les régions inconnues du mystérieux continent, aurais-je eu vraiment le
courage de me mettre en route ? Cinq années et plus d’un complet
isolement moral, au milieu des plus dures privations, dans le
renoncement le plus pénible, sous le coup de maux et de dangers
effroyables, c’est plus que n’en aime à risquer même l’enthousiasme le
plus exalté. Plus tard, il est vrai, loin du train fiévreux de la vie
européenne et de ses jouissances de toutes sortes, on apprend à juger
autrement du temps et de l’espace, on devient plus modeste dans ses
visées, plus tenace dans l’exécution de ses plans, et l’on acquiert le
secret de souffrir et de persévérer. L’élasticité du corps, la force de
résister aux fatigues et aux maladies, le don de savoir se mettre en
rapports avec des gens de toutes sortes au milieu d’un monde qui vous
est étranger, telles sont les conditions indispensables à quiconque
entreprend un voyage de découverte ; la patience surtout, voilà en quoi
gît le secret de la réussite ; malheureusement, c’est une vertu qu’il
n’est pas toujours facile d’exercer, et, pour mon compte, ce ne devait
être qu’au prix de bien des luttes pénibles que je devais apprendre à me
débrouiller au milieu de l’imbécillité ou de l’incertitude de mon
entourage.
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE)
* * * * *
CHAPITRE II
De Tripoli à Beni-Oulid. — Halte à Sokna. — Aspect de cette partie du
désert. — Entrée dans le Fezzan. — Le chameau-poste. — Sur la serir Ben
Afien. — Les oasis de Semnou, Temenhint et Sebha. — Le _lakbi_. —
Dernière étape.
I
Il existe deux routes pour aller de Tripoli à Mourzouk, capitale du
Fezzan : la plus courte, par Ghârian et Misda, file presque directement
au sud, pour se diviser plus loin en deux embranchements, l’un à droite,
par lequel ont passé Richardson, Barth et Overweg, l’autre à gauche,
qu’a pris Gerhard Rohlfs. La seconde route, plus longue, infléchit
beaucoup plus à l’est, principalement dans sa section initiale, et nous
en devons surtout la connaissance à Lyon, Vogel et Duveyrier. Malgré ses
circuits considérables, c’est celle-ci qui est le vrai chemin de la
poste et des caravanes, attendu qu’elle est bien mieux pourvue d’eau et
qu’on y trouve à souhait des stations d’arrêt, d’abord, dans les centres
de population de Beni-Oulid, de Bou Nedcheim, de Sokna, puis dans les
oasis du Fezzan. Le trajet par cette voie est généralement d’une
trentaine de jours ; par celle de l’ouest, il n’est que de vingt et un ;
mais l’absence de villes et de villages et la grande étendue des espaces
dénués d’eau détournent les caravanes de ce dernier itinéraire. Ajoutez
que les stations situées sur la route de l’est présentent une sécurité
qui, abstraction faite des facilités de ravitaillement, contribue encore
à y attirer le plus gros du transit.
Ce fut aussi par cette route que, le 18 février 1869 au matin, se
dirigea notre petite colonne. Passant à la lisière sud de la Meschija et
devant le mausolée d’Ahmed el-Masri, nous entrâmes dans la zone
sablonneuse qui confine immédiatement aux jardins de la ville et semble
progresser lentement vers le nord. Cette zone n’est tout d’abord qu’une
arène meuble, entrecoupée de bandes de terrain plus ferme, avec des
traînées de sel efflorescent comme il s’en rencontre tant au nord de
l’Afrique, et qui, lorsque l’eau abonde, deviennent autant de marais
salants (_sebchas_). Elle présente ensuite une agglomération compacte de
collines de sable, arrondies et d’une faible altitude. Au centre de
cette zone déserte, dont l’étendue est d’environ quatre heures de
chameau, c’est-à-dire de 16 kilomètres, se trouve un pauvre pâtis, au
milieu duquel une source (_aïn_) forme un petit étang, et où, grâce à
quelques oliviers et dattiers, vit misérablement un maigre noyau de
population. Plus loin, on rencontre une fontaine (_bîr_) qui donne une
eau excellente ; le forage en est dû à l’initiative bienfaisante d’un
marchand tripolitain, nommé Zelkellaï.
