second qui frappe sur un tambourin en forme de pain de sucre
(_debdeba_), et un troisième qui s’époumonne à souffler dans une
cornemuse (_soukera_). Le cercle de femmes et de jeunes filles, qui se
forme vite autour des exécutants, accompagne cette musique, presque
toujours monotone et mélancolique, d’improvisations semi-poétiques dont
le sujet est tantôt la glorification du maître de la maison, d’un voisin
de marque ou de quelque personne de l’assistance, tantôt au contraire la
satire humoristique de ses travers et de ses défauts. Puis, sous
l’influence excitante de la mélodie, quelques femmes et jeunes filles se
détachent du cercle, se font vis-à-vis, et se drapant coquettement dans
des poses variées au moyen de leurs châles qu’elles étendent en avant,
ébauchent quelques mouvements de corps, qui ne méritent pas à vrai dire
le nom de danse. Elles se dandinent lentement sans même lever les pieds,
avec des déhanchements lascifs, accompagnés d’attouchements réciproques,
image de la plus grossière sensualité. Quand elles sont fatiguées,
d’autres les remplacent, et, sans varier le moins du monde cette
pantomime répugnante, se bornent à tâcher de rivaliser avec les
premières par le raffinement d’obscénité des postures. De temps à autre
seulement cette série fastidieuse d’exercices est interrompue par des
actes de munificence des spectateurs, qui offrent de menues pièces de
monnaie, auquel cas un des musiciens s’écrie : « _Aleikoum, jä oulâd,
aleïkoum, jâ benat, men and..._ » c’est-à-dire : « Pour vous, jeunes
gens ; pour vous, jeunes filles, de la part de..... » Ici le nom du
donateur, avec la kyrielle obligée d’épithètes flatteuses : le riche, le
sage, le généreux, etc. La musique se met de la partie, et les femmes
font entendre ce claquement de langue inimitable qui, de l’océan
Atlantique à la Perse et de la Méditerranée à l’Equateur, sert de
renfort à toute mélopée soutenue, et qu’on nomme _zalrhouta_[15].
Peu de temps après mon arrivée, j’eus occasion, sans me déranger, de
voir de chez moi deux fêtes de ce genre, une fois chez mon voisin Ahmed
Bey, à qui il venait de naître un fils, une autre fois chez mon voisin
du côté opposé, lors du mariage d’une certaine Fatima. Dans cette
dernière circonstance, les rues de la ville avaient retenti dès l’après-
midi de coups de feu, tandis que Fatima se prélassait fièrement à la
mode arabe, dans un dais à tentures rouges, sur le dos d’un chameau
magnifiquement harnaché et paré de rubans de soie versicolores. J’avais
cru d’abord aux noces d’une dame de qualité, et ce ne fut qu’en voyant
le cortège s’arrêter devant la maison mitoyenne, que je reconnus qu’il
s’agissait d’une des nombreuses belles, sujettes à caution, qui y
demeuraient. Cette Fatima était une bonne fille, point jolie, et déjà
vieillotte, qui depuis de longues années honorait spécialement de ses
faveurs ces messieurs de la garnison : en dépit de ce passé orageux,
elle avait nonobstant trouvé un époux, et les citoyens les plus
honorables de la ville n’en avaient pas moins brûlé en son honneur
autant de poudre que si c’eût été la fille du bourgmestre. Comme je
contemplais ce spectacle, en réfléchissant à l’indulgence de l’opinion
publique à Mourzouk, Ali le Fezzanais m’expliqua comme quoi, en ce qui
le concernait, il entendait bien ne se marier jamais ; son espoir était
de pouvoir, dans son voyage avec moi, mettre de côté assez d’argent pour
s’acheter une esclave : car, disait-il en me déduisant sagement ses
raisons, si je me marie je suis certain que ma femme me trompera ; si,
au contraire, je me procure une esclave, elle pourra être, elle aussi,
de mœurs légères ; mais il me restera la ressource de la revendre,
aussitôt que je m’apercevrai de ses infidélités.
