l’horizon, nous entrâmes sur une immense plaine montante, à laquelle la
présence de nombreux petits fragments de fer noir donnait une teinte
tout à fait sombre ; c’est la Maiteba Soda, ou Maiteba Noire, à laquelle
succède un autre plateau, qui, de la couleur de sa roche, prend le nom
de Maiteba Rouge. Ensuite, toujours cheminant vers l’ouest, nous
atteignîmes la vaste serir Ben Afïen, qui, développée sur cinq lieues au
moins de distance devant nous, surpassait par sa grandiose uniformité
toutes les plaines du même genre que nous avions vues jusque-là. Nulle
part, de quelque côté que l’œil se fixât, on n’y apercevait une ombre de
vie : c’était l’image absolue du vide et de l’immensité. Certes, ici
plus que n’importe où, on a conscience de sa petitesse et de son
abandon ; et ici cependant plus que n’importe où, quand il s’agit
d’entrer en lutte avec ce monde solitaire et inanimé, qui semble
s’étendre presque à l’infini, on sent son énergie croître avec son
courage. C’est le propre des courses au désert de rendre l’homme sérieux
et méditatif ; les fils du désert, par excellence, les Touaregs et les
Toubous, dont la vie entière se passe dans un combat solitaire contre
l’interminable monotonie de l’espace, ont une physionomie presque sombre
où l’insouciance et l’enjouement ne peuvent guère trouver place.
Ajoutons que cette sorte d’oppression recueillie qu’on doit à la
sublimité du spectacle fut encore augmentée en nous par une nouvelle
tourmente de sable qui nous vint du sud avec tout son cortège
d’incommodités. Cet ouragan, joint à la nuit qui commençait à tomber,
fut cause que nous nous égarâmes complètement ; si bien que nous dûmes
camper sur place, après une journée de marche de neuf heures.
Le lendemain, l’atmosphère s’éclaircit, et la vue d’une ligne de
hauteurs sablonneuses, qui se dessinait dans le lointain, et qui, sous
le nom de _Grand Sable_ (Ramla el-Kebira), est ici un point de repère
bien connu, nous permit de retrouver notre direction, dont nous avions
dévié quelque peu à l’ouest. Cette traînée de dunes, dénuée de toute
végétation, est le premier accident de terrain qui interrompe la
monotonie de la serir Ben Afïen ; au delà de cette intumescence, le sol,
doucement ondulé, se relève en un large plateau qu’on appelle la montée
de la Meschija, pour se creuser ensuite en quatorze dépressions
profondes et régulièrement disposées qui portent le nom collectif de
_Fosses_ (El-Ahfar). Entre cette région et le reste du désert pierreux,
l’étranger n’aperçoit pas de différence ; mais l’Arabe, qui a un sens
remarquable pour discerner les moindres particularités du monde uniforme
où il vit, reconnaît de fort loin ce district.
D’une vague à l’autre, nous franchissons cet océan de solitude,
cherchant en vain d’un œil ennuyé, à chaque ondulation qui se succède,
s’il ne se produit pas quelque changement de scène : rien, qu’un
insignifiant ressaut de terrain, semé de petits morceaux de sable
ferrugineux, et qui sert de lieu de repos aux caravanes venant d’Omm el-
Abid. Enfin, après six heures de marche, nous nous arrêtons épuisés à
l’entrée de la région de collines sablonneuses que l’on appelle Ramla
es-Shrira, ou le _Petit-Sable_.
III
C’était le lendemain 17 mars, cinquième jour de notre départ de Sokna,
que nous devions atteindre la vallée d’Omm el-Abid, autrement dit la
_Mère des Esclaves_, et voir cesser, grâce à ses fontaines, la pénurie
d’eau dont nous avions eu à souffrir. Le nouveau district que nous eûmes
à traverser formait d’abord, du nord-est au sud-ouest, un écheveau de
collines sableuses, d’intumescences calcaires et de roches de sable
ferrugineux, où, au moindre souffle de vent, le chemin n’était plus
visible. D’un rocher de forme conique, à qui sa grossière ressemblance
avec une tête d’homme a valu le nom de _Petit-Turban_, nous aperçûmes
devant nous la ligne de hauteurs d’où nous devions descendre dans
l’hattija Omm el-Abid[13]. Le sable, de ce côté, cessait peu à peu, pour
laisser poindre la roche calcaire, et çà et là on voyait du gazon ainsi
qu’une plante herbacée que l’on appelle Hâd (_Cornulaca monocantha_) et
qui constitue pour les chameaux le fourrage le plus estimé du pays.
