SAHARA ET SOUDAN
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CORBEIL. — TYP. ET STÉR. CRÉTÉ.
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[Illustration : Dr GUSTAVE NACHTIGAL.]
DR GUSTAVE NACHTIGAL
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SAHARA ET SOUDAN
OUVRAGE
TRADUIT DE L’ALLEMAND AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
=Par JULES GOURDAULT=
CONTENANT
=99 GRAVURES SUR BOIS ET 1 CARTE=
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TOME PREMIER
TRIPOLITAINE, FEZZAN, TIBESTI, KANEM
BORKOU ET BORNOU
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PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
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1881
Tous droits réservés
AVANT-PROPOS
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Parmi les explorateurs de l’Afrique, M. le docteur Nachtigal, à qui, en
1876, la Société de géographie de Paris a décerné sa grande médaille
d’or, occupe une place tout à fait à part. Son mérite essentiel et
original, c’est de savoir accomplir beaucoup de choses avec peu de
ressources. A l’improviste, sans fracas, presque sans apprêts, pris de
court par l’occasion même, il fournit, de la Tripolitaine au pays des
Gaberis, et de là, par l’Ouadaï, au Soudan égyptien, une odyssée de cinq
années pleines (1869-1873), féconde en résultats de tout genre.
Cette odyssée, il l’ouvre par une pointe conquérante vers l’étrange
écheveau d’_emis_ et d’_enneris_ qu’habite la peuplade berbère des
« Toubou du rocher », et où nul, avant lui, n’avait pénétré. Un peu plus
tard, de Kouka, l’hospitalière cité du cheik Omar, il visite les divers
districts du lac Tsad et notamment ces vallées du Kanem, où le vaillant
de Beurmann son compatriote avait péri d’une mort si tragique ; puis,
s’enfonçant vers le sud, sur la rive gauche du grand fleuve Chari, il
rejoint le roi de Baguirmi, alors chassé de sa capitale, et, en
compagnie de ce prince errant, assiste à des scènes de guerre
effroyables.
Rentré dans la capitale du Bornou, au mois de septembre 1872, il en
repart bientôt pour reconnaître le lac Fitri, gagne ensuite Abesché,
chef-lieu de l’Ouadaï, et, poussant toujours à l’est, au travers du
Darfour, atteint, après trente-quatre jours de marche, la ville de
Khartoum, juste comme une armée égyptienne en partait pour réunir le
haut Nil sous la domination des Khédives.
C’est la première moitié de ce long voyage que l’on donne aujourd’hui au
public. Sans rien enlever d’essentiel à la substance même de la
relation, on a seulement condensé ou réduit quelques passages ou
fractions de chapitres et réservé, en manière d’appendice final, pour le
tome II et dernier de l’ouvrage, certains détails documentaires qui
gagnent à se trouver mis à part. On verra, en lisant ces pages, que
l’auteur de _Sahara et Soudan_ est non seulement un homme d’énergie et
de savoir pratique, mais encore un esprit aimable, généreux et alerte. A
cette réflexion, qui vient d’elle-même se placer ici, il n’est pas
besoin de rien ajouter, d’autant que les gros livres particulièrement
sont ceux qui demandent les courtes préfaces.
JULES GOURDAULT.
=VOYAGES EN AFRIQUE=
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I
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
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CHAPITRE PREMIER
Séjour à Tunis. — La révolution de 1864. — Départ pour Tripoli. — La
ville et ses habitants. — Comment je résolus d’aller au Bornou. — A la
Meschija. — Mohammed de Gatroun. — Apprêts de voyage. — Visites
d’adieu ; types de fonctionnaires tripolitains. — Coup d’œil historique.
— Mes chameaux. — La dernière nuit.
I
Vers la fin de l’année 1862, obligé par une affection de poumon d’aller
sur la côte septentrionale de l’Afrique, je résidai d’abord en Algérie,
principalement dans la province de Constantine ; puis, l’année suivante,
la curiosité me conduisit à Tunis, où j’achevai de me rétablir.
Comparé au monde algérien, sur lequel la conquête française a mis
l’empreinte européenne, Tunis, cette reine des cités barbaresques, a une
originalité qui m’avait séduit tout d’abord. Les richesses naturelles de
ce petit pays, son heureux climat, les vicissitudes de son histoire, qui
fut jadis si brillante, et dont le temps n’a pu effacer les traces, m’en
avaient rendu le séjour aimable et intéressant. Un sentiment de
gratitude pour ma santé recouvrée, les amis que je m’y étais faits, et
la position notable que j’y avais acquise comme médecin, achevèrent de
m’y attacher.
[Illustration : Vue de Tunis.]
