de la moisson, il regagne les parages fertiles
de la côte, y vend la laine de ses moutons ainsi que le tissu que son
industrie personnelle a su en tirer, et se procure, en retour, des
céréales, de l’huile et autres produits du travail local.
Le Fezzan, lui, est trop loin de la côte ; cette côte elle-même est peu
productive, et, de plus, les oasis du pays sont dénuées de pâtis : de là
l’impossibilité d’aucun échange entre le nord et le midi. L’unique
ressource est la culture, qui nécessite une irrigation artificielle : on
n’en retire que juste de quoi subvenir à ses besoins. Là où le relief du
sol favorise les chutes de pluie, il y a bien encore de bons pacages ;
mais, passé les limites naturelles du Fezzan vers le nord, les
difficultés s’accumulent de plus en plus. Le manque d’eau contrarie la
production ovine. Dans les oasis même, où la proximité de l’élément
aqueux permet de cultiver des dattiers et de labourer le sol, il n’y a
point de ce qui s’appelle des herbages pour les bêtes ; une demi-
douzaine de chameaux, quelques brebis ou quelques chèvres, c’est tout ce
qu’on y peut faire paître ; encore la plupart du temps faut-il recourir
à des moyens factices, et se servir du fourrage d’étable : de gros
troupeaux, on n’en voit jamais. Les gens qui, à Mourzouk, possèdent des
chameaux, les envoient dans les montagnes de Sôkna ou sur les pentes et
dans les vallées de l’Haroudch, et ne les gardent que provisoirement
dans la banlieue de la ville. Pour six chameaux que j’ai tenus pendant
quelque temps au vert près de Mourzouk, il m’a fallu acheter par jour, à
titre de supplément de reconfort, pour un mark de sorgho (1f,35).
Les animaux domestiques sont donc fort loin d’abonder au Fezzan. Ce
qu’il y a de plus rare, ce sont les bœufs, qu’il faut aller chercher
dans le nord. Ils sont de petite taille, malingres d’aspect, et ce n’est
qu’à force de peines et de soins, en semant pour eux dans les jardins de
la luzerne, du trèfle, qu’on les maintient à un degré médiocre de
prospérité. Le cheval, qu’on amène également du nord, n’est guère plus
répandu ; parmi la population sédentaire, c’est un luxe qui n’appartient
qu’à quelques gros bonnets ; seuls, les nomades sont, à cet égard, mieux
pourvus. Les moutons aussi sont peu abondants. Les uns viennent du nord,
ce sont des mérinos à laine septentrionale ; les autres proviennent des
régions habitées par les Touaregs ou par les Toubous ; ceux-là se
distinguent essentiellement des premiers par leur charpente osseuse,
leur longue queue effilée, leur cou étiré, leur tête mince, et la fine
et longue chevelure frisée qui leur sert de laine. Les chèvres ont
généralement le poil lisse et court et sont trapues de structure ; mais
il y en a une variété plus haute sur pattes, plus élancée, et à long
poil. Ce genre de bétail n’est pas beaucoup plus abondant que l’espèce
ovine. Les chameaux, les poules et les pigeons sont en réalité les seuls
animaux domestiques qu’élèvent les Fezzanais, les seuls dont la race se
conserve sans le secours de l’importation.
[Illustration : Chameau du sud et chameau du nord.]
Le chameau du Fezzan appartient à la variété arabe, qui, comme nous le
verrons plus loin, diffère assez sensiblement de l’espèce touareg et
toubou. Dans les districts des Montagnes-Noires et de l’Aroudch, il se
distingue par sa forte structure comme par l’excellence de sa chair, et,
en vue de la saison fraîche, il porte, inégalement distribuée sur les
diverses parties de son corps, une toison laineuse, longue et épaisse,
qu’on coupe chaque année pour la filer et dont on fabrique un tissu
solide et usuel pour les étoffes de tente et les sacs d’emballage. Le
chameau de ces régions l’emporte autant en vigueur sur celui de la côte
que le chameau des vraies oasis fezzanaises. Le prix moyen de cet
animal, à l’époque où je me trouvais à Mourzouk, était de 270 francs, et
le boucher se faisait une somme encore quelque peu supérieure de la
vente de sa graisse, qu’on apprécie fort, comme de celle de sa chair et
de sa peau.
