Si j’avais su alors que mon destin devait me retenir si longtemps dans

les régions inconnues du mystérieux continent, aurais-je eu vraiment le

courage de me mettre en route ? Cinq années et plus d’un complet

isolement moral, au milieu des plus dures privations, dans le

renoncement le plus pénible, sous le coup de maux et de dangers

effroyables, c’est plus que n’en aime à risquer même l’enthousiasme le

plus exalté. Plus tard, il est vrai, loin du train fiévreux de la vie

européenne et de ses jouissances de toutes sortes, on apprend à juger

autrement du temps et de l’espace, on devient plus modeste dans ses

visées, plus tenace dans l’exécution de ses plans, et l’on acquiert le

secret de souffrir et de persévérer. L’élasticité du corps, la force de

résister aux fatigues et aux maladies, le don de savoir se mettre en

rapports avec des gens de toutes sortes au milieu d’un monde qui vous

est étranger, telles sont les conditions indispensables à quiconque

entreprend un voyage de découverte ; la patience surtout, voilà en quoi

gît le secret de la réussite ; malheureusement, c’est une vertu qu’il

n’est pas toujours facile d’exercer, et, pour mon compte, ce ne devait

être qu’au prix de bien des luttes pénibles que je devais apprendre à me

débrouiller au milieu de l’imbécillité ou de l’incertitude de mon

entourage.

A TRAVERS

LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN

(SUITE)

* * * * *

CHAPITRE II

De Tripoli à Beni-Oulid. — Halte à Sokna. — Aspect de cette partie du

désert. — Entrée dans le Fezzan. — Le chameau-poste. — Sur la serir Ben

Afien. — Les oasis de Semnou, Temenhint et Sebha. — Le _lakbi_. —

Dernière étape.

I

Il existe deux routes pour aller de Tripoli à Mourzouk, capitale du

Fezzan : la plus courte, par Ghârian et Misda, file presque directement

au sud, pour se diviser plus loin en deux embranchements, l’un à droite,

par lequel ont passé Richardson, Barth et Overweg, l’autre à gauche,

qu’a pris Gerhard Rohlfs. La seconde route, plus longue, infléchit

beaucoup plus à l’est, principalement dans sa section initiale, et nous

en devons surtout la connaissance à Lyon, Vogel et Duveyrier. Malgré ses

circuits considérables, c’est celle-ci qui est le vrai chemin de la

poste et des caravanes, attendu qu’elle est bien mieux pourvue d’eau et

qu’on y trouve à souhait des stations d’arrêt, d’abord, dans les centres

de population de Beni-Oulid, de Bou Nedcheim, de Sokna, puis dans les

oasis du Fezzan. Le trajet par cette voie est généralement d’une

trentaine de jours ; par celle de l’ouest, il n’est que de vingt et un ;

mais l’absence de villes et de villages et la grande étendue des espaces

dénués d’eau détournent les caravanes de ce dernier itinéraire. Ajoutez

que les stations situées sur la route de l’est présentent une sécurité

qui, abstraction faite des facilités de ravitaillement, contribue encore

à y attirer le plus gros du transit.

Ce fut aussi par cette route que, le 18 février 1869 au matin, se

dirigea notre petite colonne. Passant à la lisière sud de la Meschija et

devant le mausolée d’Ahmed el-Masri, nous entrâmes dans la zone

sablonneuse qui confine immédiatement aux jardins de la ville et semble

progresser lentement vers le nord. Cette zone n’est tout d’abord qu’une

arène meuble, entrecoupée de bandes de terrain plus ferme, avec des

traînées de sel efflorescent comme il s’en rencontre tant au nord de

l’Afrique, et qui, lorsque l’eau abonde, deviennent autant de marais

salants (_sebchas_). Elle présente ensuite une agglomération compacte de

collines de sable, arrondies et d’une faible altitude. Au centre de

cette zone déserte, dont l’étendue est d’environ quatre heures de

chameau, c’est-à-dire de 16 kilomètres, se trouve un pauvre pâtis, au

milieu duquel une source (_aïn_) forme un petit étang, et où, grâce à

quelques oliviers et dattiers, vit misérablement un maigre noyau de

population. Plus loin, on rencontre une fontaine (_bîr_) qui donne une

eau excellente ; le forage en est dû à l’initiative bienfaisante d’un

marchand tripolitain, nommé Zelkellaï.