Je suis resté, à cette époque-là, bien des mois sur les ruines de
Carthage, à évoquer en mon esprit, non sans une certaine impression de
tristesse, en comparant ce qui est et ce qui a été, les images d’un
passé grandiose : c’était lorsque, chaque année, j’allais passer l’été
dans la maison de Sîdî Moustapha Chasnadâr, en ce temps premier ministre
du bey. Cette maison est située près de l’emplacement du vieux port
punique. Aujourd’hui la chapelle de Saint-Louis se dresse au haut de la
colline que couronnait autrefois la fière Byrsa. Les murailles
puissantes, les orgueilleuses constructions de l’antique ville qui osa
disputer à Rome la prééminence, tout s’est écroulé, et à peine en reste-
t-il des débris. La domination romaine a couvert par la suite ce coin de
terre fertile de cités et de châteaux dont les ruines font partout
ressortir d’une façon saisissante le contraste de cette période et de
l’âge présent. Les restes gigantesques du palais Gordien, ceux du
superbe amphithéâtre de Tysdrus, qui, à El-Dchemm, semblent regarder en
pitié les pauvres huttes bâties à leurs pieds, n’expriment-ils pas au
plus haut degré l’opposition humiliante qui existe entre ces temps de
puissance et de gloire et la décadence actuelle ? Qu’est devenue aussi
la prospérité de Tunis _El-Chadrâ_[1] au moyen âge ? Quels souvenirs
visibles en reste-t-il ? Tout n’est plus, aujourd’hui, que dénuement et
misère, ce qui n’empêche pas que, pour le monde de l’Islam, Tunis _la
Verte_ n’ait gardé le prestige de son ancienne magnificence, et qu’au
centre de l’Afrique maint pieux Mahométan instruit par les livres ne
regarde d’un air d’envie quiconque a vu de ses yeux ce résumé des
splendeurs terrestres.
[Illustration : Une place à Tunis.]
Ce fut après mon arrivée sur le sol classique de la Tunisie que se
consomma avec une rapidité déplorable la ruine de cette petite contrée
si richement dotée de la nature. L’administration de dignitaires
fourbes, sous un prince débonnaire, les exactions de spéculateurs et
d’usuriers européens, et par surcroît une disette de plusieurs années
mirent le pays au bord de l’abîme. Jusqu’au commencement de 1860, il
n’avait pas un sou de dette ; ce fut quelques mois plus tard qu’il entra
dans la voie scabreuse des emprunts européens, et, en peu d’années,
grâce à un gouvernement sans scrupule, il eut contracté des obligations
écrasantes. Les habitants se virent pressurés de la manière la plus
révoltante ; le rendement agricole diminua presque des neuf dixièmes.
Les Nomades se retirèrent sur les territoires déserts de l’Algérie, pour
se piller et se battre entre eux, puis ils finirent par s’allier contre
le gouvernement.
En 1864 éclata au centre de la Régence une révolution qui mit la
dynastie entière à deux doigts de sa perte. J’en ai suivi toutes les
phases, depuis le début jusqu’à la fin, au cœur même du pays, où
j’accompagnais la colonne expéditionnaire envoyée contre les rebelles,
sous les ordres de Sîdî Rustam, alors ministre de l’intérieur, et qui,
venu tout enfant à Tunis en qualité de mamelouk tcherkesse, y avait
monté l’échelle des honneurs. Lui et deux autres fonctionnaires
également Circassiens d’origine, — à savoir Sîdî Keireddin[2], qui fut
plus tard à la tête du gouvernement, et Sîdî Huseïn, qui par la suite
fut aussi ministre, — formaient, avec Sîdî Mohammed Chasnadâr, un ex-
mamelouk grec, alors au département de la marine, un petit groupe
d’hommes honnêtes qui voyaient d’un cœur navré, et sans pouvoir y porter
remède, le rapide affaissement de leur patrie adoptive. A la tête de
l’insurrection, qui englobait presque toutes les tribus du centre de la
Tunisie, s’était mis un chef arabe, de la tribu des Mâdcher, nommé Ali
Ben Ghadâhum. Il n’y avait que les quelques villes de l’intérieur,
Kaïrouwan, Badscha, El-Keff, et les localités plus peuplées de la côte
orientale, Susa, Mehedîja, Monastir, Sfâkès, Kâbès, qui tenaient
effectivement ou en apparence pour le gouvernement. Le désert tunisien,
le Beled el-Djerid ou Pays des Dattes, était trop éloigné de la région
moyenne de la Régence, pour pouvoir participer au mouvement ; quant aux
populations montagnardes du nord-ouest et de la frontière tripolitaine,
bien qu’elles eussent peu de relations avec les Arabes insurgés, elles
n’en avaient pas moins montré en tous temps de l’hostilité contre le
pouvoir.
Ce fut donc sous les auspices les plus déplorables que l’on entama
l’expédition, avec environ 5,000 hommes, soit un bataillon d’infanterie
formé de deux milliers de zouaves, ou Berbères des monts algériens, qui
depuis longtemps servaient en qualité de troupes irrégulières les
princes de Tunis, et un noyau également irrégulier de cavaliers arabes.
Encore que la tâche, à la fois politique et militaire, de Sîdî Rustam
parût à peu près désespérée, il sut néanmoins, tant par son esprit de
conciliation, sa patience, sa ténacité prudente, que grâce à
l’incapacité politique des rebelles, la mener à bonne fin. Quand la ruse
et les intrigues du gouvernement tunisien eurent semé la désunion parmi
les tribus révoltées, notre colonne défit leur chef et ses bandes,
d’abord près de la fontaine Bâbouch, au sud d’El-Keff, puis près des
ruines d’Haidra, non loin de la frontière algérienne, à cinq lieues
environ de Tebessa. A la suite de ce dernier combat, Ali Ben Ghadâhum
ayant franchi la susdite frontière, l’insurrection se trouva terminée,
et, juste un an après notre départ du chef-lieu, nous y rentrâmes en
vainqueurs.