[Illustration : Vers du Fezzan (Doud).]
Vu la rareté relative et la cherté de la viande de mouton et de chèvre,
c’est sur les poules et les pigeons que se rabattent volontiers les gens
du Fezzan ; quant à la classe pauvre, elle se rattrape sur des vers et
des crustacés (_doud_) que fournissent en quantité innombrable les eaux
saumâtres d’un petit lac situé à la lisière nord de l’oued Scherki, et
dont l’espèce la plus prisée forme, pétrie avec des dattes et une sorte
d’algue provenant du même lac, le tout assaisonné de diverses manières,
une pâte dont on aime à se régaler.
En dehors des animaux domestiques dont je viens de parler, il faut
encore mentionner le chien, autre bête fort rare au Fezzan. Il y est
représenté par une double espèce : l’espèce de garde, généralement
blanche, aux poils longs et épais, qu’aiment tant les Arabes du nord, et
dont ma chienne Feida représentait un échantillon, et un lévrier de
chasse, de taille moyenne et assez joli, dont on trouve tant de beaux
exemplaires dans la Tripolitaine et la Tunisie.
Dans le domaine de la culture, l’objet de rapport par excellence, c’est,
je l’ai déjà dit, le dattier (_Phœnix dactylifera_) dont le nom arabe
est ici _Nachla_.
Peu de gens ont une idée des mille qualités précieuses de cet arbre
étonnant, et des incomparables services qu’il rend aux habitants du
désert. Pour le voyageur, qui, exténué de sa longue marche à travers les
solitudes pierreuses et les fastidieux monticules de dunes, aperçoit
enfin à l’horizon la ligne verte tant souhaitée de la plantation ou
_Rhâba_, le dattier est l’espérance et la joie. Avec quelle avidité le
regard se repaît de cette coloration d’où rayonnent le reconfort et la
vie ! La ligne va s’élargissant de plus en plus, et peu à peu se
développent toutes les parties d’un objectif dont la vue vous emplit
l’âme d’une allégresse sans pareille. Bientôt on distingue les
délicieuses couronnes de feuillage qui se balancent doucement de droite
et de gauche sur leurs hauts fûts élancés ; d’un œil interrogateur, on
va scrutant l’un après l’autre chaque groupe de verdure qui déploie là-
bas sa grâce enchanteresse, et l’on cherche pour y placer son campement
l’endroit le plus beau et le mieux couvert. Du mouvement de vie que
cache et abrite ce massif bocager, le pèlerin ne sait rien encore ; il
ne pense qu’aux douceurs matérielles qui l’y attendent ; il est, corps
et âme, sous le charme de la séduisante frondaison en laquelle tient
l’oasis tout entière.
[Illustration : Couronne de dattier avec ses fruits.]