Mes journées, en somme, s’écoulaient d’une manière assez monotone. Je
consacrais les matinées à me préparer à la suite de mon voyage, à
étudier la langue du Bornou, à enregistrer mes observations
météorologiques ; souvent aussi, j’avais à traiter quelques malades
intéressants, puis je recevais des visites. En cette saison de l’année,
correspondante à notre printemps, ce qui gênait le plus, pour travailler
chez soi, c’était le fléau des mouches, qui avait atteint son maximum
d’intensité. Au cœur de l’hiver, il est moindre, et, l’été, il disparaît
complètement ; mais, pour l’instant, ces insectes, surtout au plus fort
du jour, se montraient d’une obstination à vous mettre en rage, et,
alourdis par la chaleur, ne voulaient pas même se laisser chasser. Il
fallait avoir soin de tenir l’encrier fermé, et ne l’ouvrir qu’avec
précaution quand il s’agissait d’y tremper la plume. Si l’on buvait une
tasse de café, un verre de lakbi, il fallait, de la main restée libre,
s’escrimer sans interruption contre les innombrables essaims de ces
agressives bestioles, et maintes fois, pour peu qu’en parlant on n’y
prît pas garde, plus d’une vous entrait jusqu’au nœud de la gorge.
Du moins la nuit dormait-on tranquille, les localités du désert
jouissant d’une immunité absolue au point de vue d’un autre fléau, qui,
aussi bien sur la côte nord qu’au Soudan, trouble affreusement le repos
des humains, je veux dire les puces. Passé Bou Nedcheim, en allant vers
le sud, il n’y en a plus. En revanche, les poux se multiplient, et font
corps indissolublement avec l’homme. Plus d’un Arabe m’a demandé s’il
était vrai que les chrétiens fussent exempts de cette vermine ; et j’ai
remarqué, non sans étonnement, que ce genre d’exemption supposée, loin
de passer à leurs yeux pour un privilège, leur semblait plutôt être un
signe de délaissement intentionnel de la part du Très-Haut. Les punaises
ne manquent pas non plus, et quant aux teignes, elles développent des
capacités dévorantes que nulle part ailleurs je ne leur ai retrouvées.
L’après-midi, souvent, j’allais au marché ; je visitais les malades que
j’avais à traiter à domicile, puis, au coucher du soleil, je me rendais
chez mademoiselle Tinne, et, assis sur la haute terrasse de sa demeure,
je goûtais avec elle la douceur des soirées qui contrastait d’une façon
si agréable avec le vent, la poussière et l’intolérable chaleur du jour.
Les clairs de lune surtout étaient magnifiques ; les formes des dattiers
d’alentour se dessinaient avec une grâce inimitable dans l’atmosphère
purifiée, laissant voir jusqu’à chaque plumule de leurs feuilles. Tout
semblait se rapprocher et grandir, et, au plus loin de l’horizon, hommes
et chameaux en marche prenaient des proportions fantastiques. Même par
les jours clairs et sans vent, l’air n’avait jamais cette transparence
absolue qu’il revêtait le soir.
Ma profession de médecin, que j’exerçais avec ardeur, m’offrait mainte
occasion de faire des observations climatologiques d’une grande
importance. La malaria ou fièvre paludéenne, qui est le fléau des
étrangers, se déclara de plus en plus à mesure que la chaleur s’accrut ;
le changement de régime avait aussi amené chez nous, au début,
d’opiniâtres troubles de digestion. Au mois de mai, je fus pris moi-même
de la fièvre, et d’une façon grave. Le malheur voulut qu’à la même
époque mademoiselle Tinne fût forcée de s’aliter. Déjà, peu de temps
après mon arrivée, elle avait eu quelques légers accès, puis une
inflammation d’intestins qui n’avait duré que quelques jours ; mais,
depuis lors, en dépit de son énergie, cette femme, délicate en somme,
avait sans cesse été mal en point, et à plusieurs reprises j’avais
vainement insisté auprès d’elle pour qu’elle se fortifiât autant que
possible par une alimentation bien choisie. Après une semaine
d’interruption dans mes visites, par suite de mon propre état maladif,
je la retrouvai presque à l’état de squelette, avec des contractions
douloureuses des extrémités, des névralgies atroces, compliquées d’une
insomnie absolue et de l’incapacité radicale de prendre aucune
nourriture. En la voyant ainsi, je doutai à bon droit que nous pussions
faire ensemble le voyage du Bornou. J’osais à peine la quitter. Ce ne
fut qu’au bout de plusieurs semaines, grâce à l’usage des narcotiques, à
l’absorption soigneusement graduée d’aliments faciles à digérer, et à
des stimulants, qu’elle put renaître à une vie nouvelle.