Malgré ce succès, le gouvernement ne laissait pas que de sortir affaibli
de la révolution, et il ne s’en précipita que plus vite à sa ruine. Son
malheur voulut que la victoire relevât momentanément son crédit en
Europe ; de nouveaux millions lui affluèrent de l’étranger, et pour
faire face aux obligations qui en résultaient, il acheva d’épuiser sans
ménagement les dernières ressources des provinces. De plus, des années
sans pluies amenèrent de mauvaises récoltes, et, pour comble de
malchance, en 1866, une épidémie cholérique ravagea le pays, et
découragea la population pauvre. La misère, dans l’hiver qui suivit, fut
épouvantable ; le fléau de la famine succéda à celui de la sécheresse,
et emporta tout ce que les troubles civils et le choléra avaient
épargné. Chaque matin on ramassait les morts dans les mosquées et les
hôtelleries et on les chargeait sur des tombereaux pour les porter à la
fosse commune ; sur les chemins on ne rencontrait que cadavres tuméfiés
et difformes qui étaient demeurés sans sépulture, et, en certains lieux
éloignés du chef-lieu, on alla jusqu’à tuer des enfants et à les manger.
Le typhus de la faim sévit durant l’hiver de 1867-68 ; on eût dit que le
ciel ne voulait point refermer l’écluse du malheur sur ce pauvre pays
aux abois ; les habitants furent décimés, tout bien-être périt, le
crédit national sombra et le poids de la dette devint effroyable. Les
hommes qui, par leur intelligence et leur probité, eussent été capables
de sauver l’État, se retirèrent à l’écart, abandonnant la scène aux
personnalités malfaisantes qui se remirent dès lors à travailler avec
leur ancienne ardeur à la ruine générale.
[Illustration : Un bazar à Tunis.]
Rebuté par la malhonnêteté et l’impéritie dont j’étais témoin, et
désespérant de voir renaître ce magnifique coin de terre je me disposais
à retourner en Allemagne, quand Gerhard Rohlfs toucha à Tunis, au cours
de son voyage vers la Tripolitaine. Il était porteur des présents que Sa
Majesté le roi Guillaume, non encore empereur d’Allemagne, avait décidé
d’envoyer au cheik Omar, sultan du Bornou, comme témoignage de
reconnaissance pour le fidèle appui et l’aide matérielle que ce prince
n’avait cessé de prêter si généreusement aux voyageurs allemands Barth,
Vogel, Beurmann et Rohlfs lui-même. Au cas où il ne se trouverait aucun
de nos nationaux en mesure de se charger de cette mission, c’était au
vieux serviteur éprouvé de Barth et de Rohlfs, Mohammed de Gatroun (au
Fezzan), que l’on devait confier les présents pour qu’il les portât au
Bornou.
Plus d’une fois je m’étais senti pris d’un vif désir de pénétrer un peu
plus avant dans ce mystérieux continent, sur la côte nord duquel ma
destinée m’avait conduit, et qui, en dépit du rôle marquant qu’il a joué
dans l’histoire et de sa proximité de l’Europe, n’en est pas moins
demeuré pour nous une sorte de sphinx ; mais la conscience de mon peu
d’aptitude pour ce rôle d’explorateur scientifique m’avait toujours fait
chasser cette idée. Il me manquait l’expérience des voyages, et, de
plus, je ne possédais à fond aucune branche spéciale des sciences
naturelles, défaut qui n’a que trop enlevé de leur valeur aux résultats
de ma longue et pénible pérégrination ultérieure. Néanmoins, malgré le
sentiment de mon insuffisance à cet égard, je résolus de saisir
l’occasion qui s’offrait à moi de faire, en mettant les choses au pis,
une excursion au moins riche en souvenirs, d’autant plus que mon
intention était de quitter quand même la Tunisie. Je crus conséquemment
de mon devoir, si quelque personne plus apte que moi ne se présentait
point, de tirer profit de la circonstance, ma qualité de médecin, la
connaissance que j’avais de l’arabe parlé et des mœurs mahométanes,
promettant de me faciliter la mission.
[Illustration : Une rue de Tunis.]
Je me décidai donc à faire le voyage, et, peu de semaines après le
passage de Gerhard Rohlfs, presque au lendemain de Noël 1868, je courus
après lui. Cédant aux instances de mon vieux serviteur israélite appelé
David, que, suivant l’usage de tous les médecins de Tunis, j’avais
attaché à ma personne sous le titre ronflant d’interprète, je lui
accordai la permission de m’accompagner ; puis, comme je m’embarquais
pour Malte à Halk el-Wadi, — c’est le nom du port de Tunis, que les
Italiens appellent _la Goletta_, — un autre homme vint me solliciter de
le prendre avec moi : c’était un Piémontais du nom de Giuseppe Valpreda,
un ancien boulanger, que j’avais connu comme cuisinier et domestique
dans une maison amie. Cet homme, que je savais fort adroit de ses mains,
habile à toutes sortes de travaux mécaniques, me plaisait mieux que mon
David, qui était tout jeune, et qui, en sa qualité de Juif, ne me
paraissait pas très bien à sa place dans les contrées mahométanes, d’un
fanatisme tout primitif, que j’étais appelé à parcourir. Je fis
néanmoins tout ce que je pus pour dissuader Giuseppe de son projet ;
mais, à peine fus-je arrivé à Malte que des dépêches de mes amis
m’informèrent que le Piémontais demeurait ferme dans son idée de me
suivre, de sorte que je me décidai à renvoyer le juif pour le prendre à
sa place.