Quelques petits lits de ruisseaux sillonnaient d’est en ouest la vallée.
Les hauteurs susdites une fois franchies, la végétation commença de
devenir plus riche pour se déployer enfin dans tout son épanouissement
avec les dattiers de l’hattija, ses tamarix, ses gazons, ses herbes
fourragères, ses collines de grès, son abondance d’eaux. Ce fut entre un
puisard et une fontaine-galerie, formée d’un système d’ouvertures de
puits verticales, reliées par des canaux horizontaux ayant l’inclinaison
voulue, que nous établîmes ce jour-là notre tente.
C’est à Omm el-Abid que commence l’archipel d’oasis à peine interrompu
qui forme le Fezzan proprement dit. La petite ville de Sirrhen, que nous
atteignîmes bientôt, à travers des jardins et des plantations de
dattiers, renferme dans son enceinte aujourd’hui ruinée 150 habitations
bâties d’une argile calcaire ou sableuse, et qui offrent à peine un abri
suffisant en cas de pluie. Un castel ou _Kasr_, également en ruines, se
dresse au centre de la bourgade, dominant les toits plats des
maisonnettes basses, dont le dessin est oblong ou cubique. Les
habitants, au nombre de 800 ou 1,000, sont des Marabouts, c’est-à-dire
appartiennent à une tribu qui a d’hérédité un caractère religieux ; avec
eux demeurent des gens de la tribu nomade des Mekaribas dont la
résidence propre est dans l’oued Schijâti.
[Illustration : Hâd (_Cornulaca monocantha_).]
A deux heures au sud-sud-ouest de Sirrhen, se trouve l’oasis de Semnou.
Cette dernière ville, bien que les rues en soient si étroites que des
chameaux chargés n’y peuvent circuler, a cependant, avec son castel
spacieux à deux minarets et son riche entourage de dattiers, beaucoup
meilleur air que la précédente. Elle compte 250 ménages, et 1,200 ou
1,500 habitants arabes qui sont partie des Marabouts, partie des
Fezzanais mélangés, partie des Arabes. La population vit surtout de
jardinage. Quelques chameaux, de petits troupeaux de chèvres, des ânes,
autant qu’il en faut pour l’arrosage des plantations, çà et là un
cheval, voilà tout le bétail de l’endroit. Les jardins sont tenus
proprement et fort bien soignés ; mais, à part les dattiers, qui sont
magnifiques, la culture y est moins belle et moins variée qu’à Sokna. La
pluie est rare à Semnou ; on ne la désire pas du reste, non seulement à
cause des dégâts qu’elle cause aux maisons d’argile pour peu qu’elle
tombe avec quelque abondance, mais encore parce que, pour leurs dattes
et leurs produits horticoles, les habitants préfèrent l’arrosage
régulier au moyen des fontaines. Le dattier a besoin d’avoir les pieds
dans l’eau, et la tête au soleil. Si la pluie est dommageable à ses
fruits, cela tient sans doute à l’action nuisible exercée sur les
racines de l’arbre par le contenu salin que l’eau du ciel puise dans le
sol. L’eau de pluie, nous disait-on là-bas, est une eau morte (_mejit_),
tandis que celle que fournit la terre est vivante et vivifiante (_hai_).
Mon hôte à Semnou était un aimable vieillard, du nom de Bou Aïscha, qui
avait été antérieurement moudir du district, et qui, lors du dernier
changement de pacha à Mourzouk, s’était vu révoqué de son emploi.
C’était un habitant de Temenhint, la bourgade voisine, qui avait été
nommé à sa place, d’où un gros crève-cœur pour cet homme de bien. Lui et
son cousin, el-Hadch Omar, étaient des Marabouts, très respectés, qui me
traitèrent l’un et l’autre à qui le mieux durant les quarante-huit
heures que je restai à Semnou.
L’oasis suivante est Temenhint ; nous l’atteignîmes le 20 mars. Elle
compte 133 feux, avec 800 habitants environ, et est délicieusement
située au milieu d’admirables bouquets de dattiers. Malheureusement,
l’été précédent, un tiers de ses maisons d’argile, et le kasr lui-même,
avaient été détruits par une pluie torrentielle, survenue après le
coucher du soleil, et qui, en une heure et demie de temps, avait
consommé son œuvre de dévastation. Six personnes et cinquante animaux
avaient péri dans cette catastrophe, dont le caractère violent non moins
qu’inopiné avait fait perdre la tête à la population.
