France. Bien qu’ayant, à un plus haut degré que la plupart de ses
prédécesseurs, le sens du progrès et de la civilisation, ce vâli n’avait
pu éviter un écueil où se heurtent presque tous les fonctionnaires du
même ordre. Le vice-roi d’Égypte lui-même nous atteste, par un exemple
remarquable, comment, dans ces contrées, les plans de réforme et de
civilisation, en dépit d’une pleine conception du but à atteindre comme
des avantages qui en doivent résulter, et malgré l’appoint de ressources
considérables, ont souvent avorté misérablement. Ce ne sont qu’édifices
bâtis en l’air, sans fondements suffisants, à l’aide de mauvais
matériaux, et sans le concours de collaborateurs entendus : aussi
s’écroulent-ils d’un côté, au fur et à mesure qu’on les construit de
l’autre, et la masse entière finit par rester à terre, faute de moyens
et d’ouvriers. Encore ne se rencontre-t-il que rarement des hommes ayant
l’intelligence du Khédive, ses ressources et sa haute ambition : chez la
plupart, l’idée civilisatrise se borne à une connaissance telle quelle
de la langue française, à un désir d’imiter les modes de Paris,
d’obtenir, coûte que coûte, des décorations européennes. La création
d’un aqueduc, l’installation de l’éclairage au gaz, l’établissement
d’une ligne télégraphique ou d’un chemin de fer, voilà, au mieux, toutes
les visées de ces novateurs ; par là, ils jettent de la poudre aux yeux
des touristes ou des Européens vivant dans le pays, et, pour peu qu’ils
lisent leur éloge, obtenu souvent à prix d’argent, dans les gazettes
transméditerranéennes, ils se prennent eux-mêmes pour de grands
réformateurs, tandis qu’ils ne sont en réalité que d’ineptes plagiaires.
A Tunis, par exemple, on avait une frégate, des avisos, quelques
transports : on acheta des canons par centaines ; puis l’on établit des
tribunaux avec des degrés d’instance sur le modèle de ceux qui existent
en Europe. Qu’arriva-t-il ? Les achats de canons ruinèrent le pays, et
ne servirent qu’à quelques hauts fonctionnaires qui profitèrent de cette
occasion de s’enrichir. Les cours de justice eurent des juges vénaux, et
engendrèrent, conformément à la routine accoutumée, des procès qui ne
finissaient jamais.
Tant que l’éducation du peuple restera terre à terre et qu’on n’aura pas
réussi à créer une administration bien ordonnée et honnête, toutes les
réformes seront sans effet. Or, le relèvement de cette éducation
populaire paraît une chose incompatible avec l’Islam, qui, de sa nature,
est stationnaire. Les seuls gens soi-disant instruits de ces pays sont
les Oulémas, qui connaissent à fond le Coran, ce résumé de toute
science, mais qui professent le mépris le plus absolu pour toute notion
terrestre en dehors du livre sacré. Ils sont les interprètes du droit,
les conseillers des puissants, les précepteurs du peuple, les éducateurs
de la jeunesse, et les ennemis de toute culture occidentale. Dans les
écoles, on apprend le susdit Coran d’une manière mécanique et par cœur,
et c’est avec ce fond qu’on entre dans le monde. Qu’y a-t-il là qui
prédispose à comprendre les réformes civilisatrices ? S’il existe dans
la nation quelques esprits honnêtes, il est rare qu’on les rencontre
dans les rangs des employés d’administration et même dans le corps
religieux de la magistrature. L’incorruptibilité est une vertu peu
commune. L’armée des fonctionnaires n’est trop souvent, dans les
contrées mahométanes, qu’une bande de brigands qui a de si vastes
ramifications, que le peuple lui est livré sans recours.