II
De Malte je me rendis en toute hâte à Tripoli, où Rohlfs m’attendait ;
je causai avec lui de mon modeste équipement et du plan entier de mon
voyage, puis je retournai à Malte par le même paquebot pour compléter le
dit équipement. Giuseppe, entre temps, était arrivé. J’eus vite fait
d’acheter quelques armes à feu, des munitions, des montres, une petite
tente, des pièces d’habillement appropriées à la circonstance, du savon,
des fournitures de bureau, de l’extrait de viande, du chocolat, du thé,
du café, etc., puis je me procurai des thalers d’Autriche à l’effigie de
Marie-Thérèse, la principale monnaie de cours dans beaucoup de contrées
de l’Afrique nord, et le bateau suivant me ramena à Tripoli. Il y avait
malheureusement beaucoup de choses que je n’avais pu trouver à Malte ;
par exemple, bien que sir Clarence Paget, qui commandait là-bas la
station navale, eût bien voulu se mettre en quatre pour moi, je n’étais
parvenu à dénicher qu’un très petit nombre d’instruments
météorologiques, et force me fut de m’adresser aux fabricants de
l’Europe.
Je dois avouer que je n’eus pas même un regard pour ce merveilleux
rocher maltais, si remarquable par ses souvenirs historiques, par son
port animé et grandiose, par sa population intéressante et active qui
fournit un si important élément de colonisation à la côte septentrionale
de l’Afrique ; Tripoli même n’eut pas l’heur de m’attacher : toutes mes
pensées étaient dirigées vers le Bornou et vers le monde mystérieux de
l’intérieur. Et pourtant quel tableau attrayant que celui qui, à notre
arrivée sur la rade tripolitaine (_Tarâbulus_), se déroula
progressivement à nos yeux. La masse pittoresque du château-fort, que
les reflets scintillants du soleil levant nous avaient d’abord empêchés
d’apercevoir, se dessina peu à peu sur la gauche ; puis, au-dessus de la
ville, comme autant de colonnes ou de mâts élancés, se dressèrent les
minarets des mosquées. Les coupoles aériennes des édifices religieux,
les murailles proprettes et blanches de la cité, avec leurs tourelles,
puis, dominant tout cela, les charmants bouquets de sveltes dattiers,
apparurent insensiblement plus distincts. A main droite se dessina en
éperon dans les flots une langue de rocher qui portait des
fortifications, et l’on finit par discerner l’une après l’autre les
coquettes habitations, avec leurs toits en terrasse, d’où, par dessus
les murs d’en bas, les notables Européens ont la vue de la mer. Il faut
cependant que le voyageur, quand il visite des cités orientales,
s’accoutume aux désillusions. De loin, tout est propreté et splendeur ;
entrez-y : tout n’est plus que saleté, misère et ruine. Tripoli, pas
plus qu’une autre, ne tient ce qu’elle promet, bien que le cachet du
dépérissement ne s’y montre pas au même degré que chez bon nombre de ses
sœurs du littoral méditerranéen.
A droite, à la naissance de l’éperon rocheux, se trouve le _Bâb-el-
Bahar_ (porte marine), par où l’on pénètre dans l’intérieur de la ville,
et le bâtiment de la Marine. A côté du débarcadère est un grand café
arabe ; à gauche, près de la porte, l’entrepôt des marchands, tumultueux
et grouillant. C’est tout autour de la dite porte que se concentre le
principal mouvement de la cité ; là sont les cafés avec leur société
variée, les boutiques de barbiers avec leurs débiteurs de nouvelles, les
bazars bruyants des Maltais, et l’activité relativement grande du trafic
maritime.
Du Bâb-el-Bahar, partent deux larges rues (_Schâra_) : l’une, longeant
la mer, entre les murs d’en bas, à mi-hauteur desquels on peut se
promener, et les demeures de belle apparence des négociants européens et
des consuls, se dirige vers l’est ; l’autre s’enfonce au cœur de la
ville. Les chaussées sont propres, exemptes de gravois, de décombres et
d’ordures ; on n’y trouve pas non plus de ces cadavres de chats nouveau-
nés qui sont l’ornement inévitable de tant de voies commerçantes à
Tunis ; elles sont de plus nivelées et bien empierrées. Si nous suivons
la rue bâtie à l’européenne qui s’étend parallèlement au rivage sur
toute la longueur de la ville, et dont les habitants ont le double
avantage de jouir d’une vue magnifique sur la mer et de respirer une
fraîche brise, nous arrivons à une petite place où se dresse le monument
le plus moderne de Tripoli, la Tour de l’Horloge ; à son rez-de-chaussée
se trouvent des boutiques devant lesquelles les dignitaires, les
notables de l’endroit, viennent passer leurs heures de loisir en
regardant le mouvement de la rue. En haut, un cadran indique la division
des heures à la turque. C’est Ali Riza Pacha, gouverneur de la ville à
l’époque où je m’y trouvais, qui a doté de ce monument la capitale de la
province confiée à ses soins. De cette place, deux artères aboutissent
aux portes sud-est, le Bâb el-Chandak et le Bâb el-Meschija, et
plusieurs autres à l’intérieur de la ville. Entre la première de ces
portes et la mer s’élève le Palais du Gouvernement, construction massive
et un peu informe, dont les puissantes murailles ont dû constituer dans
le temps une sorte de forteresse imprenable. L’édifice ressemble moins à
un palais qu’à un château-fort isolé du reste de la ville. Tous les
siècles ont laissé leurs traces architectoniques sur cette masse
étrange : ici, on dirait d’une tour sans fenêtres, là, sur une terrasse
aérienne, se trouve un harem aux croisées bardées de fer ; puis, revoici
une façade avec des fenêtres de toute dimension, pratiquées aux niveaux
les plus divers, et du fouillis desquelles se dégage l’immense baie
vitrée où le gouverneur susnommé aimait à s’asseoir. L’intérieur du
castel renferme, outre les appartements du Pacha et de son entourage,
toutes les chancelleries et les ministères, et il ne doit pas être
facile de s’orienter dans ce dédale de cours grandes et petites, de
corridors et de recoins, d’escaliers et de voûtes. L’ensemble n’est
qu’anomalie et disproportion ; l’aspect en est disgracieux, et, en dépit
de son énormité, l’édifice est mesquin.