Au sortir de cette région sablonneuse, qui s’appelle Djedrat el-

Djellâba, autrement dit _Limite des négociants qui importent_, nous

traversâmes un terrain un peu plus fertile, et, après six heures de

marche vers le sud-est, nous campâmes dans le district de Tobrâs, où la

petite tribu des Akâras trouve à faire paître ses quelques moutons et à

récolter ce qui lui est essentiel.

Le jour suivant, nous poussâmes à 16 kilomètres plus au sud, au travers

d’une plaine bien cultivée, où un sable riche en humus produit de l’orge

et du froment, et nous gîtâmes sur un gras pacage, dans le voisinage

sacro-saint de la koubba Sîdî es-Sâjah. Un curateur des droits du Saint

défunt ou Hâres el-Okla (gardien de la taxe) levait sur les habitants

d’alentour les offrandes destinées à la koubba, et gagnait ainsi tant

bien que mal sa vie.

Pendant notre courte marche, nous avions eu en vue à l’est, par un ciel

serein, la contrée montagneuse de Mesellâta, au sud-ouest, les monts

(_djebel_) Ghârian, au sud et au sud-est, ceux de Tarhouna.

Dans la matinée du 20 février, nous nous acheminâmes vers ces derniers,

d’abord par de maigres herbages, puis par le lit de l’oued[10] es-Samar.

Celui-ci, qui court du nord au sud, n’a qu’une largeur d’environ 100

pas, mais ses berges de 4 à 5 mètres de hauteur indiquent quelle

quantité d’eau lui arrive parfois des montagnes. Des citernes qui se

trouvent de place en place dans son lit, et dont la baie supérieure est

pourvue d’une fermeture, servent à recueillir et à conserver son onde

éphémère ; à la solidité et au soin qui ont présidé à leur construction,

on voit qu’elles datent de temps plus prospères. Ayant ensuite traversé

une plaine fertile, avec de superbes pâturages et de vastes cultures,

propriété de la tribu des Hamâdât, nous pénétrâmes dans le relief

montagneux par le cours de l’oued Melrha, affluent pluvial de l’oued es-

Samar. Nous nous élevâmes lentement, en marchant tour à tour dans son

lit caillouteux ou bien sur les rochers de ses rives, non sans remarquer

çà et là de vieux restes de ponts et de digues ; puis, après un trajet

de huit heures dans la direction générale du sud-est, nous fîmes un

moment halte près du point de naissance de la dépression. Trois

fontaines occupaient le milieu de l’étroit vallon ; tout alentour, de

nombreux vestiges de constructions et les ruines d’un grand castel

romain annonçaient qu’il y avait eu là autrefois un centre important de

population.

Bientôt après nous eûmes atteint le point culminant des monts Tarhouna :

c’est une vaste plaine ondulée, avec des pâtis entremêlés de quelques

champs d’orge, propriété indivise des Oulâd Yousef et des Serâdna. De

nombreuses tentes de Bédouins et des troupes considérables de moutons

indiquaient que ce district, comparé à celui que nous venions de

parcourir, était assez peuplé et prospère. Au bout de quelques heures,

il est vrai, toujours dans la direction du sud-sud-est, le paysage

perdit son caractère de fertilité, pour devenir pierreux et sableux. Au

loin, à notre droite, sur une hauteur conique au pied de laquelle

courait l’oued el-Kemm, se dressait encore un château romain, qui ne

cessa de dominer l’horizon jusqu’au moment où nous descendîmes dans

l’oued Tenziva. Là, nous retrouvâmes des herbes fourragères du genre

chardon, dont nos chameaux furent fort alléchés. Franchissant ensuite

une croupe de collines qui formait barrière au sud-est, nous débouchâmes

dans une spacieuse vallée, étendue d’ouest en est, et à laquelle de

vastes champs d’orge et la présence de troupeaux donnaient un aspect

animé qui nous fit grand plaisir. C’était celle de l’oued el-Akrabija.

Nous y dressâmes notre tente, après une marche de 7 heures.

Le lendemain, nous gagnâmes la vaste et fertile vallée de l’oued Maader,

dont les tribus d’alentour utilisent en commun les pâtis, et où, chaque

année, le gouvernement de la Régence envoie au vert ses chevaux de

cavalerie. Là encore apparaissent de toutes parts dans la plaine des

restes de murailles, de constructions, de digues romaines, puis, sur les

hauteurs, des ruines de castels.