Tel était également l’état des choses dans la Tripolitaine, et la nation
criait bien haut contre le vâli, ses sous-gouverneurs et ses autres
complices, malgré les innovations bienfaisantes dont il dotait le pays :
forage de puits artésiens, fondation d’une école, éclairage au gaz des
rues de Tripoli, plantations d’arbres dans la banlieue désolée de la
ville. Riza Pacha se disposait même, à l’époque de mon séjour, à créer
dans la partie est de la province, c’est-à-dire dans l’ancienne
Marmarica, sur les baies de Bomba et de Tobrouk, des colonies dont
l’ouverture du canal de Suez lui faisait croire le développement assuré.
Hélas ! les puits sont depuis longtemps comblés, l’école n’a rien
produit, les plantations n’ont jamais pu arriver à vivre ; il n’y a que
les quelques becs de gaz qui ont survécu à leur fondateur. Quant à ces
colonies si pompeusement annoncées et qui devaient éterniser la gloire
d’Ali Riza, elles ne sont jamais sorties de l’état embryonnaire et ont
péri dans leur germe.
Parmi les favoris du vâli figurait le bourgmestre de Tripoli (_Cheïk el-
Beled_) Ali el-Kerkeni, natif de l’île tunisienne de Kerkena. Je lui
rendis aussi ma visite. Ses longues rapines avaient fait de lui l’homme
le plus puissant et le plus riche du pays ; tous les fonctionnaires
rampaient devant lui ; tous les habitants le redoutaient autant qu’ils
le haïssaient. La cour de justice était remplie de ses créatures ;
toutes les autorités administratives de la ville et des provinces
étaient à sa solde, et tous les impôts passaient par ses mains, qui ne
manquaient pas d’en retenir une grosse part.
Ces visites purement officielles n’eurent pas beaucoup d’intérêt pour
moi. On offrit et l’on fuma les cigarettes, substituées depuis longtemps
aux tchibouks ; le _Kahouâdchi_ ou domestique chargé de servir le café
apporta, la serviette au bras, sur le plateau de cuivre, les minuscules
tasses (_Findchâl_) avec leurs soucoupes (_Zarf_), et la conversation
prit son cours, en français chez le gouverneur, en langue arabe chez le
bourgmestre. Le vâli, un petit homme carré des épaules, avec une barbe
grise et un visage couperosé, me parut approcher de la soixantaine. Il
était en uniforme. Tout en fumant sa cigarette dans un majestueux tuyau
de tchibouk muni d’un superbe bout d’ambre, il m’exposa avec volubilité
ses plans grandioses de réforme et de civilisation, non sans manifester
en revanche le peu de confiance que lui inspiraient mes projets de
voyage. Le bourgmestre, lui, avait une figure ronde et blanche, avec une
sorte de teint de cire, une barbe noire qu’il portait tout entière, des
traits réguliers, des yeux bruns d’un éclat étrange, et une belle
stature de moyenne grandeur. L’entretien avec lui fut contraint, borné à
des banalités d’étiquette relatives à Malte, à la traversée, au temps et
à la politique européenne. Il était visible que le redouté fonctionnaire
se méfiait de M. Rossi et de moi. Bref, ces deux dignitaires
m’intéressèrent peu ; leur type était de ceux que ne m’avait que trop
rendu familiers mon expérience acquise en Tunisie. A Tunis, le système
de brigandage est grandiose ; mais aussi la contrée est riche ; dans la
Tripolitaine, il est en proportion des ressources du pays, ce qui ne
veut pas dire qu’il soit moins éhonté.
Une chose étonne, c’est qu’avec de tels organes de gouvernement, — et de
la moralité des hauts fonctionnaires on peut induire naturellement le
niveau de probité des petits, — et étant donnés, d’une part, les
difficultés que crée à une direction d’ensemble la superficie immense de
la Tripolitaine, et, de l’autre, le chiffre relativement énorme de
nomades, réfractaires à toute administration régulière, que présente
l’ensemble de la population, — une chose, dis-je, étonne : c’est la
tranquillité dont jouit le pays. Depuis l’époque où le chef de tribu
Rhouma (c’était pendant la guerre de Crimée) souleva les Arabes ses
compatriotes contre la domination étrangère des Turcs, et, au moment
d’atteindre le but, paya de sa vie son patriotisme, non seulement il n’y
a pas eu le moindre essai de rébellion, mais la paix la plus profonde,
la sécurité la plus complète règnent sur tous les points du territoire.