[Illustration : Vue de Tripoli.]
La rue qui mène au Bâb el-Meschija est affectée à la vente des légumes
et au négoce des menus artisans ; à côté d’elle est le Souk el-Arbâ,
passage voûté où se débitent étoffes et costumes ; c’est là que
s’achètent ces couvertures de laine, ces burnous, ces haïks, qui
proviennent du Beled el-Djerid tunisien, ou plus fréquemment de l’île
Djerba, dont les industrieux habitants sont établis en grand nombre à
Tripoli. Une autre voie conduit de la place de la Tour dans la rue
principale des Bazars, laquelle ici, comme dans toutes les cités
mahométanes de la côte de la Méditerranée, est la mieux tenue, la plus
riche et la plus curieuse. C’est le Souk el-Turk, avec ses gros
commerçants osmanlis et arabes, qui se tiennent assis, graves et dignes,
dans leurs petites boutiques, sans jamais faire l’article ni changer
leurs prix. Désintéressés en apparence de toute question de vente ou
d’achat, ils passent la journée soit à causer avec les voisins et les
visiteurs, soit à lire, soit renfermés dans un mutisme indifférent ou
absorbés par une de ces contemplations désœuvrées, auxquelles les
Orientaux se plaisent tant. Sans se soucier de la concurrence
européenne, qui inonde le marché de marchandises similaires, manquant il
est vrai de solidité, mais se rattrapant sur leurs prix modestes, ils
vivent dans le monde du souvenir et du rêve. A côté d’eux il y a aussi
les Juifs, qui vendent des laines, des soieries, des cotonnades turques
et arabes, en même temps que les imitations européennes, et qui, ici,
comme partout, ne s’entendent que trop à se surfaire, eux et leur
marchandise. Dans cette même rue se trouvent également des magasins où
l’on débite du tabac, des tchibouks, des narguilés, des vases de forme
gracieuse, des plats, des coupes de cuivre ou de laiton, puis des
essences et parfums de Constantinople, et des tapisseries de tous les
pays. Çà et là se mêlent à ces boutiques les simples cafés, avec leurs
petits foyers-cuisines, leurs petits pots, leurs petites tasses, leurs
murailles nues et leurs bancs de bois ; puis les entrées des
caravansérails de voyageurs. Ces pied-à-terre qui, ici de même qu’à
Tunis, portent le nom de _Fondouks_, consistent en des cours
quadrangulaires et entourées d’arcades, sur lesquelles s’ouvrent des
pièces basses, étroites et sans fenêtres, où les voyageurs serrent leurs
bagages et leurs marchandises. On les loue comme lieux de dépôt aux
trafiquants qui ne sont pas domiciliés dans la ville, et parfois même, à
l’étage supérieur, il y a des chambres à coucher pour les propriétaires
des objets.
Le Souk el-Turk se continue par le Bazar des Tailleurs (_Souk el-
Touarzi_), occupé presque exclusivement par des Juifs, et d’où se
détache latéralement le Bazar des Tisserands en soie (_Souk el-
Harrâra_) : c’est des ateliers de ces derniers que sortent ces grandes
couvertures carrées, généralement demi-soie, qui remplacent ici les
burnous, peu en usage dans la Tripolitaine, et qui sont connues sous le
nom de _harams_.
C’est vers ces bazars que converge, ainsi qu’en tout pays mahométan, le
mouvement principal de la vie publique, et si ceux de Tripoli ne sont
pas excessivement animés, du moins se distinguent-ils par la variété de
leur physionomie. Tripoli est le grand entrepôt commercial des habitants
de Ghadamès, qui commandent par leur trafic le désert de l’ouest, sont
les correspondants d’affaires des Touaregs, possèdent des comptoirs dans
les États d’Haoussa et vont par Touat jusqu’à Timbouctu. Les négociants
locaux eux-mêmes ainsi que ceux de la Cyrénaïque et les habitants de
Ghârian et des oasis du Fezzan partagent leur activité commerciale entre
les États d’Haoussa et le Bornou ; ils se sont aussi mis dans ces
derniers temps à aller jusqu’à l’Ouadaï ; réciproquement, on trouve, à
côté de ces négociants, leurs correspondants de toutes les régions de
l’Afrique centrale, depuis le riche Ghadâmèsi porteur de burnous et
d’escarpins jusqu’au Touareg à la face voilée, depuis le Fezzanais
jusqu’au nègre du Bornou et d’Haoussa et au Toubou à la taille élancée.