[Illustration : Djedid (oasis de Sebha).]
La quatrième oasis, celle de Sebha, se compose des trois localités de
Djedid, Karda et Hadjara, qui, ensemble, ne comptent guère plus de 600
habitants ; nous y arrivâmes également en six heures ; mais, de là
jusqu’à la suivante, Rhodwa, il nous fallut faire deux journées de
marche. Le premier jour nous franchîmes l’écheveau de collines qu’on
appelle la Biban, c’est-à-dire la _Porte_, puis deux autres lignes de
hauteurs parallèles à celle-ci, et nous débouchâmes au bout de huit
heures dans la plaine déserte qu’on nomme la serir el-Maâlâ. Nous avions
espéré aller jusqu’au bir el-Meckni, d’autant plus que la fontaine de la
Biban était depuis longtemps ensablée ; mais, le vieux chameau touareg
de Mohammed s’étant trouvé pris de faiblesse, il en était résulté un
arrêt qui fut cause que, la nuit survenant, nous dûmes camper dans un
petit vallon, près d’un rideau d’acacias sajal.
[Illustration : Acacias sajal.]
La traversée de la serir el-Maâlâ, que nous effectuâmes le lendemain 23
mars, nous fut rendue fort désagréable par un vent d’ouest violent
accompagné de trombes de sable et d’une mitraille de menus cailloux.
Rhodwa, où nous parvînmes en huit heures, toujours avec le même ouragan,
lequel dura jusqu’à minuit, était la plus misérable de toutes les
localités que nous avions vues depuis Tripoli. Quelques douzaines de
ménages, beaucoup n’ayant que des huttes en feuilles de palmier, c’était
tout ce qui restait de l’ancien village, dont les deux tiers n’étaient
que ruines, et dont les habitants vivaient de la manière la plus
indigente.
Notre désir eût été d’atteindre Mourzouk pour la grande fête du Bairam,
l’Id el-Kebir, qui tombait le 24 mars ; cela nous étant impossible, nous
résolûmes d’immoler l’agneau pascal à Rhodwa et d’y célébrer tant bien
que mal la journée. L’agneau nous coûta 16 fr. 20, mais nous l’eûmes,
pour ce prix, remarquablement gras, comme c’est en général le cas des
moutons, des chèvres, des pigeons et des poules du Fezzan. Nous
achetâmes en outre du _lakbi_, c’est-à-dire du jus de dattier fermenté,
autant qu’il en fallait pour que tout le monde en eût sa suffisance, nos
Fezzanais purs, tels que Boui[14] Mohammed et Ali Bou Bèkre, n’ayant
point d’ailleurs des palais de gourmets. On obtient le lakbi en faisant
un trou dans le _Djoummar_ ou jeune bois de l’arbre, et en y insérant un
tuyau par lequel le liquide s’écoule abondamment dans le vase placé au-
dessous. Tous les dattiers indifféremment ne se prêtent pas à cette
opération ; la quantité et la qualité du produit varient avec l’espèce
et aussi avec l’âge des troncs ; on ne choisit à cet effet ni des arbres
de bon rapport, attendu que c’est une cueillette perdue pour l’année, ni
en général des sujets tout à fait vieux, parce que ceux-ci ne donnent
que peu de sève. Comme il est, on le sait, défendu aux Musulmans de
faire usage de boissons enivrantes, les bons croyants ne boivent le
_lakbi_ qu’à l’état frais, avant que la fermentation ne l’ait changé en
un véritable alcool. Le jus nouvellement tiré, c’est-à-dire provenant de
la nuit même, offre une couleur bleue blanchâtre et une saveur douceâtre
qui rebute ; mais le principe sucré cède très vite, et dès le second
jour on a un breuvage riche en alcool, surtout si l’on a soin d’aider la
fermentation au moyen de vases non nettoyés et n’ayant jamais servi qu’à
cet usage.
Quelques jours plus tard, la fermentation acide est déjà déclarée, et il
commence à se former un vinaigre excessivement désagréable au goût.