Les tribus turbulentes du sud de l’Algérie ne manquent jamais,
aujourd’hui encore, de saisir toutes les occasions de révolte contre
l’autorité haïe des Français, malgré l’immense puissance militaire de
ceux-ci ; les Arabes tunisiens, eux aussi, las de se voir sans cesse
dépouillés, ont eu, comme je l’ai dit plus haut, recours à une sanglante
insurrection : seuls, ceux de la Tripolitaine, en dépit du peu de forces
matérielles avec lesquelles les Turcs les tiennent en respect, semblent
se résigner le plus docilement du monde à leur condition.
La Régence de Tripoli ne dispose pas d’un noyau de plus de cinq milliers
d’hommes, et ne possède point de cavalerie régulière, élément qui
paraîtrait pourtant si indispensable vu l’écartement des centres de
population. Les gouverneurs provinciaux, qui portent au civil le titre
de _Moutasarrif_, et au militaire celui de _Kaïmakan_, administrent
leurs districts presque sans l’appui d’aucune force armée. Notez que la
domination turque pure ne date pas d’un demi-siècle. La dynastie des
Karamanlis n’est pas encore oubliée, et il reste passablement de
contemporains et d’alliés de cette fameuse tribu des Oulad Sliman, par
les bras de laquelle on opposa une si héroïque résistance à la conquête
ottomane ; mais il semble que le courage de ces nomades guerriers se
soit éteint avec leur gloire : il a suffi pour l’anéantir d’une
génération de fonctionnaires turcs gouvernant sous leur bon plaisir.
Toujours est-il que, à ne croire même qu’une minime partie de ce que
disent les habitants, quand, avec un luxe d’imagination tout orientale,
et en vertu de cette prédilection pour le temps passé qui est naturelle
aux vieillards, ils décrivent la prospérité universelle du pays à
l’époque de Yousef Pacha, le dernier des Karamanlis, la décadence
actuelle de la Tripolitaine serait à tous égards lamentable.
C’étaient les Karamanlis qui, au commencement du siècle dernier, avaient
mis fin au gouvernement à trois têtes qui antérieurement régissait
Tripoli, aussi bien qu’Alger et Tunis. Cette trinité souveraine des
trois États se composait d’un Dey, pris dans les rangs des Janissaires,
d’un Bey héréditaire, et d’un Pacha nommé par le chef spirituel à
Constantinople. Or, pendant qu’à Alger, le Dey avait concentré dans ses
mains la puissance suprême, et qu’à Tunis le Bey était parvenu à se
rendre seul maître, le pacha Ahmed-el-Karamanli ne tardait pas, de son
côté, au prix d’un sanglant coup d’État, à s’emparer de la régence
absolue de Tripoli.