Dans la vallée suivante, l’oued Oukirré, séparée également de la

précédente par une ligne de collines, nous rencontrâmes pour la première

fois une abondante végétation de pistachiers. De l’éminence qui se

trouve entre elle et la dépression voisine, l’oued el-Darbouk, nous

aperçûmes au loin dans l’ouest les montagnes de Ghârian, en deçà, dans

la même direction, les monts Halêjin, et, au nord-est, à côté l’un de

l’autre, les deux Tarfout[11].

C’était le lendemain 23 février, notre sixième journée de marche, que

nous devions achever, en atteignant Beni Oulid, la première grande étape

de notre voyage. La région que nous traversâmes ce jour-là, au prix d’un

pénible trajet de huit heures, allait de plus en plus se dépouillant du

caractère de fertilité relative que nous avaient offert les monts

Tarhouna. Ce n’étaient que hauteurs pierreuses ou plaines nues,

entrecoupées d’innombrables et plates dépressions. Celles-ci, sans aller

jusqu’à constituer des oueds, n’en reçoivent pas moins, dans les années

où il pleut beaucoup, quelques eaux courantes ; leur sol de sable et

d’argile est ensuite transformé en cultures, et ces terrains portent

alors le nom générique de _Schetejib_. La plupart ont conservé du temps

jadis des digues de pierre qui servent à recueillir et à distribuer les

eaux. A l’époque de notre passage, par suite de plusieurs années d’une

sécheresse extraordinaire, ces schetejibs n’offraient pas grande trace

d’animation ni de culture. Dans quelques-unes seulement il y avait de

l’orge, et tout l’effort de la nature s’y bornait à une production de

sparte[12], de chardons, d’épines et de pistachiers.

De l’oued el-Halfawi nous passâmes, toujours marchant au sud-sud-est,

dans le bassin de l’oued Rhalaboun, lequel appartient au système de

l’oued Merdoum, ainsi que semble s’appeler de son nom propre le cours

d’eau de Beni Oulid ; de là nous arrivâmes sur un haut plateau désert et

pierreux, que nous ne devions plus quitter jusqu’au terme de notre

étape.

Au bout de la cinquième heure de marche nous aperçûmes d’en haut devant

nous le Kasr de Beni Oulid, tandis qu’au sud-ouest l’horizon était clos

par les montagnes qui rejoignent celles de Ghârian. Il nous fallut

cependant encore beaucoup peiner avant d’atteindre la belle et large

vallée de l’oued Merdoum. Enfin, nous y arrivâmes, et là, un petit bois

d’oliviers — les plus beaux arbres de cette essence que j’aie jamais vus

— nous offrit un délicieux abri pour camper. Notre première étape se

trouvait donc achevée ; nous allions laisser nos chameaux de louage pour

en prendre de nouveaux, et nous procurer en même temps un supplément

d’outres et un peu d’huile pour faire la cuisine.

II

Bien que j’eusse lieu d’être satisfait du début de mon voyage, et que

tout se fût passé sans encombre, j’étais néanmoins bien aise de goûter

un jour entier de repos. Sans en rien dire à personne, j’étais obligé de

m’avouer à moi-même que la dernière section du trajet m’avait

horriblement fatigué. Pour m’exercer, j’avais tenu à n’aller que sur mes

plantes et, j’étais, de fait, un bon marcheur ; mais les aspérités du

terrain rocailleux que nous avions eu à franchir durant ce dernier jour

m’avaient mis les pieds en mauvais état. Fort heureusement, la saison se

prêtait à ces exercices, et, le matin, c’était tout plaisir. La

température, avant le lever du soleil, n’avait jamais excédé 6 degrés

centigrades, et quoiqu’à midi il nous en coûtât quelques gouttes de

sueur, le maximum de chaleur que nous avions eu à supporter par un ciel

clair, avec une légère brise du sud, à notre arrivée dans la vallée de

Beni Oulid, n’avait été que de 27 degrés 7 dixièmes.