Quand elle fut rétablie, nous commençâmes à songer sérieusement à la
réalisation de nos projets d’excursions préliminaires : Un certain
Mourabid Ali, du village de Bachi, près de Gatroun, que ses affaires
avaient amené à Mourzouk, vint chez moi avec Hadch Brahim pour parler de
mon intention de visiter le Tibesti. C’était un petit homme de couleur
foncée, chez qui le sang toubou dominait, très probe du reste, fort
intelligent, et que son expérience personnelle mettait à même de
discuter en juge compétent la possibilité de mes plans. Il me fit une
peinture peu engageante de ses demi-congénères les Toubous, et à
l’exemple de mes amis de Mourzouk, il chercha à me dissuader de mon
dessein. Il n’affirmait pas toutefois qu’avec l’assistance du chef des
marabouts de Gatroun, il fût absolument impossible d’aller sans danger
jusqu’au Tibesti ; mais quant à pousser de là jusqu’au Bornou, c’était,
selon lui, une entreprise complètement irréalisable. Sa mère était du
Tibesti, il avait de proches parents au Borkou, lui-même était allé du
Tibesti oriental au Wanjanga ; ce qui n’empêchait point qu’au cas où je
ferais le voyage il se défendait par avance de vouloir me servir de
compagnon de route.
Ce voyage, j’étais bien décidé à le faire, les périls en eussent-ils été
encore plus menaçants que mes conseillers ne me les dépeignaient. Outre
qu’à Mourzouk je n’avais d’autre perspective que la fièvre, la chaleur,
la poussière et une existence mortellement ennuyeuse, c’était pour moi
une question d’honneur de ne point rester six mois, un an peut-être,
dans l’inaction. Employer à des pérégrinations dans le Fezzan même, déjà
exploré par plus d’un savant, quelques centaines de thalers qui
formaient mon avoir personnel, ce n’était vraiment pas la peine, au
point de vue des résultats présumables, tandis qu’une excursion dans le
Tibesti, n’eût-elle aucun caractère scientifique, me promettait un ample
butin. Depuis que des voyageurs européens étaient allés de Tripoli au
Bornou, on connaissait de nom cette contrée rocheuse, située au sud-est
du Fezzan, et remarquable, disait-on, par ses hautes montagnes et ses
merveilleuses sources chaudes ; mais, si actives que fussent les
relations que le Fezzan du sud entretenait, surtout par Gatroun, avec
cette région, peu de Fezzanais se donnaient la peine d’y aller en
personne, de sorte que, pour les Arabes eux-mêmes, c’était une sorte de
terre inconnue.
Presque tous mes devanciers sur cette route avaient éprouvé le désir de
faire le jour sur un coin de l’Afrique à la fois si proche et si ignoré,
mais tous avaient reculé devant le mauvais renom des Toubous et leur
réputation de perfidie. Maurice de Beurmann avait été, il est vrai,
jusqu’à signer par l’intermédiaire des marabouts de Gatroun un contrat
avec le chef de tribu et le personnage le plus marquant du pays, deux
hommes que, par la suite, je ne devais avoir que trop de loisir de
connaître ; mais leur manque de parole l’avait empêché de mettre à
exécution son projet.
Bref, résolu que j’étais, j’envoyai immédiatement une missive officielle
à Hadch Dchâber, à Gatroun, lequel, de l’avis de tous, tenait les clefs
des monts tibestiens. Celui-ci exprima un peu plus de confiance que ne
l’avait fait Mourabid-Ali, au sujet de la réalisation possible du plan,
et il ne parut pas éloigné de prendre sur lui, jusqu’à un certain point,
la responsabilité de la réussite. Précisément, écrivait-il, il y avait
pour l’instant à Gatroun un personnage du Tibesti qui paraissait avoir
assez de fond et de crédit pour pouvoir me servir de protecteur et
d’escorte, et qui ensuite me donnerait pour guide un autre homme de sa
propre tribu, jouissant d’encore plus de considération.