Au sortir de cette région sablonneuse, qui s’appelle Djedrat el-
Djellâba, autrement dit _Limite des négociants qui importent_, nous
traversâmes un terrain un peu plus fertile, et, après six heures de
marche vers le sud-est, nous campâmes dans le district de Tobrâs, où la
petite tribu des Akâras trouve à faire paître ses quelques moutons et à
récolter ce qui lui est essentiel.
Le jour suivant, nous poussâmes à 16 kilomètres plus au sud, au travers
d’une plaine bien cultivée, où un sable riche en humus produit de l’orge
et du froment, et nous gîtâmes sur un gras pacage, dans le voisinage
sacro-saint de la koubba Sîdî es-Sâjah. Un curateur des droits du Saint
défunt ou Hâres el-Okla (gardien de la taxe) levait sur les habitants
d’alentour les offrandes destinées à la koubba, et gagnait ainsi tant
bien que mal sa vie.
Pendant notre courte marche, nous avions eu en vue à l’est, par un ciel
serein, la contrée montagneuse de Mesellâta, au sud-ouest, les monts
(_djebel_) Ghârian, au sud et au sud-est, ceux de Tarhouna.
Dans la matinée du 20 février, nous nous acheminâmes vers ces derniers,
d’abord par de maigres herbages, puis par le lit de l’oued[10] es-Samar.
Celui-ci, qui court du nord au sud, n’a qu’une largeur d’environ 100
pas, mais ses berges de 4 à 5 mètres de hauteur indiquent quelle
quantité d’eau lui arrive parfois des montagnes. Des citernes qui se
trouvent de place en place dans son lit, et dont la baie supérieure est
pourvue d’une fermeture, servent à recueillir et à conserver son onde
éphémère ; à la solidité et au soin qui ont présidé à leur construction,
on voit qu’elles datent de temps plus prospères. Ayant ensuite traversé
une plaine fertile, avec de superbes pâturages et de vastes cultures,
propriété de la tribu des Hamâdât, nous pénétrâmes dans le relief
montagneux par le cours de l’oued Melrha, affluent pluvial de l’oued es-
Samar. Nous nous élevâmes lentement, en marchant tour à tour dans son
lit caillouteux ou bien sur les rochers de ses rives, non sans remarquer
çà et là de vieux restes de ponts et de digues ; puis, après un trajet
de huit heures dans la direction générale du sud-est, nous fîmes un
moment halte près du point de naissance de la dépression. Trois
fontaines occupaient le milieu de l’étroit vallon ; tout alentour, de
nombreux vestiges de constructions et les ruines d’un grand castel
romain annonçaient qu’il y avait eu là autrefois un centre important de
population.
Bientôt après nous eûmes atteint le point culminant des monts Tarhouna :
c’est une vaste plaine ondulée, avec des pâtis entremêlés de quelques
champs d’orge, propriété indivise des Oulâd Yousef et des Serâdna. De
nombreuses tentes de Bédouins et des troupes considérables de moutons
indiquaient que ce district, comparé à celui que nous venions de
parcourir, était assez peuplé et prospère. Au bout de quelques heures,
il est vrai, toujours dans la direction du sud-sud-est, le paysage
perdit son caractère de fertilité, pour devenir pierreux et sableux. Au
loin, à notre droite, sur une hauteur conique au pied de laquelle
courait l’oued el-Kemm, se dressait encore un château romain, qui ne
cessa de dominer l’horizon jusqu’au moment où nous descendîmes dans
l’oued Tenziva. Là, nous retrouvâmes des herbes fourragères du genre
chardon, dont nos chameaux furent fort alléchés. Franchissant ensuite
une croupe de collines qui formait barrière au sud-est, nous débouchâmes
dans une spacieuse vallée, étendue d’ouest en est, et à laquelle de
vastes champs d’orge et la présence de troupeaux donnaient un aspect
animé qui nous fit grand plaisir. C’était celle de l’oued el-Akrabija.
Nous y dressâmes notre tente, après une marche de 7 heures.
Le lendemain, nous gagnâmes la vaste et fertile vallée de l’oued Maader,
dont les tribus d’alentour utilisent en commun les pâtis, et où, chaque
année, le gouvernement de la Régence envoie au vert ses chevaux de
cavalerie. Là encore apparaissent de toutes parts dans la plaine des
restes de murailles, de constructions, de digues romaines, puis, sur les
hauteurs, des ruines de castels.
