aucune de ces rafales de vent et de sable si fréquentes en ces climats,
mais aussi, hélas ! sans ce souffle de renouveau qui, sous nos rudes
latitudes du nord, fait l’attrait principal de cette époque de l’année.
La fraîcheur matinale et la sérénité de l’atmosphère semblaient
m’inviter à donner un coup d’œil à la ville et à ses jardins ; cependant
il n’était pas séant de m’en aller courir les rues et le pays sans
attendre la venue du gouverneur, et, d’un autre côté, le soin de ma
dignité ne me permettait pas de faire la première visite. Le gouverneur
m’envoya annoncer la sienne pour l’après-midi seulement, ce qui
n’empêcha pas que pendant la première moitié de la journée je ne manquai
point d’hôtes.
En premier lieu, vers sept heures du matin, le moment le plus convenable
ici pour voir les gens, parut Hamed Bei, le ministre des finances
(_Katib-el-Mâl_) de la province. C’était un homme en lunettes, propret
et soigneux, portant la redingote noire à col raide des fonctionnaires
turcs, et faisant sonner toutes les voyelles de la langue arabe, qu’il
savait surtout par les livres. Avec ses yeux enfoncés dans la tête et
son parler doucereux et poli, il ne m’inspira qu’une confiance limitée.
Vinrent ensuite les membres de la famille Ben Aloua, entre autres le
fils aîné, Hadch Abdallah, que je ne connaissais pas encore, et qui
avait fait, quoique sans succès, plusieurs voyages d’affaires dans les
pays du sud. Il y en avait un troisième, appelé Sâlim, que je ne vis
pas : celui-là menait une vie retirée, indépendante, en dehors de toute
relation et à l’écart des cercles officiels ; un autre enfin, le
cinquième, n’avait qu’une douzaine d’années et était encore sur les
bancs de l’école. D’eux tous, il n’y avait que Brahim et Abdallah, qui
eussent du sang noir dans les veines ; les autres avaient le teint
parfaitement clair. Un peu plus tard, je reçus la visite du vieux
Mohammed Baserki Chérif, le dernier rejeton de ces Ouled Mohammed qui,
des siècles durant, avaient gouverné le Fezzan. Il s’était lié d’une
amitié étroite avec Gerhard Rohlfs ; c’était un excellent homme, mais
superstitieux, et à moitié abruti par l’opium.
Le commandant de la garnison, un vieux Turc à barbe blanche, également
hébété par l’abus de l’opium ; le chirurgien militaire, un jeune qui se
faisait remarquer par son ignorance absolue de la médecine ; le
secrétaire de la garnison, qui parlait fort bien l’arabe, et avait un
air de vivacité et d’intelligence qui me fit une très agréable
impression ; enfin un beau-frère du cheik Omar du Bornou, un nègre des
plus foncés, qui était aussi un féal de l’opium : tels furent les
personnages qui se crurent obligés de prendre l’initiative d’une visite
de civilité auprès de moi.
L’après-midi, survint le pacha, un Turc de famille honorable mais
déchue, qu’on avait envoyé dans ce désert pour y refaire son patrimoine
délabré ; son délabrement physique et moral était à l’avenant ; il ne
savait rien du pays ni des gens et n’entendait pas un mot d’arabe. Son
truchement lui-même ne parlait qu’imparfaitement le turc. Arrivé depuis
quelques mois seulement de Stamboul, il vivait dans une sorte
d’isolement triste, et tâchait de se consoler de son exil en
s’intoxiquant d’une manière suivie à l’aide des alcools.
L’événement de la journée, ce fut l’irruption dans mon domicile d’un
quidam, qui voulait, en cherchant asile auprès de moi, m’obliger à
intervenir en sa faveur. Cet homme avait tout simplement administré une
volée à sa chère et tendre, qu’il soupçonnait, non sans raison,
d’infidélité. Comme après tout il avait franchi le seuil sacré de ma
maison, je dus m’entremettre pour lui ; mais j’eus soin de recommander à
mes gens de m’éviter dorénavant toute invasion de ce genre.