D’après de minutieux calculs, la vitesse de notre caravane avait été de

trois kilomètres et demi à l’heure dans les districts où les chameaux

avaient trouvé à brouter des herbes le long du chemin, de quatre

kilomètres là où ils n’avaient pas eu occasion de le faire, et de plus

encore, toutes les fois que le terrain avait été favorable, et que rien

ne nous avait retardés. Par la suite, j’ai fréquemment renouvelé ces

calculs, et je suis toujours arrivé au même résultat. On obtient

toutefois une célérité un peu supérieure dans les pays où il est d’usage

d’attacher la tête de chaque chameau à la queue de celui qui le précède,

de manière à empêcher ces bêtes, toujours portées à muser en route, de

faire aucun écart de côté.

La vallée de Beni Oulid court avec d’innombrables sinuosités dans la

direction de l’ouest à l’est ; au point où nous étions campés, sa

largeur est de sept cents pas environ. A quelques lieues plus à l’est,

elle reçoit l’oued Temâsilé ; une journée de marche plus à l’est encore,

l’oued Sôfedjin, et, bientôt après, elle débouche dans la Grande Syrte.

Sur la hauteur escarpée qui en forme l’encaissement sud, se dresse le

castel turc, qu’occupent le Moudir ou chef de district, le secrétaire du

gouvernement et la garnison, composée de cinquante hommes sous les

ordres d’un capitaine. Sur l’éminence nord, moins abrupte, se trouve le

château arabe de Serrâr, désigné sous le nom générique de _Kasba_ ; cet

édifice, à demi détruit, mais que l’excellence de son ciment a préservé

d’un complet anéantissement, rappelle des grandeurs passées et aussi

mainte sanglante bataille ; depuis toutefois que l’aventureux chef arabe

Abd el-Dschîl, cheik des Oulâd Sliman, a vainement tenté d’y résister

aux Turcs, il s’en est allé lentement en débris.

Les plantations de la vallée, qui s’étendent sur quatre heures de

chemin, renferment quatre mille oliviers, où se mêlent çà et là des

figuiers et aussi des pruniers ; on y trouve en outre l’espèce d’acacia

qu’on appelle au désert acacia sajal et des bouquets de tamarix

(_Tamarix articulata_). Tout cela est la propriété des villages et

hameaux disséminés au nombre de quarante-cinq des deux côtés de l’oued.

Dans les années fertiles où les eaux abondent, il arrive parfois que

celui-ci y coule à pleins bords, interceptant toute communication d’une

rive à l’autre, et mugissant, quelques jours durant, comme un fleuve

torrentueux ; mais, à l’époque de mon passage, il y avait déjà quatre

années que l’hiver n’avait pas donné son contingent de pluies

ordinaire : ce qui avait entraîné une misère générale ; beaucoup

d’habitants s’étaient éparpillés par toute la région, afin d’y trouver à

subsister n’importe comment, et la cherté était telle, que, pour une

quantité de paille égale à la charge d’un âne, je dus payer une somme

représentant 8 fr. 10.

Le lendemain, 25 février, nous reprîmes notre route dans la direction du

sud-est, au travers du même plateau désert et pierreux sur lequel nous

avions cheminé dans les derniers jours. Après avoir passé un demi-oued,

le Schetêjib es-Souweda, puis divers oueds s’embranchant l’un dans

l’autre, et où il y avait encore çà et là des ruines de forteresses

romaines (kasr el’-Alka), nous fîmes halte, au bout de neuf heures, sur

la rive nord du Sôfedjin, dans une plaine qui a été autrefois le théâtre

de sanglants combats entre les tribus adverses des Oulâd Sliman et des

Tarhouna. Le 26, j’aperçus pour la première fois la _tartout_

(_Cynomorium coccineum_), plante parasite dont l’épi en forme de massue

est garni d’innombrables fleurs rouges, et dont on mange la longue

racine charnue. Quatre jours après, le 1er mars, nous franchîmes l’oued

Bei, pour atteindre le lendemain Bou Nedcheïm, la localité la plus

septentrionale de la province du Fezzan. Ce n’est qu’un hameau de 200

âmes, appartenant à la tribu des Ourfillas, et composé de quelques

huttes au pied d’un castel ruineux et abandonné. A ce point de notre

trajet, nous commençâmes d’être fort gênés par un vent violent qui

soulevait d’immenses tourbillons de sable et souvent nous faisait perdre

le chemin. Le pays devenait en même temps de plus en plus monotone et

aride. Nous ne retrouvâmes un instant la végétation qu’en traversant une

chaîne de hauteurs où paissaient une variété de chameaux au corps charnu

et d’une musculature très puissante qui jouissent d’un renom particulier

dans le pays. Enfin, au fur et à mesure que nous approchions de Sokna,

des traces de culture et d’animation reparurent.