A cet Ahmed, dont le règne long et bienfaisant dura jusqu’au milieu du
dix-huitième siècle, succéda son fils Mohammed Pacha, un excellent
prince qui, par malheur, n’occupa le trône que neuf ans. Après lui vint
son fils Ali Karamanli, qu’on dépeint comme un souverain plein de bonté
et de justice, dont les Chrétiens surtout, à ce qu’on assure, eurent
fort à se louer. Cependant, en dépit de ses qualités personnelles, ce
fut lui, dit-on, qui prépara, par une déplorable faiblesse à l’égard de
ses fils, la ruine totale du pays et la chute de sa dynastie. L’aîné de
ses enfants, Hasan, excita par ses brillantes aptitudes autant que par
son humeur ambitieuse la jalousie et la haine de ses frères Ahmed et
Yousef. Ahmed, qui était naturellement doux et paisible, finit par se
résigner à sa mise à l’écart ; mais Yousef médita la vengeance et la
trahison. Non content d’avoir tué (en janvier 1790) ce frère qu’il
détestait tant et qui était l’héritier présomptif du trône, il ne tarda
pas à menacer son père et son autre frère. Après plusieurs tentatives
avortées pour s’emparer du pouvoir, il semblait près d’atteindre son but
(été de 1793), quand parut devant Tripoli une escadre turque, apportant
de Constantinople la déposition du vassal que son fils tenait assiégé et
la nomination d’un autre régent. Malgré le peu de forces dont ce dernier
disposait et l’état d’indépendance effective où le pays se trouvait à
l’égard de la Porte, les Tripolitains, las de la guerre civile,
laissèrent le nouveau venu s’installer dans la ville, et Ali Karamanli
s’enfuit à Tunis. Le malheur réconcilia ses deux fils ; l’usurpateur,
auquel le Sultan ne prêtait qu’un appui moral, fut assiégé dans Tripoli
par Ahmed et Yousef réunis, et la dynastie des Karamanlis revint sur
l’eau pour un bout de temps.
Yousef Pacha, qui eut un règne long et brillant, fut le dernier
souverain de sa lignée. Ce fut sous lui que se produisit l’inextricable
confusion où la tribu arabe des Oulad Sliman joua un rôle si
prépondérant (1830-1831). L’abdication de Yousef fut suivie d’une série
de compétitions qui amena la fin définitive de la dynastie. Les
Tripolitains s’étant adressés à la Sublime-Porte pour la prier de
rétablir l’ordre dans le pays, le Sultan saisit cette occasion de
réduire le territoire en province turque. L’un des prétendants avait
pris la fuite, et l’on n’en entendit plus parler ; l’autre fut conduit à
Constantinople où il termina ses jours, si bien que, sans qu’on eût
besoin du moindre déploiement de force, le commissaire du Grand-Seigneur
s’installa dans la ville, en qualité de Vâli ou Gouverneur général.
Depuis lors, les destinées de la Régence avaient été conduites par une
longue série d’administrateurs semblables, et Ali-Rîza n’était ni le
plus inintelligent ni le plus mauvais.
Moins attrayantes encore furent les visites que nous fîmes aux étoiles
de seconde ou de troisième grandeur, tels que le _Mouain_ ou adjoint du
pacha (autrement dit le vice-gouverneur), le _Defterdâr_ ou Trésorier,
deux fonctionnaires qui, hiérarchiquement, sont au-dessus du
Bourgmestre, puis des sous-gouverneurs de provinces qui se trouvaient
d’aventure dans la capitale, et enfin le commandant des quelques
milliers d’hommes dont se compose l’armée tripolitaine.
Notre connaissance la plus intéressante était, à coup sûr, mademoiselle
Alexandrine Tinne, née à la Haye le 17 octobre 1834, et qui avait déjà
fait du bruit par ses voyages dans la région du haut Nil. Des
possessions algériennes, elle avait essayé vainement de pénétrer au sud
chez les Touaregs, et, peu de temps avant mon arrivée, elle était venue
à Tripoli avec une suite nombreuse, à dessein de pousser vers le Fezzan
et au delà. Je ressentis tout de suite, je l’avoue, une sorte de respect
craintif pour une femme qui avait donné tant de preuves d’énergie et de
volonté, amassé déjà un tel trésor d’expérience, et qui, en dépit des
pertes douloureuses qu’elle avait éprouvées dans ses dernières
excursions[7], montrait une opiniâtreté si tenace et s’apprêtait
résolument à poursuivre l’accomplissement de ses visées. L’entrevue que
j’eus avec elle à Tripoli ne fut pas de nature à modifier en moi ce
sentiment. Sa physionomie noble, et froide d’apparence, ses manières
pleines de distinction et de réserve étaient faites pour détromper
agréablement quiconque, ne jugeant cette personne que sur une carrière
d’aventures qui est d’ordinaire le lot exclusif des hommes, eût été
porté à se la représenter sous l’aspect d’une virago bien émancipée.