Dans la vallée suivante, l’oued Oukirré, séparée également de la
précédente par une ligne de collines, nous rencontrâmes pour la première
fois une abondante végétation de pistachiers. De l’éminence qui se
trouve entre elle et la dépression voisine, l’oued el-Darbouk, nous
aperçûmes au loin dans l’ouest les montagnes de Ghârian, en deçà, dans
la même direction, les monts Halêjin, et, au nord-est, à côté l’un de
l’autre, les deux Tarfout[11].
C’était le lendemain 23 février, notre sixième journée de marche, que
nous devions achever, en atteignant Beni Oulid, la première grande étape
de notre voyage. La région que nous traversâmes ce jour-là, au prix d’un
pénible trajet de huit heures, allait de plus en plus se dépouillant du
caractère de fertilité relative que nous avaient offert les monts
Tarhouna. Ce n’étaient que hauteurs pierreuses ou plaines nues,
entrecoupées d’innombrables et plates dépressions. Celles-ci, sans aller
jusqu’à constituer des oueds, n’en reçoivent pas moins, dans les années
où il pleut beaucoup, quelques eaux courantes ; leur sol de sable et
d’argile est ensuite transformé en cultures, et ces terrains portent
alors le nom générique de _Schetejib_. La plupart ont conservé du temps
jadis des digues de pierre qui servent à recueillir et à distribuer les
eaux. A l’époque de notre passage, par suite de plusieurs années d’une
sécheresse extraordinaire, ces schetejibs n’offraient pas grande trace
d’animation ni de culture. Dans quelques-unes seulement il y avait de
l’orge, et tout l’effort de la nature s’y bornait à une production de
sparte[12], de chardons, d’épines et de pistachiers.
De l’oued el-Halfawi nous passâmes, toujours marchant au sud-sud-est,
dans le bassin de l’oued Rhalaboun, lequel appartient au système de
l’oued Merdoum, ainsi que semble s’appeler de son nom propre le cours
d’eau de Beni Oulid ; de là nous arrivâmes sur un haut plateau désert et
pierreux, que nous ne devions plus quitter jusqu’au terme de notre
étape.
Au bout de la cinquième heure de marche nous aperçûmes d’en haut devant
nous le Kasr de Beni Oulid, tandis qu’au sud-ouest l’horizon était clos
par les montagnes qui rejoignent celles de Ghârian. Il nous fallut
cependant encore beaucoup peiner avant d’atteindre la belle et large
vallée de l’oued Merdoum. Enfin, nous y arrivâmes, et là, un petit bois
d’oliviers — les plus beaux arbres de cette essence que j’aie jamais vus
— nous offrit un délicieux abri pour camper. Notre première étape se
trouvait donc achevée ; nous allions laisser nos chameaux de louage pour
en prendre de nouveaux, et nous procurer en même temps un supplément
d’outres et un peu d’huile pour faire la cuisine.
II
Bien que j’eusse lieu d’être satisfait du début de mon voyage, et que
tout se fût passé sans encombre, j’étais néanmoins bien aise de goûter
un jour entier de repos. Sans en rien dire à personne, j’étais obligé de
m’avouer à moi-même que la dernière section du trajet m’avait
horriblement fatigué. Pour m’exercer, j’avais tenu à n’aller que sur mes
plantes et, j’étais, de fait, un bon marcheur ; mais les aspérités du
terrain rocailleux que nous avions eu à franchir durant ce dernier jour
m’avaient mis les pieds en mauvais état. Fort heureusement, la saison se
prêtait à ces exercices, et, le matin, c’était tout plaisir. La
température, avant le lever du soleil, n’avait jamais excédé 6 degrés
centigrades, et quoiqu’à midi il nous en coûtât quelques gouttes de
sueur, le maximum de chaleur que nous avions eu à supporter par un ciel
clair, avec une légère brise du sud, à notre arrivée dans la vallée de
Beni Oulid, n’avait été que de 27 degrés 7 dixièmes.
D’après de minutieux calculs, la vitesse de notre caravane avait été de
trois kilomètres et demi à l’heure dans les districts où les chameaux
avaient trouvé à brouter des herbes le long du chemin, de quatre
kilomètres là où ils n’avaient pas eu occasion de le faire, et de plus
encore, toutes les fois que le terrain avait été favorable, et que rien
ne nous avait retardés. Par la suite, j’ai fréquemment renouvelé ces
calculs, et je suis toujours arrivé au même résultat. On obtient
toutefois une célérité un peu supérieure dans les pays où il est d’usage
d’attacher la tête de chaque chameau à la queue de celui qui le précède,
de manière à empêcher ces bêtes, toujours portées à muser en route, de
faire aucun écart de côté.