J’employai le lundi de Pâques à rendre les visites que j’avais reçues,
en ayant soin de me faire précéder des présents que j’avais à
distribuer. Je trouvai Hadch Brahim en train de déguster sa boisson
favorite, un thé excessivement fort et très sucré, qui se prend dans de
tout petits verres. De chez lui, je me rendis chez le gouverneur, lequel
occupait, à l’extrémité nord-ouest de la Grande Rue, l’étage supérieur
d’une maison de belle apparence. Il avait auprès de lui deux esclaves
nègres, encore enfants, qu’il avait affublés de tuniques de drap
écarlate, et qui, dans cet accoutrement bizarre, appelés à singer sans
doute les laquais de l’Europe, bien qu’ils ne sussent pas même servir le
café, étaient bien les apparitions les plus grotesques du monde. Lui-
même était enveloppé d’un caftan fauve, et se tenait assis, inerte,
hébété, dans un état de prostration intellectuelle et physique qui
faisait de la peine à voir ; il est vrai qu’on était au matin, et qu’il
n’avait pas encore eu le temps de réveiller à coups de petits verres ce
qui lui restait d’énergie vitale.
Mademoiselle Tinne habitait, à la partie centrale de la même rue, et à
peu de maisons de moi, une grande construction qui avait été, un demi-
siècle auparavant, la résidence des Moukni. Je la trouvai en compagnie
d’un énorme chien, superbe quoique déjà vieux, qui était, j’imagine,
l’ami le plus sûr qu’elle eût dans le pays. Elle me parut calme,
sérieuse, distinguée, comme toujours, mais plus expansive et plus
chaleureuse qu’elle n’avait été à Tripoli. Elle voulait aussi se rendre
au Bornou ; néanmoins elle était bien aise pour l’instant qu’il n’y eût
point de caravane en perspective, ayant l’intention de faire acheter, au
cours de l’été, sur le marché abondamment pourvu de Tripoli, les
chameaux qui lui étaient nécessaires ; elle venait justement d’écrire en
Europe afin qu’on lui expédiât des présents pour le Cheik et une
provision suffisante de thalers Marie-Thérèse. Vers la fin de la saison
seulement elle devait être prête à partir ; c’est pourquoi nous
convînmes que, si, dans cet intervalle de temps, il ne se formait aucune
société de marchands voyageurs, nous entreprendrions seuls le trajet en
louant une escorte d’hommes armés. Chacun de nous songeait à faire, en
attendant, une petite excursion au désert, et il se trouva que cette
personne résolue nourrissait précisément la même idée que moi, celle de
visiter la contrée rocheuse du Tibesti.
J’avais déjà fait part à Hadch Brahim de mon désir de voir cette région
mal famée de l’intérieur, et je m’étais aperçu que l’annonce de ce
projet lui avait causé une vive inquiétude. Il allait de soi qu’une
telle entreprise de la part de mademoiselle Tinne, qui était fort riche,
lui paraîtrait encore plus hasardeuse ; aussi crus-je devoir dire à
cette dernière que je doutais que les autorités, en ce qui la
concernait, voulussent se prêter à un tel voyage. Nous nous rappelâmes à
ce propos une remarque que nous avait faite à Tripoli le gouverneur
général : c’était qu’en dehors des limites de son territoire, il ne
pouvait disposer en notre faveur ni de la moindre puissance, ni du
moindre crédit, sauf le cas où l’un de nous aurait envie d’aller à Ghât
visiter le Touareg Ichnouchen. Qui nous eût dit alors, quand nous nous
remémorions ces paroles d’Ali Riza, que, quelques mois, plus tard, ma
noble amie serait assassinée justement par les gens de cet Ichnouchen ?
[Illustration : Citadelle de Mourzouk.]
II
Au cours de mes autres visites, j’acquis peu à peu une première idée de
l’ordonnance de la ville ; le lendemain j’en étudiai la topographie plus
en détail. Les murailles, qui n’ont ni beaucoup de hauteur ni une grande
solidité, sont cependant en bon état, et pourvues de bastions. Si, de la
porte de l’Est (_Bâb el-Kebir_), on prend la Grande Rue, on aperçoit
tout d’abord le corps de garde principal avec son portique à colonnade
de bois, et, de chaque côté de la chaussée, une file de boutiques
marchandes en avant desquelles courent des galeries également soutenues
par des piliers, où acheteurs et vendeurs peuvent rester à l’ombre.