La plaine de Sokna, qui va s’élevant peu à peu vers l’ouest jusqu’à la

haute région déserte des hamadas el-Hamra, en embrassant du côté opposé

les petites oasis de Hoûn et de Waddan, est désignée sous le nom d’El-

Djofra. Elle est formée d’un sable calcaire mêlé d’argile, où l’on

trouve aussi du sel et du gypse, et sillonnée de nombreux oueds plus ou

moins importants. La ville de Sokna, quoique fort déchue, à ce

qu’affirment ses habitants, compte encore environ trois mille âmes. Elle

présente un heptagone allongé, dont la face la plus développée regarde

l’ouest ; les murailles en sont flanquées de trente-trois bastions et

percées de sept portes en bois de palmier. Il y a dans la ville cinq

mosquées, dont deux ornées de minarets fort modestes, et trois écoles

primaires (_medresa_). Sur le tout plane un gigantesque castel en ruines

du haut duquel on a un coup d’œil magnifique sur toute la contrée : vers

l’ouest, à une demi-journée de marche environ, se dessine le relief des

monts Kannâsa ; au nord-ouest, entre ceux-ci et le massif de Târ, se

dresse isolément le Machrik ; puis, circulairement du sud à l’est, en

deçà des Montagnes-Noires qui ferment l’horizon, on aperçoit d’autres

sommités dont les principales sont le groupe des monts Filki.

Par son aspect, la ville forme transition entre les petits centres de

population voisins de la côte septentrionale et les localités du Fezzan.

La pierre y est, dans les constructions, d’un emploi encore assez

fréquent, comparativement à ce qu’on voit au sud ; mais l’usage de la

terre argileuse séchée au soleil et celui de l’informe brique crue y

dominent beaucoup plus qu’au nord, et déjà le dattier à la fibre

racheuse intervient comme élément de bâtisse, bien que la proximité de

Tripoli permette encore de tirer de cette dernière ville, pour les

besoins de la vie domestique, bon nombre d’ustensiles en bois. Les

habitants, en leur qualité de Berbères, apportent manifestement un grand

soin à la culture de leurs jardins. La pluie est, à cet égard, un

facteur sur lequel ils n’ont pas le droit de compter ; elle ne tombe ici

que très rarement ; l’hiver précédent par exemple, il n’avait plu que

quatre fois, et d’une façon presque insignifiante : mais, comme presque

partout, en forant le sol à cinq mètres au plus de profondeur, on

rencontre l’eau, l’irrigation se fait au moyen de puits dont la

manivelle est mue par des ânes. Les jardins sont divisés à cet effet en

de petits carrés endigués entre lesquels circulent des canaux gypsés, de

sorte qu’il suffit d’ouvrir et de fermer alternativement les diverses

digues pour que chaque carré soit, une fois la semaine pour le moins,

submergé tout un jour. Ajoutons que dans les jardins situés à l’est de

la ville on trouve, à sept toises sous terre, une onde tiède fort prisée

pour les besoins de l’arrosage. On cultive dans ces jardins de l’orge,

du froment, dont les grands épis pleins étaient, lors de notre passage,

tout près de leur point de maturité, puis, un peu plus tard, du sorgho

(_dourra_) et du douchn (_Penicillaria_) qu’on sème de la fin de l’été à

l’arrière-automne. On y récolte aussi du trèfle, des radis, des tomates,

des fèves, et, outre les dattes, mais pourtant en quantité moindre, des

abricots, des pêches, des grenades, des figues, des amandes ; j’y ai

même vu deux pommiers d’assez bonne mine.

La faune locale offre peu d’importance. Chameaux, ânes et chèvres

forment le gros du bétail domestique ; quant aux chevaux et aux bœufs,

il n’en existe que des échantillons rarissimes. En fait de gibier à

courre, il y a des gazelles, des lièvres, des renards, et encore en fort

petit nombre.

[Illustration : Puits d’arrosage dans la Tripolitaine.]