La vallée de Beni Oulid court avec d’innombrables sinuosités dans la
direction de l’ouest à l’est ; au point où nous étions campés, sa
largeur est de sept cents pas environ. A quelques lieues plus à l’est,
elle reçoit l’oued Temâsilé ; une journée de marche plus à l’est encore,
l’oued Sôfedjin, et, bientôt après, elle débouche dans la Grande Syrte.
Sur la hauteur escarpée qui en forme l’encaissement sud, se dresse le
castel turc, qu’occupent le Moudir ou chef de district, le secrétaire du
gouvernement et la garnison, composée de cinquante hommes sous les
ordres d’un capitaine. Sur l’éminence nord, moins abrupte, se trouve le
château arabe de Serrâr, désigné sous le nom générique de _Kasba_ ; cet
édifice, à demi détruit, mais que l’excellence de son ciment a préservé
d’un complet anéantissement, rappelle des grandeurs passées et aussi
mainte sanglante bataille ; depuis toutefois que l’aventureux chef arabe
Abd el-Dschîl, cheik des Oulâd Sliman, a vainement tenté d’y résister
aux Turcs, il s’en est allé lentement en débris.
Les plantations de la vallée, qui s’étendent sur quatre heures de
chemin, renferment quatre mille oliviers, où se mêlent çà et là des
figuiers et aussi des pruniers ; on y trouve en outre l’espèce d’acacia
qu’on appelle au désert acacia sajal et des bouquets de tamarix
(_Tamarix articulata_). Tout cela est la propriété des villages et
hameaux disséminés au nombre de quarante-cinq des deux côtés de l’oued.
Dans les années fertiles où les eaux abondent, il arrive parfois que
celui-ci y coule à pleins bords, interceptant toute communication d’une
rive à l’autre, et mugissant, quelques jours durant, comme un fleuve
torrentueux ; mais, à l’époque de mon passage, il y avait déjà quatre
années que l’hiver n’avait pas donné son contingent de pluies
ordinaire : ce qui avait entraîné une misère générale ; beaucoup
d’habitants s’étaient éparpillés par toute la région, afin d’y trouver à
subsister n’importe comment, et la cherté était telle, que, pour une
quantité de paille égale à la charge d’un âne, je dus payer une somme
représentant 8 fr. 10.
Le lendemain, 25 février, nous reprîmes notre route dans la direction du
sud-est, au travers du même plateau désert et pierreux sur lequel nous
avions cheminé dans les derniers jours. Après avoir passé un demi-oued,
le Schetêjib es-Souweda, puis divers oueds s’embranchant l’un dans
l’autre, et où il y avait encore çà et là des ruines de forteresses
romaines (kasr el’-Alka), nous fîmes halte, au bout de neuf heures, sur
la rive nord du Sôfedjin, dans une plaine qui a été autrefois le théâtre
de sanglants combats entre les tribus adverses des Oulâd Sliman et des
Tarhouna. Le 26, j’aperçus pour la première fois la _tartout_
(_Cynomorium coccineum_), plante parasite dont l’épi en forme de massue
est garni d’innombrables fleurs rouges, et dont on mange la longue
racine charnue. Quatre jours après, le 1er mars, nous franchîmes l’oued
Bei, pour atteindre le lendemain Bou Nedcheïm, la localité la plus
septentrionale de la province du Fezzan. Ce n’est qu’un hameau de 200
âmes, appartenant à la tribu des Ourfillas, et composé de quelques
huttes au pied d’un castel ruineux et abandonné. A ce point de notre
trajet, nous commençâmes d’être fort gênés par un vent violent qui
soulevait d’immenses tourbillons de sable et souvent nous faisait perdre
le chemin. Le pays devenait en même temps de plus en plus monotone et
aride. Nous ne retrouvâmes un instant la végétation qu’en traversant une
chaîne de hauteurs où paissaient une variété de chameaux au corps charnu
et d’une musculature très puissante qui jouissent d’un renom particulier
dans le pays. Enfin, au fur et à mesure que nous approchions de Sokna,
des traces de culture et d’animation reparurent.