C’est là que se tient le marché quotidien, dont l’animation est surtout
grande dans l’après-midi. Au delà de ces bazars, la rue se termine à
gauche par la demeure du pacha, à droite par celle du secrétaire de la
garnison, et aboutit à une grande place où se trouve la citadelle, gros
édifice presque carré dont les faces correspondent aux points cardinaux.
En suivant son côté nord, on tombe sur la porte du nord-ouest, _Bâb el-
Bahari_, et, en longeant son côté sud, sur la porte de l’ouest, _Bâb el-
Gharbi_.
Dans son enceinte massive et munie de bastions, la Kasba renferme,
d’abord une caserne mal entretenue, quoique d’un aspect relativement
assez imposant, au milieu de laquelle est une cour ; vis-à-vis se trouve
une petite mosquée ; à l’ouest de celle-ci, la boulangerie de la
garnison, puis, de l’autre côté, attenant à la caserne, un jardin. C’est
sur l’espace intermédiaire entre ce jardin et le bâtiment de la
boulangerie que se dresse le castel proprement dit (_Kasr_). Bien qu’il
ne soit construit qu’en terre, il produit cependant un certain effet,
grâce à ses épais murs et à sa position bien centrale. A l’intérieur,
sont de vastes appartements pour le pacha et les employés et une salle
de séances pour le Grand Conseil. De la plate-forme du toit, près du mât
qui porte le pavillon, on embrasse d’un coup d’œil et le groupement des
habitations, et tous les alentours assez peu pittoresques de la ville.
Une chose que je ne pouvais m’expliquer, c’était que les gouverneurs
n’eussent point préféré le séjour de cette haute résidence bien aérée à
l’intérieur maussade de la cité ; cependant, depuis Hassan Pacha, aucun
d’eux n’a habité la Kasba. Une demi-douzaine de petits canons
passablement détériorés formaient la défense de ce château fort, qui,
pour des Arabes, des Toubous et des Touaregs, pouvait figurer une place
imprenable. La garnison, évaluée à cinq cents hommes, était
momentanément réduite au chiffre de deux cents. De plus, les soldats
turcs avaient fini par céder peu à peu la place à des Fezzanais, la
plupart mariés, qui vivaient dans la ville, s’occupant de leur industrie
ou du jardinage.
La Grande Rue divise Mourzouk en deux moitiés à peu près égales, coupées
chacune d’une façon très irrégulière par d’autres voies généralement
étroites et tortueuses. J’ai dit que toutes les maisons étaient bâties
en terre salifère et en argile ; leur nombre s’élève à six cents
environ, ce qui, à six personnes en moyenne pour chacune, donnerait une
population totale de 3,600 âmes. Jadis la ville était d’un quart plus
étendue vers le sud ; on pouvait voir encore, lors de mon passage, les
restes de l’enceinte qui enfermait auparavant ce quartier disparu, la
_Tête_, comme on l’appelait (_Râs_).
Au dire de toutes les personnes capables d’en bien juger, les jardins de
Mourzouk renferment à peu près autant d’habitants que la ville elle-
même ; il est vrai que l’extrême dissémination des habitations
extérieures rend bien difficile un contrôle exact sur ce point.
J’essayai en tout cas le jour suivant de prendre une connaissance telle
quelle de cette banlieue, et je me rendis, dans cette vue, au jardin
d’Hadch Brahim, situé à une demi-heure vers le nord.
Presque toute la bande de terrain qui environne la ville de ce côté, et
aussi vers le sud, n’est que mares et marécages d’eau salée, du milieu
desquels, chose étonnante, jaillissent quelques sources d’eau douce. On
se demande par quelle aberration, quand le désert est en général si
salubre, on a été choisir ce site empesté pour y établir un centre de
population. C’est au delà de cette zone sablonneuse que sont les
jardins, entourés pour la plupart de haies en feuilles de palmier. Celui
d’Hadch Brahim, d’une étendue considérable, était subdivisé à
l’intérieur en plusieurs enclos : jardin fruitier, jardin légumier,
plants des céréales, etc... Toutes les bêtes que mon hôte possédait s’y
trouvaient pour le moment réunies, et elles y avaient même une belle et
spacieuse étable. Des moutons touaregs attirèrent particulièrement mon
attention par leurs hautes jambes, leur queue longue et mince, leur cou
allongé, et la fine et ample crinière qui leur sert de toison. Les
autres jardins que j’eus occasion de voir en passant ressemblaient tous
plus ou moins à celui-ci : c’étaient en somme des coins de verdure où
l’œil pouvait se dédommager de la monotone uniformité que présentait
l’ensemble de la ville.