[Illustration : Une rue de Tripoli.]
C’est autour de ces principaux bazars que sont les demeures des gens
aisés de la ville, demeures qui, au point de vue de la magnificence
artistique, n’approchent point des habitations des notables tunisiens,
bien qu’elles soient bâties sur le même plan. Elles se composent d’un
rez-de-chaussée et d’un étage dont les pièces donnent sur une cour
carrée, découverte, dallée ou carrelée, qu’entourent deux étages
d’arcades, dont l’inférieur est ordinairement de marbre ou de grès, et
le supérieur tout bonnement en bois.
De ce quartier on arrive par celui de Ghârian à la porte-sud ; c’est la
seule qui regarde l’intérieur du pays, et elle doit à sa construction
toute récente le nom de _Bâb el-Dchedid_. A l’ouest de cette porte
s’étend le Hâra ou quartier juif, avec son écheveau de ruelles, son
tapage, sa saleté, ses mauvaises odeurs et sa misère qui s’étale sans
vergogne ; enfin entre la Juiverie et le rempart méridional se trouve la
misérable région où la _Venus vulgivaga_ exerce son triste et peu
lucratif métier.
Au Hâra confine la partie de la ville musulmane où les Maltais ont élu
domicile et où l’on retrouve partout leur empreinte caractéristique.
Dans toutes les cités côtières de la Tripolitaine, de la Tunisie et de
l’Algérie, cet élément méditerranéen est abondamment représenté ; il a
des relations très étroites avec la population mahométane ; il est d’une
activité infatigable, merveilleusement entendu en affaires,
extraordinairement économe, doué d’une énergie vitale et d’une
élasticité par lesquelles il influe beaucoup sur le développement de la
prospérité collective. A Tripoli, presque tous les Maltais sont
négociants, et une chose vraiment incroyable, c’est la diversité des
objets dont ils trafiquent, et l’exiguité de l’espace où ils savent les
loger : bière anglaise, vin, tabac turc, cigares exécrables, mouchoirs
de poche, tasses, tchibouks, pantalons de confection, café, thé,
cierges, allumettes, chemises, couteaux, oranges, tout se trouve chez
ces prodigieux représentants, sortes d’intermédiaires entre l’Africain
et l’homme de l’Europe. Les Musulmans, tout en ayant du mépris pour eux,
ne laissent pas que de les tolérer ; c’est une croyance populaire dans
toute la région nord de l’Afrique, que les Maltais sont des Arabes
mâtinés de sang chrétien.
A l’ouest de cette partie de la ville se trouve le misérable quartier
moresque qui s’étend jusqu’à un amas de ruines, reste d’un très beau
fort détruit il y a un peu plus de dix ans par une formidable explosion
de poudre. Là, nous avons achevé le tour de la petite cité, dont les
constructions, très ramassées, ne renferment pas de grands espaces
vagues, comme c’est par exemple le cas de Tunis, quoique cette dernière
ville compte aussi un nombre infini de ruelles étroites. En beaucoup
d’endroits, les rues sont surmontées d’arcs qui relient les maisons d’un
côté de la chaussée à l’autre. Les voies étroites, comme à Tunis,
portent le nom de _Zankas_, les larges s’appellent _Schâras_, et les
artères marchandes, on l’a vu, sont désignées sous l’appellation de
_Souks_, ou de _Bazars_. La population totale de Tripoli est de 20,000
âmes environ. Les habitants proprement dits (Arabes, Berbères, Mores) y
disparaissent presque devant l’élément étranger : l’afflux toujours
croissant de ce dernier les a fait se retirer de préférence dans les
jardins de la ville, qui forment une localité à part tout près de celle-
ci. Ces indigènes n’offrent pas du reste la noblesse et l’énergie
d’allures des Tunisiens ; ils en diffèrent aussi par la manière de
s’habiller, et, à ce qu’il m’en a paru à la suite de mon long séjour à
Tunis, la différence n’est point à leur avantage. Leur culotte peu
ample, et qui va ensuite se rétrécissant jusqu’à la cheville, sur
laquelle elle tombe, — on appelle ce pantalon _el-Fâresî_, — fut loin de
me faire à l’œil autant d’effet que la belle culotte large,
régulièrement plissée, et finissant juste au-dessous du genou, que porte
le Tunisien. Je fus encore moins flatté de cette coutume de laisser
passer le bas de la chemise par dessus le pantalon. La camisole
(_Sedrija_), le gilet (_Bedâja_) et la veste (_Rhelila_) ont bien la
même coupe qu’à Tunis ; mais ces étoffes de perse légère, versicolore,
et à gros ramages, trahissent chez le Tripolitain beaucoup moins de goût
que la simple garniture et la sobre broderie qui ornent ces pièces de
costume chez son voisin de l’ouest. La _Dchoubba_[3], ce vêtement si
bien habillant, que les gens des classes aisées à Tunis mettent non
seulement chez eux, mais encore au dehors, est beaucoup moins portée à
Tripoli ; il y est, ainsi que les burnous des Algériens et des
Tunisiens, remplacé par le châle, déjà mentionné, dont on aime à
s’envelopper la tête et les membres. En revanche, l’élégant foulard de
laine fine à raies de soie blanche ou broché de fils de soie qu’on porte
à Tunis sous le burnous, et qui se fabrique à l’île Djerba ou dans le
Beled el-Djerid, plaît également aux Tripolitains qui tiennent à l’éclat
de l’accoutrement. La vogue de cette pièce d’habillement s’étend bien au
delà du nord de l’Afrique ; je l’ai retrouvée en grande faveur au Bornou
sous le nom de _Djeridi_, qu’il emprunte à son lieu d’origine. Les
femmes portent aussi un châle analogue, dont elles s’enveloppent
soigneusement tout le corps, et qui remplace pour elles le voile en
usage chez les habitantes des villes de la côte occidentale.