La plaine de Sokna, qui va s’élevant peu à peu vers l’ouest jusqu’à la
haute région déserte des hamadas el-Hamra, en embrassant du côté opposé
les petites oasis de Hoûn et de Waddan, est désignée sous le nom d’El-
Djofra. Elle est formée d’un sable calcaire mêlé d’argile, où l’on
trouve aussi du sel et du gypse, et sillonnée de nombreux oueds plus ou
moins importants. La ville de Sokna, quoique fort déchue, à ce
qu’affirment ses habitants, compte encore environ trois mille âmes. Elle
présente un heptagone allongé, dont la face la plus développée regarde
l’ouest ; les murailles en sont flanquées de trente-trois bastions et
percées de sept portes en bois de palmier. Il y a dans la ville cinq
mosquées, dont deux ornées de minarets fort modestes, et trois écoles
primaires (_medresa_). Sur le tout plane un gigantesque castel en ruines
du haut duquel on a un coup d’œil magnifique sur toute la contrée : vers
l’ouest, à une demi-journée de marche environ, se dessine le relief des
monts Kannâsa ; au nord-ouest, entre ceux-ci et le massif de Târ, se
dresse isolément le Machrik ; puis, circulairement du sud à l’est, en
deçà des Montagnes-Noires qui ferment l’horizon, on aperçoit d’autres
sommités dont les principales sont le groupe des monts Filki.
Par son aspect, la ville forme transition entre les petits centres de
population voisins de la côte septentrionale et les localités du Fezzan.
La pierre y est, dans les constructions, d’un emploi encore assez
fréquent, comparativement à ce qu’on voit au sud ; mais l’usage de la
terre argileuse séchée au soleil et celui de l’informe brique crue y
dominent beaucoup plus qu’au nord, et déjà le dattier à la fibre
racheuse intervient comme élément de bâtisse, bien que la proximité de
Tripoli permette encore de tirer de cette dernière ville, pour les
besoins de la vie domestique, bon nombre d’ustensiles en bois. Les
habitants, en leur qualité de Berbères, apportent manifestement un grand
soin à la culture de leurs jardins. La pluie est, à cet égard, un
facteur sur lequel ils n’ont pas le droit de compter ; elle ne tombe ici
que très rarement ; l’hiver précédent par exemple, il n’avait plu que
quatre fois, et d’une façon presque insignifiante : mais, comme presque
partout, en forant le sol à cinq mètres au plus de profondeur, on
rencontre l’eau, l’irrigation se fait au moyen de puits dont la
manivelle est mue par des ânes. Les jardins sont divisés à cet effet en
de petits carrés endigués entre lesquels circulent des canaux gypsés, de
sorte qu’il suffit d’ouvrir et de fermer alternativement les diverses
digues pour que chaque carré soit, une fois la semaine pour le moins,
submergé tout un jour. Ajoutons que dans les jardins situés à l’est de
la ville on trouve, à sept toises sous terre, une onde tiède fort prisée
pour les besoins de l’arrosage. On cultive dans ces jardins de l’orge,
du froment, dont les grands épis pleins étaient, lors de notre passage,
tout près de leur point de maturité, puis, un peu plus tard, du sorgho
(_dourra_) et du douchn (_Penicillaria_) qu’on sème de la fin de l’été à
l’arrière-automne. On y récolte aussi du trèfle, des radis, des tomates,
des fèves, et, outre les dattes, mais pourtant en quantité moindre, des
abricots, des pêches, des grenades, des figues, des amandes ; j’y ai
même vu deux pommiers d’assez bonne mine.
La faune locale offre peu d’importance. Chameaux, ânes et chèvres
forment le gros du bétail domestique ; quant aux chevaux et aux bœufs,
il n’en existe que des échantillons rarissimes. En fait de gibier à
courre, il y a des gazelles, des lièvres, des renards, et encore en fort
petit nombre.
[Illustration : Puits d’arrosage dans la Tripolitaine.]