Otez le dattier : qu’est-ce que l’oasis ? Un pâtis solitaire avec une
maigre végétation, qui, n’était l’ombre rafraîchissante que lui procure
l’arbre tutélaire, se verrait, après une courte existence, dépérir
hâtivement dans ses germes. C’est au Fezzan surtout que la précieuse
essence joue un rôle important : consolation des malheureux, elle est
pour tous l’assistance et le salut. Plongeant toujours, à ce qu’il
semble, jusqu’à la couche d’eau, elle n’a besoin, pour atteindre à son
plein épanouissement, d’aucun arrosage artificiel ; elle constitue
l’unique bienfait de l’avare nature en cette région déshéritée de la
terre. Mais aussi, quelle largesse dans le don ! Bien qu’en ce pays les
céréales soient la base principale d’alimentation, il y a nombre de gens
aux yeux desquels le fruit du dattier occupe une place encore
supérieure, et la plupart le mettent, à ce point de vue, au même rang
que le blé. Toutes les parties de l’arbre ont du reste une valeur
inestimable. Le tronc qu’on appelle par excellence _bois de
construction_ (_Chescheba_), fournit les solives des maisons, des
piliers et poteaux, des charpentes de puits, des ais de portes et de
fenêtres, et remplace, de toutes les façons, le bois d’œuvre des pays
les plus favorisés. Du branchage (_Djerîd_), pris dans ses divers
éléments, on fait des huttes, des haies de clôture, des bâtons de
voyage, des sandales, des corbeilles, et même on tire de quoi suppléer
au manque de charbon. Du tissu fibreux (_lif_) que donnent les pétioles
on fabrique les cordes les plus solides ; enfin la sève, abondante,
livre à l’amateur le doux nectar ou, au choix, le breuvage capiteux dont
j’ai déjà eu occasion de parler.
Les dattiers se plantent d’ordinaire en scions (_maghrousa_), à
l’automne, plutôt qu’en pépins. Si les jeunes pousses ne se trouvent
point tout près de la tige-mère, elles ont besoin d’un arrosage de trois
mois au moins avant de pouvoir se soutenir d’elles-mêmes. Vers l’âge de
trois ou de cinq ans, selon la qualité du terrain, le rejeton est assez
avancé dans son développement pour pouvoir être fécondé.
La récolte des dattes se fait à l’automne, plus ou moins tôt, vu les
nombreuses variétés de l’essence. Celles qui sont destinées, par
exemple, à emplir les magasins se cueillent avant la pleine maturité, et
on les étend au soleil pour qu’elles achèvent de mûrir en séchant. Il y
a des arbres privilégiés, en très petit nombre, qui donnent en fruits la
charge d’un chameau, c’est-à-dire environ quatre quintaux ; prix moyen
du quintal, lors de mon séjour, 4f,05 ou six _Kijals_. La qualité du
produit est fort différente selon l’espèce. Le Fezzan a pour lui la
multiplicité des espèces ; mais ses dattes ne valent pas en général
celles que fournissent le Beled el-Djerid de Tunis et de Donkola
égyptien.
La datte constitue un aliment qui passe pour être extraordinairement
sain ; seulement, pris à l’exclusion de tout autre, il ne suffit pas à
nourrir l’homme. Le pauvre même a besoin d’y joindre un peu de céréales,
et le nomade, de temps à autre, de la viande ou du lait de chameau.
L’inconvénient est que, mangé en grande quantité, ce fruit est très
pernicieux pour les dents ; nulle part au monde la carie n’est aussi
fréquente que dans les pays où il forme l’alimentation dominante, et
souvent même on y rencontre des personnes toutes jeunes qui ne possèdent
pas une molaire intacte.
Le blé, au Fezzan, n’a pas une importance économique moindre que la
datte ; mais la culture en exige relativement beaucoup plus de peine. Le
sol, riche en sable calcaire, et aussi, çà et là, en argile, est pauvre
en humus ; il faut l’arroser régulièrement, et, attendu le manque
général d’engrais, il s’épuise par une exploitation excessive. Des
divers légumes qu’il produit, j’ai déjà dit en passant quelques mots.
Après le dattier, l’arbre à fruits le plus répandu est le figuier
(_Ficus carica_) ; on trouve aussi quelques citronniers et orangers ; la
vigne (_Dâlia_) vient assez bien[16]. Des pommiers et des cognassiers,
il peut y en avoir en tout au Fezzan un ou deux exemplaires. Quant aux
amandiers, pêchers, abricotiers, grenadiers, les bourgeois aisés
s’efforcent de les acclimater dans leurs jardins. Enfin, un pied
d’olivier existait, paraît-il, dans le val Otba. A côté des plantes
d’alimentation, telles que la coloquinte, la truffe, l’akoul et le
trèfle, les Fezzanais font pousser encore quelques gossampines
(_Gossypium herbaceum_) et un peu d’indigo ; puis des plantes
fourragères, du faux tabac (_Nicotiana rustica_) à chiquer (le tabac à
fumer vient de la côte nord), du lin, des calebasses, etc. Somme toute,
les produits de la culture locale se consomment entièrement sur place,
et encore ne seraient-ils pas suffisants, n’était le supplément que
fournit l’élève du bétail.