[Illustration : Grande rue à Mourzouk.]
De la fenêtre de mon logis, j’avais vue sur un vieux palmier à la tige
élancée qui se trouvait dans la cour de la mosquée ; c’était un des
rares arbres qui ornassent l’intérieur de Mourzouk. A part ce palmier,
tout n’était autour de moi que grisaille, toits plats et teinte
poussiéreuse ; même par les belles journées, on n’apercevait pas l’azur
du ciel. Dès que le soleil commençait à monter, il s’élevait un vent
qui, alors même qu’il n’était pas accompagné de trombes de sable,
suffisait presque toujours à produire des tourbillons de poussière dont
l’atmosphère restait saturée, et qui rendaient la Grande Rue beaucoup
plus triste à voir encore que les petites artères, où du moins les
rangées des maisons, si peu attrayantes qu’elles fussent, formaient un
objectif pour les yeux. Il va sans dire que la vie et le mouvement ne
peuvent avoir rien de bien varié dans une localité que le désert cerne
de toutes parts et qui a perdu depuis longtemps son importance
commerciale. Les principaux négociants de l’endroit étaient des
étrangers, des Berbères d’Oudchila et de Sokna, des Arabes de Tripoli ou
de Houn, qui, comme tels, — on le voyait à leur mine, — souffraient fort
du climat. Avec la poussière prenait la chaleur, qui croissait
sensiblement d’heure en heure, quoiqu’on ne fût qu’aux premiers jours
d’avril. Chacun alors s’enfermait chez soi, à l’exception des menus
débitants qui passaient la plus grande partie de la journée dans leurs
magasins du Bazar. Quant à l’unique café qui se trouvait à l’entrée du
Bazar, il n’était guère fréquenté que par les soldats de la garnison et
d’autres clients analogues. Nulle part ailleurs, il n’y avait une place
à l’ombre où l’on pût s’asseoir et causer.
Sans le marché où se donnaient rendez-vous la population indigène des
jardins et les nombreux étrangers domiciliés à Mourzouk, cette capitale
du Fezzan m’eût paru sans doute encore plus triste et plus ennuyeuse.
C’était l’après-midi surtout qu’affluaient dans la ville, avec les
produits de leur culture, les gens de la banlieue ; de petits
détaillants venaient également s’y installer avec toutes sortes
d’articles de provenance européenne ou de la côte nord de l’Afrique,
allumettes, papier à cigarette, tabac turc, friandises de Tripoli ou
même de Constantinople, batterie de cuisine et vaisselle, fromage de
Hollande, fourneaux de pipe, rasoirs, aiguilles, miroirs, couteaux,
ciseaux, foulards, perles fausses, corail ; puis, des étoffes de laine,
de soie et de drap, des couvertures, des tapis, des chaussures, des
selles, des outres de chameaux, que des courtiers mettaient bruyamment à
l’enchère, en élevant la marchandise dans leurs mains, et en arpentant
le marché d’un bout à l’autre, sans préjudice d’offres à domicile qu’ils
allaient faire aux amateurs. S’il y avait en perspective quelques
caravanes de commerce, on amenait sur la place des chameaux des pays
d’alentour. De grand matin, des Touaregs arrivaient par la porte de
l’ouest avec des provisions de charbon de bois, — c’est là leur
spécialité d’industrie ; — et les citadins, pour être surs de ne point
manquer cette denrée si précieuse dans un pays où il n’y a point
d’arbres, s’en allaient parfois au-devant d’eux jusque sur la grande
route. En fait de fruit, ce qui dominait, c’étaient, on le pense bien,
les dattes, mais souvent aussi il y avait des melons. Quant au lait et
au beurre, qui se vendaient fort cher, vu le peu de gros bétail de la
région, il valait la peine que des voyageurs en apportassent des
contrées du nord, et c’est pourquoi le marché en était fréquemment
pourvu. Plus d’une paysanne venait sans vergogne avec du lakbi, sous le
fallacieux prétexte, bien entendu, de ne le débiter qu’à l’état frais ;
il se trouvait aussi des musulmans assez impies pour vendre publiquement
de l’eau-de-vie. A Mourzouk même, il y avait un chrétien qui, pour ne
point laisser péricliter une branche d’industrie aussi européenne que
civilisatrice, distillait, de moitié avec un Turc qui ne valait pas
mieux que lui, un abominable breuvage de jus de dattes. Tous deux
étaient des criminels déportés, que la Porte avait internés dans le
Fezzan.