J’ajouterai que, d’un autre côté, l’extérieur de la dame, tel que je le
dépeins, n’était point fait, à première vue du moins, pour vous trop
échauffer.
Sa suite se composait de deux marins hollandais, Kes Oostmans et Ary
Jacobse, de quelques nègres du haut Nil qui lui appartenaient, de femmes
algériennes, d’Arabes de Tunis et d’Alger, de plusieurs esclaves nègres
affranchis, qui espéraient pouvoir sous sa protection regagner leur
patrie, et d’Adolphe Krause, un jeune Allemand qui, par enthousiasme
pour les explorations africaines, avait quitté le gymnase de sa ville
natale et commencé par Tripoli sa visite au mystérieux continent. La
ville était remplie de la gloire de la voyageuse, et déjà on ne la
désignait plus que sous ce nom de _Bent-el-Rê_ (fille de roi), qu’elle
devait conserver jusqu’à son trépas si tragique. Cependant, l’étendue
des ressources de mademoiselle Tinne et l’importance de son escorte ne
me rendant pas absolument désirable une pérégrination en commun avec
elle jusqu’à Mourzouk, but de notre première étape, je lui laissai
prendre les devants, et d’autant plus volontiers que la sécurité
complète qui régnait dans toute la Tripolitaine me permettait de voyager
seul.
Pour en revenir à mes apprêts de départ, j’accompagnai jusqu’au marché
mon Gatrounois Mohammed, lorsqu’il alla y acheter les divers ustensiles
qui nous manquaient. La monnaie circulante est la piastre turque
(_Ghirsch_)[8], qui représente deux pièces de 20 paras, et qui,
vingtuplée, fait un _Mahaboub_ ; ensuite vient le thaler de 5 francs,
qui vaut en moyenne 23 piastres turques, puis le thaler autrichien de
Marie-Thérèse (_Abou Teïr_, ou le _Père à l’Oiseau_, ainsi nommé de
l’aigle double qu’il offre à sa face). Cette dernière pièce a aussi, au
cours, une valeur de 23 à 25 piastres turques. Une autre monnaie qui lui
fait avec succès concurrence, c’est le thaler espagnol, dit le _Père aux
colonnes_, à cause des colonnes d’Hercule qu’elle porte à l’avers. Pour
les Arabes, qui avaient cru y voir des canons, c’est l’_Abou Medfa_, ou
le Père aux canons. Deux piastres turques et demie, c’est-à-dire cinq
_Abou Aschrin_[9], forment la piastre arabe ou _Ghirsch el-Arabi_ ;
trois piastres turques, ou 6 pièces de 20 paras, s’appellent _Sebili_.
Le soir venu, nos affaires et nos visites faites, nous retournions à la
petite villa de M. Rossi, où nous restâmes attablés fort tard à boire du
vin allemand ou de la bière, pendant que Gerhard Rohlfs nous racontait
mille scènes de sa vie de voyages, et m’initiait aux personnes et aux
choses du monde nouveau où j’allais désormais exclusivement vivre. Je
puis dire que ces soirées solitaires et champêtres comptent parmi les
plus agréables de mon existence.
Enfin, tout se trouva prêt pour le départ. Ali Riza m’avait remis une
lettre de recommandation (_Firman_) ouverte, et fort tiède d’ailleurs,
pour les autorités locales, et donné comme escorte officielle un
gendarme (_Dabdti_) nommé Milâd Abêja. Le matin du 17 février, on
chargea mes chameaux, au nombre de huit, car, jusqu’à la première
station principale, Beni Oulid, j’en avais loué deux en sus, dont les
conducteurs devaient en même temps nous servir de guides. Je me serais
volontiers procuré un cheval ; mais le supplément de dépense que le
transport d’eau et d’orge m’eût occasionné m’obligea de renoncer à ce
luxe, et je résolus de me contenter de mes organes de locomotion
naturels et de mon « vaisseau du Désert ».