Pour surcroît de sûreté on demanda à ce noble Toubou de vouloir bien
venir à Mourzouk se présenter aux autorités et signer une convention
avec elles. En attendant qu’il arrivât, — Gatroun est à quatre jours du
Fezzan, — je fis tous les préparatifs qu’il fallait, tout en m’efforçant
de faciliter à mademoiselle Tinne, dont la santé était revenue, la
réalisation de son projet. Le chef des Touaregs-Hoggar, le vieil
Ichnouchen, lui avait écrit une lettre fort amicale, où il lui disait,
qu’appelé par des affaires dans la partie ouest de l’oued Ladchal, il se
chargeait de venir la prendre. Je m’entremis de mon côté en sa faveur
auprès des fonctionnaires de Mourzouk, Hadch Brahim et les autres, mais
je ne retrouvai pas chez eux en cette occasion l’obligeance chaleureuse
dont ils étaient si prodigues envers moi. Il semblait qu’une dame qui
disposait de tant de ressources, qui avait des recommandations si
précieuses, qui enfin n’était connue de tout le monde que sous le nom de
_Bent el-Rê_ (fille de roi), eût dû être l’objet de prévenances toutes
spéciales : nullement. J’eus de la peine à m’expliquer d’où venait cette
différence de traitement ; puis je finis par découvrir la raison futile
de la chose : c’était que mon amie n’était point mariée. Aux yeux des
Mourzoukois, pour qui la femme n’est qu’un instrument de procréation ou
de plaisir, si mademoiselle Tinne était restée fille, cela ne pouvait
tenir qu’à des causes peu naturelles. Les bruits les plus absurdes
circulaient à ce sujet de bouche en bouche, et le plus accrédité était
celui qui prétendait que le grand chien favori de la Hollandaise était
tout bonnement un homme enchanté qui ne reprenait la forme humaine que
dans les ténèbres de la nuit. Lorsque, au courant du mois de mai, ce
brave animal s’éteignit de décrépitude et de vieillesse, et qu’on vit sa
maîtresse afficher à propos de cette mort une douleur incompréhensible à
Mourzouk, il n’y eut plus qu’un très petit nombre de sceptiques pour
douter du bien fondé de la susdite hypothèse. Un homme même, du moment
qu’il reste célibataire, encourt dans ces pays une certaine mésestime,
et son état provoque des jugements qui n’ont rien de flatteur pour sa
personne ; mais, la chose prend une bien autre importance, lorsqu’il
s’agit d’une femme, et surtout d’une femme qui, comme mademoiselle
Tinne, par ses aspirations et ses visées, demeurait toujours sous l’œil
du public.
Bientôt nous eûmes terminé, elle et moi, nos apprêts respectifs de
départ ; mais, avant de jeter le premier regard dans un monde
jusqu’alors fermé à l’Europe, peut-être est-il opportun de prendre une
idée d’ensemble et complémentaire du Fezzan.
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE ET FIN)
* * * * *
CHAPITRE IV
Véritable nature du Sahara ou Grand-Désert. — Où il commence entre
Tripoli et Mourzouk. — Configuration et reliefs divers de la région
fezzanaise. — Caractère de la faune et de la flore. — Rôle prédominant
du dattier. — Coup d’œil historique sur le pays. — Climat, mœurs et
types.
I
On croit généralement que, de l’autre côté des chaînes de montagnes qui
courent parallèlement au littoral nord de l’Afrique, du Maroc à Tunis et
à Tripoli, s’étend sur un espace de quinze degrés de latitude environ
une plaine de sable située au-dessous du niveau de la mer et séparant la
côte septentrionale des régions fertiles du centre du continent : c’est
là une erreur qui depuis longtemps ne devrait plus avoir cours, et de
temps à autre cependant on rencontre encore cette assertion, que le
Grand-Désert est en majeure partie au-dessous de l’eau marine. La vérité
est que le Sahara, pris dans son ensemble, est notablement au-dessus de
l’Océan ; ce n’est pas le sable qui y domine, c’est un sol caillouteux
et dur, et, au lieu d’une surface plane, nous avons une variété
inattendue de hauteurs et de vallées.
Les montagnes côtières ne doivent pas être regardées comme des reliefs
particuliers de la zone, mais plutôt comme les terrasses d’accès d’un
ensemble de hauts plateaux, semés d’intumescences isolées et de massifs
à part, que coupent de nombreux oueds desséchés. Çà et là sur cet
immense plateau se rencontrent des espaces plus ou moins grands qui sont
tout en dunes ou en plaines de sable. Il est probable que lors du
violent soulèvement qui donna autrefois naissance aux groupes montagneux
du nord et à ceux de l’intérieur du désert, d’énormes plans se
trouvèrent également projetés en masse avec la figure qu’ils avaient, et
qu’ensuite, au cours des siècles, grâce à l’efflorescence des roches et
du sol comme à l’action façonnante du vent, ils finirent par former dans
certaines régions des ensembles de reliefs sablonneux présentant des
accidents de terrain plus ou moins larges, plus ou moins longs, ou des
dunes isolées et mouvantes.