II
Grâce à la ligne ininterrompue d’oasis qui le relie à la côte
septentrionale et aux nombreuses stations pourvues d’eau qui essaiment
dans la direction du Soudan, le Fezzan a été jadis, et cela de bonne
heure, un centre commercial important ; il n’y avait pas autrefois un
Fezzanais un peu à son aise qui ne fît du négoce. Quoique les Romains,
vraisemblablement, n’aient pas pénétré jusqu’au Soudan, ils n’en
recevaient pas moins les produits de cette région par l’intermédiaire du
Fezzan, et quand l’Islam plus tard non seulement eut rejeté dans le
désert un élément de population plus civilisé, mais encore eut créé des
États mahométans sur le Niger et près du lac Tsad, il se développa
bientôt de toutes parts un trafic animé. Le Fezzan vit affluer par chez
lui les marchandises qui venaient de Tripoli, de Tunis et d’Égypte, à
destination des pays du Désert et des Nigrities, et, _vice versa_, les
denrées voyageant du midi au nord. Des centaines d’années durant, il
arriva des contrées du haut Niger tant d’or en poudre, en lingot ou en
barre, qu’au commencement de ce siècle encore la valeur numéraire
courante était, à Mourzouk, le _mitqual_ d’or avec ses divisions. Ce ne
fut que lorsque cette importation d’or diminua, qu’on introduisit au
Fezzan les thalers d’Autriche et d’Espagne, et ce n’est que depuis
qu’elle a cessé complètement, c’est-à-dire il y a environ une
génération, et par suite de l’établissement direct du régime turc, que
la monnaie divisionnaire tripolitaine est devenue d’un usage exclusif.
Jadis, de l’Haoussa, il venait des outres, des peaux de chèvre teintes,
des cotonnades, de l’indigo, des perroquets ; du Bornou, il venait
encore de l’indigo, des tamarins, des peaux de léopard et de lion ; du
Baguirmi et de l’Ouadaï, des cornes de rhinocéros ; puis, de la plupart
de ces pays, des plumes d’autruche, de l’ivoire, et surtout la denrée
avantageuse et recherchée par excellence, à savoir des esclaves.
Il y a encore des vieillards au Fezzan qui vous diront qu’au temps de
leur jeunesse il arrivait annuellement de Timbouctou de grandes
caravanes de pèlerins chargés d’or qui, en repassant, prenaient des
marchandises, et qu’en outre, à plusieurs reprises dans l’année, il
partait pour les États d’Haoussa et pour le Bornou des caravanes de
négoce qui comptaient au retour des milliers de têtes. La décadence des
pays mahométans de la côte nord et le dépérissement du trafic dans
certaines parties du Soudan, joints la création de nouveaux débouchés et
surtout aux entraves mises à la traite des nègres, ont ruiné ce
mouvement commercial. Le temps n’est plus où Tunis et le Bornou
entretenaient des relations animées ; Tripoli même est bien déchu ;
l’activité mercantile, les capitaux, le goût des entreprises, tout en a
disparu aussi bien que du Fezzan. La route de Tripoli à l’Ouadaï par le
territoire des Toubous a vu disparaître le plus gros de sa clientèle ;
au début de ce siècle, on a ouvert de ce même Ouadaï à la côte nord un
chemin direct qui n’est pas beaucoup plus long que celui de Mourzouk, et
qui, de l’oasis Djâlo, mène à la fois à Benghâsi et au Caire. Depuis
lors, le trafic du littoral méditerranéen avec l’Ouadaï a passé en
grande partie aux mains des habitants de la susdite oasis ; le Bornou a
subi une éclipse, et sa puissance productive a diminué. Ajoutez que les
gens de Ghadâmès se sont emparés de plus en plus du commerce avec la
côte ouest, habitée par des tribus auxquelles les relie l’identité de
race, et qu’ils se sont ainsi assurés des chemins raccourcis pour aller
aux États d’Haoussa et à Timbouctou, où ils ont établi leurs maisons de
commerce.