[Illustration : Intérieur d’une maison à Tripoli.]
Un élément de population plus important que celui-ci, ce sont les
_Kourouglis_, comme on appelle les descendants des Turcs qui sont
établis depuis des siècles dans le pays, et qui y ont épousé des femmes
arabes. Extérieurement et pour le costume, ils se rapprochent
aujourd’hui des indigènes précités ; ils ont perdu comme eux toute
considération et toute influence, et vivent pour la plupart également
confinés dans la Meschija, l’oasis déjà nommée qui fait partie des
jardins de la ville, n’ayant avec le gouvernement d’autre rapport que ce
service de cavalerie irrégulière, moyennant lequel ils sont exempts
d’impôts. A partir du moment où les Turcs eurent fondé leur domination
sur la côte nord de l’Afrique, le nombre de ces Kourouglis s’accrut
naturellement de jour en jour ; au siècle dernier encore, sous la
dynastie des Karamanlis, ils formaient le noyau de population le plus
considérable et le plus influent. Ils ne laissaient que bien rarement
les indigènes proprement dits acquérir crédit et pouvoir, et même
aujourd’hui que l’administration à Tripoli est devenue essentiellement
turque, et qu’ils sont relégués à l’arrière-plan, ils ont gardé le
sentiment orgueilleux de leur supériorité sur le groupe autochtone.
Toute l’autorité appartient actuellement aux fonctionnaires turcs,
soumis à un _Vâli_ ou gouverneur-général, qui a ordinairement le titre
de _Mouschir_, grade supérieur à celui de général de division. En dépit
de leur nombre toujours restreint, ce sont eux qui tiennent
désobligeamment le haut du pavé avec leur redingote de drap noir à col
droit, leurs inévitables chaussures luisantes à bouffettes, et leur
tarbousch, dont la teinte terne, mordorée ou noire, ainsi que les
mesquins agréments, m’ont toujours paru abominables comparés aux belles
couleurs et à la riche garniture bleue des bonnets tunisiens. Plus
avenants d’aspect sont les émigrés de l’île tunisienne de Djerba,
lesquels forment à Tripoli une colonie assez importante. Ce sont des
gens actifs et intelligents, comme les Berbères, à la race desquels ils
appartiennent, bien faits de corps, sachant s’habiller, et propriétaires
d’une grande partie des principaux magasins des bazars. Quant aux Juifs,
à Tripoli de même qu’à Tunis, ils représentent un bon quart de la
population ; mais, autant qu’une comparaison superficielle m’a permis
d’en juger, l’avantage, sur ce point encore, demeure à Tunis : rien de
supérieur, notamment, à la beauté des jeunes femmes juives de cette
dernière ville.
Où Tripoli l’emporte de beaucoup sur sa voisine, c’est par sa population
nègre, de sang plus ou moins pur : cela tient à l’importation incessante
qui s’y est faite jusqu’à ces derniers temps du pays des Esclaves ou
Barr-el-Abid. A Tunis, au contraire, ce genre de trafic a cessé d’une
manière si complète, que, dans l’audience de congé que j’obtins du bey
et de son premier ministre, ceux-ci me prièrent en plaisantant de
vouloir bien leur ramener, si je pouvais, quelques petits _Usfân_[4].
Quand les grands personnages de Tunis veulent augmenter leur personnel
de domestiques noirs, d’eunuques ou de femmes de service, ils font venir
leurs recrues de Tripoli, où ils les achètent un prix très élevé. La
traite, à vrai dire, est également interdite d’un façon sévère dans
cette dernière ville, et elle y a certainement beaucoup diminué ; mais
cela n’empêche pas qu’il ne s’y fasse encore un commerce clandestin de
denrée noire. Aujourd’hui comme autrefois il y arrive chaque année un
certain nombre de caravanes d’esclaves ; seulement l’importance en va
sans cesse décroissant, et, au lieu de les diriger sur la localité même,
on les conduit aux jardins de la Meschija, où l’on s’en défait
insensiblement en détail. Dès lors les pauvres expatriés se trouvent
délivrés de tout souci ; traités fort humainement, pourvus d’une lettre
de franchise (_Ataka_), ils sont quasi dans la situation des affranchis
romains à l’égard de leurs maîtres. Leur prend-il envie de se marier, ce
qui n’arrive toujours que trop tôt aux nègres, et la maison où ils
servent ne leur offre-t-elle pas la facilité de se créer un ménage à
eux, ils vont se domicilier au dehors, sans que toutefois les liens qui
les attachent à leurs anciens maîtres soient jamais complètement rompus.