Au plus fort du marché, la Grande Rue avait donc une certaine animation,
et souvent à cette heure, si peu distingué qu’y fût le public, j’allais
m’installer au café dont j’ai parlé ci dessus, et d’où l’on voyait tout
le mouvement de la rue. Parfois j’y rencontrais quelque personne d’un
meilleur monde, ou bien j’y amenais avec moi mon adjudant Mohammed Ben
Aloua, qui m’apprenait alors à disséquer tant bien que mal cette société
foraine, composée d’éléments si divers et si hétérogènes.
Toutes les couleurs de peau, depuis la blancheur des Turcs du nord
jusqu’à la teinte noir d’ébène qu’on trouve dans les Nigrities, étaient
représentées céans. C’était une gradation sans fin, de l’Arabe ou du
Berbère rougeâtre de la côte septentrionale au Berbère bronzé du désert,
puis, par une transition plus profonde, du Toubou au Nègre proprement
dit, avec toutes ses nuances et ses variétés. Si les Arabes purs
m’étaient un type familier, si les Berbères du Nord, qui ont les mêmes
conditions d’existence que ceux-ci et se sont fort mélangés avec eux, en
diffèrent à peine d’extérieur, si, d’autre part, les habitants du désert
central, avec leurs traits réguliers, leur nez d’ordinaire bien
conformé, leurs lèvres modérément développées et leur prognathisme
insignifiant, se distinguent facilement des peuples du Soudan, en
revanche, je ne parvenais pas à opérer d’emblée le classement de ces
derniers et à les ramener à leur groupe respectif ; je ne pouvais
découvrir de différence caractéristique entre les gens du Bornou, ceux
du Baguirmi, ceux de Mandara et de l’Haoussa ; seuls, les quelques
échantillons de cette peuplade étrange de l’intérieur qui, sous le nom
de Fellâtas, a déjà donné du fil à retordre à tant d’ethnologues,
venaient, en raison de leur extérieur sémitique, se placer d’eux-mêmes
hors du tas.
Ici, on parlait arabe, là on s’exprimait en toubou ; ailleurs résonnait
l’idiome d’Haoussa et surtout celui des gens du Bornou, la langue Mana
Kanouri. Les fils du désert par excellence, Touaregs et Tedâs, se
reconnaissaient de loin à leur démarche mesurée ainsi qu’à leur costume
sombre. Le Touareg s’avançait gravement sans l’ombre d’un sourire sur
les lèvres ; le Toubou, avant d’émettre un propos, crachait à distance,
d’un air compassé, par les interstices de sa dentition, un mince flux de
jus de tabac vert ; l’Arabe pur et le Berbère du nord toisaient autour
d’eux toutes choses avec l’orgueil réfléchi qu’ils puisaient dans le
sentiment de leur civilisation relativement avancée, et, quant au nègre,
il riait et bavardait sans souci.
L’un, par son habillement, — burnous, jaquette, pantalon, — se
rapprochait du riverain de la Méditerranée ; l’autre avait échangé la
chemise si commode du Soudan contre le costume septentrional ; un autre
l’avait combinée avec le châle tripolitain ; un autre encore portait la
primitive peau de mouton de son pays natal. Ceux-ci étaient de gros
négociants qui se proposaient d’aller au Soudan occidental et de gagner
par Ghât les États d’Haoussa ; ceux-là au contraire en arrivaient et
comptaient se rendre à Tripoli, à Benghâsi ou au Caire ; d’autres enfin
habitaient le Fezzan. Les Touaregs et les Toubous ne venaient jamais de
bien loin et leur séjour ne durait que le temps du marché. Les nègres
étaient des esclaves ou des affranchis qui retournaient dans leur pays
ou bien qui s’en éloignaient pour chercher ailleurs une autre patrie ;
il y avait aussi de pieux pèlerins, tels que, chaque année, il en part
en si grand nombre du Soudan ouest pour gagner par le Fezzan le nord de
l’Égypte.