Grâce à la rapidité avec laquelle s’accomplit cette succession de
phénomènes, c’est une chose assez malaisée que de contrôler le degré
d’orthodoxie d’un sectateur du Prophète ; plus d’un austère croyant,
sous prétexte de s’ingurgiter de simple moût de dattier, se stimule et
se stupéfie la cervelle au moyen de lakbi pur. On sait, d’ailleurs, à ce
propos, que les Mahométans poussent on ne peut plus loin l’art de
s’étourdir la conscience et de se donner le change à eux-mêmes et aux
autres. L’un prétend que la bière est une boisson permise, lorsqu’elle
est faite d’orge et de houblon ; un autre enseigne à ses ignorants
coréligionnaires que l’eau-de-vie, une fois distillée au moyen du feu,
se trouve de cette façon purifiée et ne rentre pas dans la catégorie des
boissons illicites ; d’autres encore, à table avec des Européens,
avalent le vin sans scrupule, en ayant seulement soin d’y ajouter chaque
fois un peu d’eau, et si des infidèles s’en étonnent, ils leur
expliquent comme quoi, par cette addition d’eau, ils anéantissent le
principe défendu.
Les habitants de l’île Kerkena, près de la côte orientale de Tunis, qui
s’adonnent en grand à la viticulture, consomment presque seuls leur
produit, en alléguant pour leur justification qu’ils le boivent tout
nouveau et non fermenté. Pour en revenir au lakbi, je lui trouvai au
début une saveur aigre-douce assez avenante, mais sans autres agréments
accessoires. J’en avais emporté un litre, et je fus fort incommodé par
le travail de fermentation que ce breuvage, auquel je n’étais pas
accoutumé, parut continuer dans mon estomac avec une énergie
persistante. Ce ne fut qu’au bout d’un long temps que je réussis à
surmonter la sensation de malaise que me causait l’excès de flatulences.
Le petit père Mohammed et Ali le Fezzanais, qui étaient ou plus
solidement constitués ou mieux acclimatés que moi, continuèrent de boire
sans sourciller, si bien que le dernier, qui était jeune, finit par
lâcher les rênes à sa gaîté, tandis que le digne Gatrounois, si
taciturne d’ordinaire, nous régalait de toutes sortes de récits
merveilleux extraits de sa vie d’aventures.
Entre Rhodwa et Mourzouk, nous ne rencontrâmes plus aucun centre de
population. Le territoire que nous traversions était un désert pierreux,
fortement ondulé, et coupé seulement d’un oued qui porte le nom d’oued
des Fourmis (_Wadi-el-Niml_). Au sommet d’une colline que nous eûmes à
franchir était dressé un tas de cailloux tel qu’on en érige volontiers,
à titre de jalons de repère, aux points dominants du parcours, dans ces
régions où s’oblitère vite toute trace de chemin. Cette sorte de signal
s’appelle _’Alem_, — au pluriel _A’alâm_, — et chaque voyageur de
passage se fait un devoir de l’entretenir en y ajoutant quelques
pierres. Le 26 mars, nous avions atteint la vallée de Schekva. Là, sur
un monticule de sable riche en humus, se trouvait une plante, assez
commune au Fezzan, qu’on appelle _Ghardek_. C’est un arbrisseau avec des
baies rougeâtres qui ont la forme de petites olives et qui contiennent
un principe âcre. On les mange souvent : ce sont, dit-on, les fruits
mythiques du lotus.
De ce point j’envoyai mon homme d’escorte officiel, le gendarme Milâd
Abêja, prévenir de mon arrivée le bourgmestre de Mourzouk, Hadch Brahim
Ben Aloua, auquel j’étais recommandé, et que j’avais déjà prié par la
poste de vouloir bien me retenir un logement.
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE)
* * * * *
CHAPITRE III
Arrivée à Mourzouk. — Mon logement. — Visites diverses. — Chez Mlle
Tinne. — A travers la ville. — Dans la banlieue ; le jardin d’Hadch
Brahim. — Scènes du marché. — Types, costumes et mœurs. — Ma vie de
médecin. — Apprêts de départ pour le Tibesti.