C’est ainsi, à s’en tenir à un aperçu sommaire et en quelque sorte
schématique, que, dans toute la partie occidentale de l’Afrique, quand
on vient de la côte nord, on a affaire à une chaîne de montagnes à peu
près dirigée d’ouest en est, et d’où l’on passe, sans descendre d’une
manière très sensible, aux immenses dunes faites d’un détritus jaunâtre
et sableux qui s’étendent de l’autre côté et auxquelles succèdent des
plateaux en forme de terrasses (_hamadas_) et des _serîrs_
caillouteuses. Si la régularité de ce système apparaît très visible à
l’œil dans la région de l’ouest, il n’en est pas tout à fait ainsi quand
on va de Tripoli au Fezzan. Les mêmes causes qui ont produit sur la côte
nord la vaste échancrure des deux Syrtes, y ont émietté en rameaux
confus l’extrémité de la chaîne atlantique, et, en ne permettant pas à
la longue ligne de dunes septentrionales d’atteindre le méridien de
Tripoli, ont favorisé la formation des nombreux groupes d’oasis dont est
constitué le Fezzan. Ce qui empêche que, de ce côté, on ait une idée
nette de l’ensemble, c’est, d’une part, la chute profonde qu’y fait près
de la Syrte le haut plateau appuyé aux montagnes de l’ouest ; c’est,
d’autre part, la dépression terminale qui se produit au centre des oasis
fezzanaises. La régularité n’en existe pas moins ; les monts
tripolitains (Douïrat, Nefousa, Ghârian, Tarhouna et autres) procèdent
du même soulèvement que les chaînes occidentales de l’Atlas ; plus au
sud, les reliefs du Tibesti, les monts d’Hoggâr et d’Ahïr ont eu une
semblable origine, et là où les masses volcaniques n’ont pas pu percer,
la croûte s’est tuméfiée d’une manière uniforme et d’ensemble, de
manière à donner naissance à de véritables hauts plateaux (_hamadas_) ou
à des plaines de moindre élévation qu’on appelle _serîrs_.
Le désert proprement dit commence à quelques journées de marche au delà
des versants sud de la chaîne septentrionale, qui a une altitude
d’environ sept cents mètres et se compose surtout de roches calcaires.
On entre d’abord sur de hautes plaines pourvues d’excellents pâtis,
qu’interrompent d’innombrables et spacieuses vallées, avec des lits de
cours d’eau presque toujours à sec (_oueds_), et où le sol fertile se
prête de place en place à la culture des céréales ; puis, à mesure que
les pluies se font plus rares, l’humus, le sable et l’argile diminuent ;
ce qui prédomine, c’est un fond rocheux, que parsèment des cailloux de
toute sorte, ou un terrain calcaire nu ; les vallées fluviales sont
moins profondément entaillées et plus infécondes ; les nombreuses
collines de plus en plus glabres. Enfin l’on atteint la région des
_serirs_, dont la surface de gravier dur s’étend au loin à perte de vue,
et qui constituent la partie la plus désolée du Désert.
Ces serîrs s’appuient à la grande hamada el-Hamrâ, étendue à l’ouest sur
une longueur de deux cents kilomètres du nord au sud, avec une largeur,
dans l’autre sens, de six cents environ, et elles se développent vers
l’est et le nord-est à travers les plaines basses qui entourent la
Grande Syrte. Tandis que la susdite hamada a une altitude d’à peu près
six cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la serîr n’a qu’une
élévation moitié moindre, et les pierres qui en couvrent la surface, au
lieu d’avoir l’irrégularité de forme et de calibre de celles du plateau,
forment un semis de cailloux menus, polis et presque toujours de même
teinte. L’une et l’autre du reste sont également dénuées de vie. Là où
le vent a accumulé un peu de sable, il peut se développer quelques
germes modestes de végétation, mais le sol par lui-même est incapable
d’y rien produire. D’arides et chauves monticules d’érosion, en forme de
cônes tronqués ou de pyramides, accidentent seuls çà et là l’aspect
monotone du plateau, en indiquant par leur relief médiocre et toujours
le même le niveau antérieur du terrain. Bien que, dans la serîr, la
couche d’eau se rencontre plus près de la surface du sol que dans
l’hamada, qui est plus élevée, les fontaines néanmoins y sont plus
rares.