Sur le marché aux légumes et aux fruits, c’étaient les femmes qui
dominaient : accroupies derrière leurs corbeilles en feuilles de
palmier, elles étaient surtout originales par leur coiffure et leurs
atours. Elles offraient peu de variétés de teint, car les femmes des
Arabes non plus que celles des Berbères du nord, à cause de leur
position sociale plus élevée, ne fréquentent guère le marché ; celles
des Touaregs également n’y paraissent presque pas. Plus nombreuses y
étaient les femmes toubous à la taille élancée, avec leur châle bleu aux
épaules et aux hanches, leurs superbes extrémités, leur peau demi-
foncée, le cylindre de corail coquettement passé à l’aile droite de leur
nez d’une conformation d’ordinaire avenante, et leurs innombrables et
minces tresses leur retombant de côté sur les tempes et encadrant le fin
ovale de leur figure. Entre elles et les Fezzanaises, au visage rond,
épais et sans caractère, il semblait qu’il y eût un abîme. Chez celles-
ci, les variations de teint allaient depuis le rouge des Arabes jusqu’au
noir grisâtre de beaucoup de négresses. Comme les Toubous, elles avaient
aux bras une quantité de bracelets en métal, en corne, en ivoire, et les
jambes surchargées d’anneaux d’argent, de cuivre ou de laiton. Pour la
saleté, elles rivalisaient avec les Bédouines, contrastant par là d’une
manière tranchée avec les Toubous, qui sont la plupart très propres.
La coquetterie de ces dames semblait concentrée sur leur coiffure, qui
offrait tous les types et tous les calibres de tresses imaginables ; les
plus curieuses me parurent être celles des Fezzanaises, qui, à leurs
extrémités retombantes, étaient maintenues par une natte circulaire
embrassant la partie inférieure du front, les tempes et l’occiput, de
telle sorte que la tête entière était symétriquement ceinte comme d’une
chape. Parfois, cette coiffe épaisse était partagée en deux moitiés sur
le front et sur la partie antérieure du chef. Par malheur, ce réseau
laborieux était tout dégouttant de graisse, ou d’huile, ou de beurre
fluide, dont le mélange avec la poussière et la terre produisait une
incrustation d’une nature indéterminée.
C’étaient les négresses qui, numériquement, dominaient ; tant esclaves
qu’affranchies, il y en avait de toutes les tribus et de toutes les
peuplades, et dès qu’elles devenaient les concubines de leurs maîtres,
elles s’efforçaient de singer la mise et les atours des femmes
légitimes. Sinon, elles se contentaient généralement du châle bleu, se
rattrapant sur la verroterie, dont elles s’ornaient le cou, les cheveux
et les oreilles. Rarement, elles allaient jusqu’à porter les chapeaux
rouges ou jaunes, brochés de soie, qu’on fabrique à Mourzouk ; la
plupart du temps elles n’avaient que des sandales, ou marchaient pieds
nus.
[Illustration : Types féminins du marché de Mourzouk.]
Tout cela formait un spectacle varié, qui durait jusqu’au coucher du
soleil, moment où les habitantes des jardins sont obligées de regagner
en hâte leurs cabanes de palmier, pour le repas du soir (_aschâ_) ;
mais, à la même heure, la ville recouvre l’indispensable ornement de ses
rues : ce sont les chameaux qui reviennent des pâtis d’alentour, et qui,
tous sans exception, étrangers comme indigènes, s’en vont, d’un commun
accord, se masser sur la place de la Kasba, afin d’y passer la nuit.
Alors, pour quelques heures, la chaussée redevient déserte ; puis, plus
tard, — le vent tombant d’ordinaire le soir, — tout ce qui est jeune et
ami du plaisir se rassemble dans les rues, sur les places, dans les
maisons, pour y causer sans contrainte, faire de la musique et danser
jusqu’à minuit. Tantôt, c’est un citoyen aisé qui, à la suite d’un
heureux événement de famille, commande un orchestre et des danseuses, et
invite voisins et amis à venir dans sa cour participer à la
réjouissance ; tantôt ce sont les artistes qui prennent l’initiative et
rassemblent en quelque endroit par les accords de leurs instruments une
troupe de danseuses de profession, jeunes ou vieilles.