Bien m’en prit d’avoir visité dès le jour de mon arrivée la ville et ses
jardins, car, le soir même, il s’éleva un violent vent du sud qui
persista, sans diminuer d’intensité, pendant toute la journée du
lendemain (10 mars), et qui assombrit tellement l’atmosphère, qu’on n’y
voyait plus clair à deux pas. La poussière et l’excès de la chaleur, — à
deux heures de l’après-midi, le mercure monta jusqu’à 43 degrés
centigrades, — rendaient presque tout mouvement impossible : le soir
seulement, le vent s’étant un peu calmé, on put manger, causer et
regarder un peu autour de soi, sans avoir la bouche et les yeux tout
pleins de sable ; mais, le jour suivant, l’ouragan recommença, ce qui
fut cause que notre départ dut être retardé de vingt-quatre heures. Les
autorités de la ville ne laissèrent pas, durant notre séjour, de nous
traiter de leur mieux, et, bien qu’il n’y eût pas encore un mois que
nous avions rompu avec les délices matérielles d’une grande ville, ce
fut pour nous un régal singulier que de nous repaître de viande et
surtout de beau pain de froment. Je me fis cuire une petite provision de
pain pour la suite du voyage, et j’achetai en outre un pot de ce beurre
fluide que les Arabes gardent exclusivement pour manger, et qui, une
fois fondu, se conserve comme on veut.
[Illustration : Jardiniers tripolitains.]
Le 12, nous nous remîmes en route avec deux bons chameaux de louage tout
frais, et, longeant une colline couverte de palmiers, nous nous
dirigeâmes au sud-ouest, au travers d’une plaine sillonnée par un demi-
oued dont on voyait de temps à autre émerger de la poussière la verte
bordure arborescente. Entre les Montagnes Noires et les hauteurs qui
dessinaient une ligne arquée le long de notre chemin se creuse une sorte
d’encaissement où se réunissent, avant de déboucher dans la plaine de
Sokna, tous les cours d’eau temporaires venus du sud, de l’ouest et de
l’est. Au sortir de ce vallon que l’on appelle el-Melâtri, c’est-à-dire
le Val collecteur, nous entrâmes dans un défilé sinueux dont l’escalade
nous prit plusieurs heures, et nous campâmes sous un magnifique acacia
sajal, près du _bir_ Godefa. Cette fontaine, qui renferme une eau
excellente, se trouve dans un val encaissé, à 500 mètres environ au-
dessus du niveau de la mer, et à près de 200 au dessus de la plaine de
Sokna. Ce creux profond débouche à l’ouest dans la vallée d’El-Maurid,
que nous suivîmes jusqu’à un col au delà duquel nous reprîmes notre
direction au sud-sud-ouest. Bientôt après, par le _chemin des sources_
(Tarik-el-Tittavin), nous pénétrâmes dans le Fezzan proprement dit, et
parvînmes au point culminant de la passe (700 mètres d’altitude) d’où
nous jouîmes d’une vaste perspective sur les Montagnes-Noires. Le
lendemain matin, par une température de 4 degrés seulement, au lever du
soleil, nous rencontrâmes le chameau-poste de Mourzouk.
Ce chameau-poste, qui part une fois par semaine de Tripoli et de
Mourzouk, accomplissant en huit jours un trajet qui prend au moins le
double de temps aux voyageurs ordinaires, est un des rares bienfaits
dont le gouvernement turc a doté le pays. Avec les chameaux de course
bien dressés des Touaregs (_meharis_), la durée du trajet pourrait être
encore sensiblement réduite ; mais il y aurait lieu de craindre que ces
précieuses bêtes ne fussent pas en état de résister aux influences du
climat. A chaque station importante, on tient prêts à heure fixe les
animaux de rechange, et le chef de l’administration ôte du sac à
dépêches fermé, dont il possède une clef, les lettres qui sont pour lui
et pour son district. C’est au courrier qu’incombe, moyennant une
indemnité, le soin des paquets. Je reçus plus tard, par son
intermédiaire, des caisses considérables qui m’étaient expédiées de
Tripoli.
Plus loin, près de l’oued Ghanen, nous croisâmes une petite caravane
d’esclaves en fort bon état, avec les maîtres desquels nous échangeâmes
quelques paroles ; puis nous arrivâmes à l’oued Finker : là, dit-on, un
philanthrope, animé d’un rare amour du bien public, entreprit
d’éterniser son nom par la construction d’une fontaine ; après un long
travail, on venait de trouver l’eau, quand, voulant s’assurer du
résultat par ses yeux, il tomba dans le trou et y périt. On l’enterra
tout près de là sous un acacia sajal ; mais la fontaine resta inachevée.