Enfin les difficultés que rencontre actuellement la traite ont donné le
coup de grâce au Fezzan. Et pourtant, je le répète, ce dernier genre de
trafic est encore, malgré les restrictions qui le contrarient, le négoce
de prédilection de ces pays. Aux yeux des Musulmans il n’a pas cessé
d’être légitime, et toutes les fois qu’un chef de province peut le faire
impunément, il ferme les yeux sur ce chapitre, favorisant même les
contraventions, pour peu que son intérêt le lui commande : or, les
marchands s’arrangent pour que son intérêt le lui commande. Les
gouvernements de là-bas, toujours obérés, paient peu ou point leurs
fonctionnaires : n’est-il pas naturel que ceux-ci recherchent un
supplément de profits dans une branche d’affaires qui s’accordent avec
leurs convictions religieuses ? Le gouverneur du Fezzan, pour chaque
esclave importé, reçoit, suivant une vieille règle, la somme de deux
mahaboubs (9 fr. 45 environ) : ce qui, naguère encore, lui faisait
facilement au bout de l’année un casuel de plus de 50,000 francs. Un
fonctionnaire chargé du contrôle, dans la dernière oasis sud du pays,
touchait, bien entendu, sa petite part. Par malheur, cette source de
gains n’est plus suffisante pour une région qui ne possède point
d’industrie lucrative ; les anciennes familles riches de Mourzouk se
sont appauvries peu à peu ou se sont retirées chez elles, à Oudchila, à
Sokna, et ailleurs. Celle des Ben Aloua s’est soutenue par sa situation
politique ; trois ou quatre autres ont dû également une certaine aisance
aux affaires qu’elles ont faites dans le Soudan ; mais c’est tout. Les
Fezzanais ont à peine le nombre d’artisans qui leur est nécessaire, et
se voient obligés de tirer de Tripoli beaucoup d’objets qu’ils
pourraient fabriquer eux-mêmes. Ils s’entendent en effet fort bien à
travailler le cuir rouge et jaune, à en faire des housses de selles, des
souliers, des ceintures, le tout orné de broderies pleines de goût ; ce
qui n’empêche pas que la mégisserie, le tissage, la teinture, soient
chez eux des arts presque nuls. Il existait bien à Mourzouk, quand je
m’y trouvais, un menuisier-charpentier, les deux métiers réunis en une
seule et même personne ; mais c’était un citoyen notable, membre du
Grand Conseil, qui ne travaillait guère que pour lui et pour ses amis,
et qui, entre temps, s’occupait de négoce et d’agriculture. De tourneur,
point ; quant au forgeron, il ne savait livrer que des pièces tout à
fait rudimentaires ; il était d’ailleurs tout à la fois ferblantier,
serrurier, orfèvre ; souvent il manquait de charbon, et puis, comme ces
multiples métiers n’auraient pas suffi à le nourrir, il consacrait
naturellement, lui aussi, le plus gros de son temps au jardinage, de
sorte que les clients devaient attendre. Il n’y avait que les ustensiles
de poterie, les objets de vannerie en feuilles de palmier, et les tissus
de poil de chameau, qui répondaient suffisamment aux besoins de la
consommation locale ; pour le reste, cotonnades à bon marché, draperies,
soieries, chaudronnerie, outres à eau, écuelles de bois, il fallait le
faire venir, soit de Tripoli, soit même du Soudan, en payant, comme de
juste, une plus-value de cinquante pour cent.