Le plus robuste des chameaux portait, d’un côté, l’énorme coffre
contenant le trône en velours cramoisi, au dossier et aux pieds
richement dorés, qui était destiné au souverain du Bornou, et, de
l’autre, les portraits de grandeur naturelle du roi Guillaume, de la
reine Augusta et du prince héritier. Ce qui gênait le plus l’animal,
c’était moins le poids du faix que le défaut d’équilibre entre ses deux
parties. Le chameau ne s’accommode pas volontiers d’une charge qui
retombe à droite ou à gauche, qui lui touche les jambes de devant ou de
derrière ; il aime mieux porter un quintal de plus, et que les pièces du
bagage s’équilibrent de chaque côté de sa bosse. Une seconde bête avait
sur son dos les fusils à aiguille, avec leur quantité voulue de
munitions, puis, pacifiquement adjoint à ces armes, un stock d’écrits
saints en arabe qu’un Anglais, M. Robert Arthington, de Leeds, nous
avait priés de prendre avec nous. Une troisième reçut le reste des
présents, savoir : une pendule de bronze, une montre en or avec sa
chaîne, une longue-vue binoculaire, une demi-douzaine de montres en
argent ordinaires, un double service à thé argenté, quelques pièces de
soie et de velours, une livre d’huile de rose pure, un poids égal
d’essence de géranium commune, des rosaires, des bracelets, des colliers
de corail, douze burnous de velours, du drap, des étoffes en fine laine
de Tunis, des tarbouchs tunisiens, et un harmonium qui avait déjà servi
à charmer nos soirées solitaires de la Meschija. Deux autres animaux
portaient nos propres bagages en livres, instruments, habits et
médicaments, charge à laquelle devait, en cas de besoin, s’ajouter celle
de ma propre personne ; deux autres encore, des provisions de bouche, la
vaisselle, la tente et divers ustensiles ; le dernier enfin avait pour
mission de véhiculer l’eau.
Pour les longs voyages, le poids imposé aux chameaux du pays ne doit
point dépasser trois ou quatre quintaux. Peut-être en général est-il
préférable, quand on va de Tripoli au Fezzan, de louer des bêtes en
chemin, celles qui proviennent de la région plate du littoral n’étant
pas très prisées, et ne valant pas, à beaucoup près, pour la vigueur et
l’énergie, les chameaux originaires des hauts territoires quelque peu
herbus de Sokna, du Djebel Haroudch, des districts habités par les
Ourfillas, les Abou-Sef et autres tribus. Quoique les miens et leurs
semblables à Tripoli payassent fort de mine, on doutait avec raison dès
Sokna qu’ils pussent aller jusqu’au Bornou. Ajoutez à cela que ces
animaux sont excessivement sensibles au changement de climat. Le chameau
méridional de Mohammed par exemple, qui, bien que vieux, était un
superbe échantillon de son espèce, avait déjà beaucoup souffert du mois
d’hiver qu’il avait passé à Tripoli, et on n’avait pu qu’à grand’peine
le soutenir en le nourrissant quotidiennement d’orge. Ce vénérable fils
du désert avait beau s’avancer fièrement sans bagages, dominant de haut
la plèbe de ses camarades, on voyait que ses membres étaient engourdis,
et l’on eut de bonne heure l’appréhension qu’il ne pût achever la
première étape et qu’il fût condamné à finir ses jours au milieu de la
route, loin de sa patrie.