I
Peu d’heures nous suffirent, le 27 mars, pour atteindre la capitale du
Fezzan. De la zone déserte et pierreuse qui environne la grande oasis de
Mourzouk, nous ne tardâmes pas à apercevoir la spacieuse vallée où la
ville s’étale avec sa ceinture de jardins. Bientôt, un jeune frère
d’Hadch Brahim arriva à cheval au-devant de moi pour me saluer au nom du
bourgmestre et me servir d’introducteur. A la porte principale du chef-
lieu je trouvai Hadch Brahim lui-même, qui m’attendait. C’était un petit
homme assez robuste, de vingt-cinq à trente ans, avec peu de barbe, un
teint gris roussâtre, et un air de bonté et d’intelligence. Ses grands
yeux clairs au regard sereinement scrutateur compensaient amplement en
lui le nez largement épaté et les fortes lèvres qu’il avait hérités de
sa mère. Il était élégamment vêtu, à la façon des citoyens notables de
Tripoli, très posé, plein de politesse, avec une sûreté réfléchie qui
n’était pas dénuée de chaleur. Cet homme me plut extraordinairement ;
depuis mon départ de Tunis, je n’avais rencontré, ni à Tripoli, ni dans
mon voyage, aucun indigène qui m’eût fait une pareille impression.
Au passage de la porte, près de laquelle la douane est située, nos
chameaux, qui avaient perdu depuis longtemps l’habitude des villes, ne
laissèrent pas que de nous donner quelque fil à retordre. La rue
principale que nous enfilâmes tout d’abord, est dirigée du sud-est au
nord-ouest, et aboutit, de ce dernier côté, à la _Kasba_ ou citadelle,
dans laquelle loge la garnison. Les maisons de cette voie, qui, par sa
largeur extraordinaire, prête à l’ensemble de la ville un caractère un
peu différent de celui des cités situées plus au nord, sont
exclusivement bâties en terre, et plus exposées encore que celles de
Semnou à se voir délayées par la pluie, attendu que le sol de la région
est très riche en sel. Elles n’en présentent pas moins, grâce à leur
développement plus ample et à l’art un peu moins grossier qui a présidé
à leur construction, un aspect beaucoup plus imposant. Bon nombre
d’entre elles sont à un étage, avec des baies de fenêtre massives,
dépourvues, il est vrai, de carreaux, mais qu’on peut clore à l’aide de
volets. Quelques-uns de ceux-ci, de même que les portes, sont des pièces
de menuiserie faites en bois de construction d’Europe ; mais la plupart
sont tout bonnement en bois de palmier.
[Illustration : Vue de Mourzouk.]
Parvenus à la moitié environ de la chaussée, nous obliquâmes au sud-
ouest, dans une rue adjacente, à l’entrée de laquelle se trouvait la
petite maison qu’Hadch Brahim m’avait louée, au prix mensuel de 8 marks
(10fr,80). J’avais la triste perspective d’un assez long séjour à y
faire, car il n’y avait que quelques mois qu’une caravane était partie
pour le Bornou, et l’état général des affaires dans ce dernier pays
n’exerçait pas assez d’attraction sur les trafiquants du nord pour que
j’eusse l’espoir de retrouver bientôt des compagnons de route.
Ma maisonnette était, elle aussi, pourvue d’un étage, ou du moins d’une
pièce avec antichambre sur la terrasse. Le rez-de-chaussée n’avait
d’autre ouverture que la porte ; en revanche, l’étage supérieur était
percé de plusieurs fenêtres avec des fermetures de volets. En bas, il y
avait, à droite du vestibule, une chambre close et réservée : c’était
celle du propriétaire de l’immeuble ; à gauche, un réduit sombre pour le
portier ; au bout, une pièce haute et carrée, au milieu de laquelle se
trouvait, pour le soutènement du plafond, un pilier fait d’un tronc de
palmier. Si cet espace eût été découvert par en haut, il eût
parfaitement figuré, par sa position et son arrangement, la cour
intérieure des maisons arabes ou du sud de l’Europe. A son angle sud-est
était l’escalier par lequel on montait à l’étage supérieur ; aux coins
nord et sud s’ouvraient deux portes de communication avec d’autres
chambres où le jour ne pénétrait que tout juste par de petites
ouvertures en forme de meurtrières ; enfin, au côté ouest, une porte
donnait sur un corridor d’où l’on débouchait, d’abord dans une cour où
il y avait place pour des selles chamelières et autres ustensiles de
même sorte, puis, plus loin, dans un jardin qui contenait, pour tout
ornement, un jeune dattier.
L’escalier de montée à l’étage supérieur ne laissait pas que d’être
assez primitif. Il partait du milieu même de la pièce, par quatre
marches basses, qu’une porte séparait des autres. Malheureusement, les
degrés étaient si délabrés et si raboteux que l’escalade en exigeait
beaucoup d’attention, et qu’en outre on se heurtait bien souvent la tête
contre la traverse de la porte, élevée seulement de trois pieds et demi.