Bien m’en prit d’avoir visité dès le jour de mon arrivée la ville et ses

jardins, car, le soir même, il s’éleva un violent vent du sud qui

persista, sans diminuer d’intensité, pendant toute la journée du

lendemain (10 mars), et qui assombrit tellement l’atmosphère, qu’on n’y

voyait plus clair à deux pas. La poussière et l’excès de la chaleur, — à

deux heures de l’après-midi, le mercure monta jusqu’à 43 degrés

centigrades, — rendaient presque tout mouvement impossible : le soir

seulement, le vent s’étant un peu calmé, on put manger, causer et

regarder un peu autour de soi, sans avoir la bouche et les yeux tout

pleins de sable ; mais, le jour suivant, l’ouragan recommença, ce qui

fut cause que notre départ dut être retardé de vingt-quatre heures. Les

autorités de la ville ne laissèrent pas, durant notre séjour, de nous

traiter de leur mieux, et, bien qu’il n’y eût pas encore un mois que

nous avions rompu avec les délices matérielles d’une grande ville, ce

fut pour nous un régal singulier que de nous repaître de viande et

surtout de beau pain de froment. Je me fis cuire une petite provision de

pain pour la suite du voyage, et j’achetai en outre un pot de ce beurre

fluide que les Arabes gardent exclusivement pour manger, et qui, une

fois fondu, se conserve comme on veut.

[Illustration : Jardiniers tripolitains.]

Le 12, nous nous remîmes en route avec deux bons chameaux de louage tout

frais, et, longeant une colline couverte de palmiers, nous nous

dirigeâmes au sud-ouest, au travers d’une plaine sillonnée par un demi-

oued dont on voyait de temps à autre émerger de la poussière la verte

bordure arborescente. Entre les Montagnes Noires et les hauteurs qui

dessinaient une ligne arquée le long de notre chemin se creuse une sorte

d’encaissement où se réunissent, avant de déboucher dans la plaine de

Sokna, tous les cours d’eau temporaires venus du sud, de l’ouest et de

l’est. Au sortir de ce vallon que l’on appelle el-Melâtri, c’est-à-dire

le Val collecteur, nous entrâmes dans un défilé sinueux dont l’escalade

nous prit plusieurs heures, et nous campâmes sous un magnifique acacia

sajal, près du _bir_ Godefa. Cette fontaine, qui renferme une eau

excellente, se trouve dans un val encaissé, à 500 mètres environ au-

dessus du niveau de la mer, et à près de 200 au dessus de la plaine de

Sokna. Ce creux profond débouche à l’ouest dans la vallée d’El-Maurid,

que nous suivîmes jusqu’à un col au delà duquel nous reprîmes notre

direction au sud-sud-ouest. Bientôt après, par le _chemin des sources_

(Tarik-el-Tittavin), nous pénétrâmes dans le Fezzan proprement dit, et

parvînmes au point culminant de la passe (700 mètres d’altitude) d’où

nous jouîmes d’une vaste perspective sur les Montagnes-Noires. Le

lendemain matin, par une température de 4 degrés seulement, au lever du

soleil, nous rencontrâmes le chameau-poste de Mourzouk.

Ce chameau-poste, qui part une fois par semaine de Tripoli et de

Mourzouk, accomplissant en huit jours un trajet qui prend au moins le

double de temps aux voyageurs ordinaires, est un des rares bienfaits

dont le gouvernement turc a doté le pays. Avec les chameaux de course

bien dressés des Touaregs (_meharis_), la durée du trajet pourrait être

encore sensiblement réduite ; mais il y aurait lieu de craindre que ces

précieuses bêtes ne fussent pas en état de résister aux influences du

climat. A chaque station importante, on tient prêts à heure fixe les

animaux de rechange, et le chef de l’administration ôte du sac à

dépêches fermé, dont il possède une clef, les lettres qui sont pour lui

et pour son district. C’est au courrier qu’incombe, moyennant une

indemnité, le soin des paquets. Je reçus plus tard, par son

intermédiaire, des caisses considérables qui m’étaient expédiées de

Tripoli.

Plus loin, près de l’oued Ghanen, nous croisâmes une petite caravane

d’esclaves en fort bon état, avec les maîtres desquels nous échangeâmes

quelques paroles ; puis nous arrivâmes à l’oued Finker : là, dit-on, un

philanthrope, animé d’un rare amour du bien public, entreprit

d’éterniser son nom par la construction d’une fontaine ; après un long

travail, on venait de trouver l’eau, quand, voulant s’assurer du

résultat par ses yeux, il tomba dans le trou et y périt. On l’enterra

tout près de là sous un acacia sajal ; mais la fontaine resta inachevée.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 3 / 46 段