Sortis de Tripoli par la porte sud, nous allâmes camper à une demi-lieue
de là sous un charmant bouquet de mûriers, d’oliviers et d’orangers, où
Frédéric Warrington, ce guide devenu historique de tous les voyageurs
européens qui s’enfoncent par ce côté en Afrique (il avait consenti à
m’escorter, moi aussi, durant quelques journées de marche), avait déjà
dressé sa tente, et où devait se faire solennellement le branle-bas de
départ. Ce fut là que vinrent prendre congé de nous, qui à cheval, qui à
âne, les principaux membres de la colonie européenne, la fleur des deux
sexes de la société. On banqueta, on causa, on dansa sur l’herbe. Le
photographe berlinois fixa l’image de ce joyeux rassemblement
international ; puis, au soleil couchant, je me retrouvai seul, avec mes
pensées, mes impressions, mes souvenirs et mes espérances, au milieu
d’un monde étranger.
En proie à ce bouillonnement intérieur, je me promenai longtemps en
silence devant ma tente, tout en regardant au loin le groupe étrange des
chameaux qui, attachés par les articulations des genoux et des pieds, se
livraient avec un grincement régulier de mâchoires au travail de la
remastication. Une chienne de garde arabe, du nom de Feida, achetée
seulement de la veille, s’acquittait déjà de son office de custode, bien
qu’elle ne se fût encore liée d’amitié avec aucun de nous. Ali et Sa’ad
ne tardèrent pas à s’endormir l’un et l’autre, du sommeil de la jeunesse
insouciante et pleine de santé ; Mohammed, lui, s’administra encore
mainte chique de tabac additionnée de grains de natron qu’il mâchait
avec ses reliefs de dents, puis, après avoir à plusieurs reprises jeté
un regard expérimenté et scrutateur sur les chameaux et la tente, il
releva par dessus sa tête le capuchon de son riche et épais burnous à
raies, et s’abandonna au sommeil du juste.
Morne fut la nuit qui succéda à cette journée de gaîté et de bruit, et
que devaient suivre des journées encore plus mornes et plus solitaires.
Le sommeil ne voulait pas venir. Me trouvant trop à l’étroit dans ma
tente, je m’enroulai au dehors dans mes chaudes couvertures de Tunis, et
j’employai cette belle nuit à rêver. Les images du passé se confondaient
en moi avec celles du présent, et les sites de l’Allemagne du Nord avec
ceux de la côte africaine. La puissante Carthage, l’Afrique romaine, la
riche Cyrénaïque, chrétiens et Turcs, nègres et Vandales, Garamantes et
Arabes, Berbères et antiques Égyptiens, dansaient dans ma cervelle une
sorte de sarabande fantastique. Les destinées de ces pays se déroulaient
devant moi avec toutes leurs péripéties, et je songeais au temps où, sur
les bancs pédantesques de l’école, j’avais tant de fois regretté de ne
pouvoir substituer au fatras de dates que j’essayais de fourrer dans ma
mémoire réfractaire, une expérience personnelle et vivante de ce drame
historique. Peu à peu cependant, les tableaux devinrent plus confus ;
ils se brouillèrent de plus en plus, et finirent par sombrer au matin
dans les ténèbres d’un profond sommeil.
A l’aurore, Gerhard Rohlfs et M. Rossi vinrent me faire leurs adieux
définitifs ; les chameaux furent chargés, la tente fut pliée, et l’on
échangea sans mot dire la dernière poignée de main. Je montai sur mon
« vaisseau du désert », et je m’engageai, silencieux et grave, par la
plaine de sable, avec une pensée mélancolique pour ce que je quittais,
pour les êtres aimés et vénérés qui étaient là-bas dans ma patrie, et
que j’allais être si longtemps sans revoir, à supposer même que je les
revisse jamais, mais aussi avec la douce espérance d’un heureux retour
et le ferme propos de consacrer à mon entreprise, autant qu’il était en
moi, toutes mes énergies physiques, intellectuelles et morales.