Cette uniformité est interrompue par une projection avancée de hauteurs,
les monts el-Târ, qui se dressent, isolément ou par groupes, à cinq ou
six cents mètres d’altitude, et enferment entre eux et les Montagnes-
Noires la plaine de sable argileux et abondamment arrosée (el-Djofra) où
se trouvent Sokna, Houn et Waddan. De ce plateau, situé à trois cents
mètres de hauteur et large de trente-cinq kilomètres environ, on monte
au Djebel es-Sodâ, relief qui forme au nord la frontière du Fezzan.
Cette zone, située au sud-est de l’hamâda el-Amrâ, à neuf cents mètres à
peu près au-dessus de la mer, dessine une ligne arquée, qui va
décroissant d’élévation, jusqu’au delà du méridien de Sokna, où elle
finit par se confondre avec les Montagnes-Noires. Celles-ci sont formées
d’une masse calcaire qui repose sur une puissante couche d’argile et
porte un grès noir. Elles ont de l’ouest à l’est une longueur d’environ
deux cents kilomètres, sur une largeur en sens opposé de cinquante
kilomètres ; un col les divise en deux parties, l’une à l’ouest (_Sodâ
el-Gharbija_) : c’est la plus vaste et le plus élevée en moyenne ;
l’autre à l’est (_Sodâ esch-Scherkija_) : c’est celle qui renferme la
sommité dominante ou Dahâr es-Sodâ. Quant au point culminant de la
passe, ou Dahâr es-Moumin, son altitude est de 750 mètres.
A ce massif s’appuient, au sud, des plaines désertes et sans eau qui
vont s’affaissant vers l’est, et que caractérisent d’abord la présence
de nombreux oueds issus de la partie ouest des montagnes ; puis, au bout
de quelques jours, on retrouve la serîr proprement dite, et, enfin, à
cent trente kilomètres environ plus loin, on pénètre dans la portion
habitée du Fezzan. Là, le paysage se modifie ; on a affaire à un terrain
d’alluvion, et derechef, dans la vallée d’Omm el-Abîd, l’eau se
rencontre à peu de mètres du sol. Cette hattija peut en quelque sorte
être considérée comme l’extrémité la plus orientale de l’oued Schijati,
vallée qui s’étend d’ouest en est entre le 27e et le 28e degré de
latitude. Entre elle et l’oued Ladchal se développe à l’ouest la zone de
dunes qui porte le nom générique d’_Edeyen_, et qui, du côté de l’est,
se résout peu à peu en collines détachées, pour n’offrir plus, en
touchant le méridien de Mourzouk, qu’une plaine ondulée de sable
mouvant. L’oued Ladchal, qui se divise en deux parties, l’une à l’ouest,
l’oued Gharbî, et l’autre à l’est, l’oued esch-Scherki, a deux cents
kilomètres environ de longueur sur une largeur de huit kilomètres ; on
l’appelle « l’oued » tout court. Il offre dans ses deux moitiés le même
caractère : à la surface, cette alluvion saline et sa bleuse qui
prédomine dans tous les bas-fonds du Fezzan et qu’on nomme _heischa_,
et, en dessous, partout, l’eau a une profondeur moyenne de trois mètres
et demi. Cette vallée part de la chaîne d’Amsa, dégradation orientale
des hauts plateaux qui s’appuient au massif volcanique d’Hoggâr et se
termine au nord-est non loin de l’oasis de Sebha, avec une pente totale
de deux cents mètres environ.
Au sud de cette dépression, et parallèlement à elle, s’étend l’hamada de
Mourzouk, qui la sépare d’une autre dépression, l’oued Otba, située à
cinquante kilomètres plus bas, et qui, née d’un contrefort de la chaîne
d’Amsa, à cent kilomètres à l’ouest de la capitale du Fezzan, s’abaisse
au nord-est, par l’oued Neschoua, jusqu’à l’oasis de Rhodwa. De cet oued
Otba à Mourzouk, la distance est à peine de quarante kilomètres.