L’escalier aboutissait à une sorte d’antichambre avec deux portes, l’une
donnant sur la terrasse (_Satah_) que forme la toiture plate des
habitations, lorsqu’il n’y a pas d’étage supérieur, l’autre, dans une
chambre éclairée par trois fenêtres. Ce fut cette dernière que je
choisis pour ma résidence permanente et cela d’autant plus volontiers,
qu’elle était complètement isolée du reste de la maison.
Hadch Brahim, qui s’était douté qu’elle aurait en effet ma préférence,
avait pris soin d’avance qu’on la garnît de nattes de paille. J’y fis
immédiatement dresser mon lit, puis, au moyen de deux grandes caisses
placées à la distance voulue et surmontées d’une troisième plus basse,
je m’installai un bureau ; une quatrième caisse me servit de siège ; un
tapis sur la banquette de terre qui était dans un coin de la pièce me
tint lieu de canapé : bref, je m’arrangeai aussitôt pour rendre
l’endroit aussi logeable que possible.
Giuseppe Valpreda avait, de son côté, jeté son dévolu sur la chambre
d’en bas, tandis que dans l’autre on mit les présents destinés au cheik
Omar. Quant à mes gens, à qui l’isolement souriait peu, — les nègres et
les demi-nègres sont des êtres éminemment sociables, — ils restèrent
ensemble dans la grande pièce du milieu, où la chienne Feida fut
attachée au pilier de palmier. La cuisine enfin fut établie dans le
couloir d’où l’on accédait à la cour et au jardin.
Hadch Brahim s’était provisoirement éclipsé par discrétion, pour me
laisser vaquer à mon installation ; mais bientôt je vis arriver son
vieux père, Hadch Mohammed-Ben-Aloua, bonhomme de soixante-quatorze ans,
efflanqué, à la barbe blanche, qui remplissait les fonctions de Reis-el-
Medchelis ou de président du Grand Conseil, et qui semblait d’une nature
plus vive et plus énergique que son fils Brahim. Il était de souche
berbère, et gendre de ce Bou Kaloum qui avait, dans sa jeunesse, suivi
Denham et Clapperton dans leur voyage au Bornou. Comme beaucoup de
vieilles gens, il aimait fort à raconter, et il me promit de m’apprendre
maintes choses précieuses.
Le moutasarrif m’envoya ensuite son interprète et un officier chargés de
me saluer de sa part et de m’offrir ses services. Puis parut un des
domestiques hollandais de Mlle Tinne, qui, avec les salutations amicales
de sa maîtresse, m’apportait, selon l’usage des pays où il n’y a point
d’hôtels à la disposition des voyageurs, tout un stock de présents de
bienvenue consistant en un agneau gras, des œufs, du pain, du beurre et
autres objets analogues. L’excellent déjeuner qu’Hadch Brahim me fit
tenir bientôt après dans des vases d’étain propres et luisants me donna
une haute idée de l’intelligence culinaire de ce bourgmestre, aussi bien
que de l’adresse de ses femmes, et me fit envisager avec une certaine
quiétude la suite immédiate des choses. Il y avait dans le menu une
poule au riz, des côtelettes d’agneau cuites dans un beurre excellent,
différents légumes, tels que haricots et aubergines, nageant dans le
beurre ou la graisse, avec une garniture de brindilles et de boulettes
de viande, puis de ces pâtisseries et de ces friandises d’un art
consommé qu’on prise fort dans les bonnes maisons arabes ; bref une
foule de mets qui, après les privations de ces derniers jours, me
parurent tout ce qu’il y avait de plus exquis.
Oh ! la délicieuse journée ! La première partie de mon voyage s’était
accomplie sans accident ; bien que je n’eusse guère cheminé qu’à pied,
mon corps avait parfaitement supporté la fatigue, et après ce modeste
labeur, parvenu dans une région qui, pour n’être pas inconnue, n’en
était pas moins passablement excentrique, je goûtais un repos plein de
charme et de douceur. Je n’avais encore ni éprouvé de misère, ni enduré
les tortures de la soif, ni eu à faire des efforts excédant la mesure de
mes forces, ni goûté non plus, il est vrai, la satisfaction grande
d’avoir atteint un but difficile, et déjà pourtant je trouvais, dans cet
apaisement de mes besoins physiques et dans ce _farniente_, succédant à
la peine, une douceur de délectation dont je ne me fusse jamais fait
l’idée.