Quand vous entendez dire à Tripoli que tel noir vient du Soudan, il ne
faut pas prendre ce mot Soudan au sens le plus large, et croire qu’il
désigne l’ensemble de la région qui s’étend du Nil au Niger ; non ; sur
la côte, comme dans tout le désert, ce mot s’applique, d’une manière
plus restreinte, aux États d’Haoussa, situés à l’est du Bornou, et d’où
proviennent effectivement la plupart et les plus prisés des esclaves
qu’on amène à Tripoli. Au reste, même ici, sous ce magnifique climat,
les nègres sont loin de prospérer. Beaucoup y meurent lentement de
consomption, et leur postérité n’y est ni abondante ni robuste.
Venons enfin aux Européens, dont le noyau essentiel se compose presque
exclusivement de Maltais, les adhérents et les chauds zélateurs de la
mission catholique établie à Tripoli sous la direction d’un _Padre
prefetto_. Comme dans toutes les contrées du nord de l’Afrique, les
Maltais débarquent ici sans un sou, et, par leur esprit admirable
d’économie et de frugalité, par leur finesse, leur activité sans
pareille, ils arrivent souvent à faire en dix ans une jolie fortune. Le
commerce est leur élément principal ; mais ils s’adonnent non moins
heureusement à l’agriculture, au métier de marin, à l’élève du bétail.
Leur fécondité et leur puissance prolifique sont quelque chose
d’extraordinaire.
La classe supérieure des Européens est formée par les consuls et leurs
employés et par les riches négociants installés dans la ville. C’est
avec eux et avec le gouverneur-général Ali-Riza Pacha que j’eus tout de
suite affaire. J’allai immédiatement chez le consul d’Autriche, Luigi
Rossi, personnage bien connu des indigènes sous le nom de _Dchidchi_, et
qui était également le représentant de l’Allemagne. Il habitait une des
plus belles maisons de la rue de la Mer. C’était un homme dans la fleur
des ans, fortement constitué, au visage plein et coloré, bien que gris
avant l’âge. Il m’accueillit avec cette urbanité aimable qui est si
volontiers de mise à l’étranger et où excellent surtout les Italiens et
les demi-Italiens. Le consulat n’était pas sa carrière ; c’était un
marchand originaire de Trieste dont presque toute l’existence s’était
passée à Tripoli et qui connaissait, mieux que personne, le pays et les
gens. Entouré de toute une troupe de marmots florissants, ce riche
notable vivait alors dans un bonheur et un contentement qui me firent
envie. Hélas ! lorsque, après des années, ayant eu la chance d’échapper
à mille dangers, je revis les rivages méditerranéens, un destin cruel
l’avait cloué sur son lit de douleur, dont il ne devait plus se relever,
et il ne me fut pas donné de pouvoir lui renouveler ma visite.
III
En attendant mon retour de Malte et le moment de son propre départ,
Gerhard Rohlfs s’était retiré dans une maison de campagne de M. Rossi, à
la Meschija. Ce fut là que nous nous mîmes tout de suite en devoir de le
rejoindre. Devant la porte de la ville se trouvait, toute parée, une
troupe d’ânes servant à entretenir les relations, fort animées, avec la
populeuse oasis des Jardins. Les chevaux à Tripoli ne sont pas très
nombreux ; les voitures abondent encore moins. Le seul véhicule public
qui y existât à cette époque devait son existence au génie entreprenant
d’un Maltais : c’était un léger fiacre à deux roues, avec des sièges
placés de côté, selon la mode usitée à Malte. Ces ânes tripolitains,
qui, au lieu de s’appeler au singulier _Behim_, ainsi qu’à Tunis,
portent la dénomination purement arabe de _Himar_, et sur lesquels tout
le monde chevauche sans vergogne, étaient représentés par des individus
qui me parurent assez misérables, en comparaison de leurs frères
d’Égypte ou seulement de Malte. Convenablement excités par leurs
conducteurs, ils n’en filèrent pas moins vers la Meschija avec une
célérité digne d’éloges. Nous traversâmes d’abord la vaste place déserte
qui sert tout ensemble et de marché et de lieu de promenade aux
Européens ; puis, obliquant vers le littoral sablonneux de la mer, nous
atteignîmes bientôt la villa du consul, située à la lisière de l’oasis
péniblement conquise sur les flots.
Qu’on ne se figure pas une superbe bastide, comme il s’en trouve dans la
banlieue immédiate d’Alger ou dans les jardins de la Manouba, aux portes
de Tunis ; non, c’était une simple maisonnette entourée d’un peu de
verdure créée à grand mal, mais que Gerhard Rohlfs n’avait pas moins
aménagée très confortablement pour quelques semaines. Un sommelier
allemand rempli d’enthousiasme s’y était implanté auprès de lui en
qualité de domestique, tandis qu’un jeune photographe de Berlin, qui
devait accompagner, pour prendre des vues, l’expédition de la
Cyrénaïque, s’occupait des autres soins du logis.
[Illustration : Mohammed de Gatroun.]
Ces deux compatriotes n’attirèrent pas beaucoup mon attention ; je n’eus
d’yeux que pour le digne Mohammed de Gatroun, qui avait été le compagnon
de voyage de Barth et de Gerhard Rohlfs, et pour le blanc chameau
touareg que ledit Mohammed avait ramené de sa dernière excursion au
Bornou. Cet homme, originaire du village de Doudchal, près de Mourzouk,
était venu tout exprès de son pays pour me servir également de guide. Je
le trouvai dans l’écurie, en train de confectionner des selles
chamelières en vue de l’expédition projetée, et je considérai avec une
horreur mêlée de respect sa face noire et ronde, sillonnée de rides
innombrables, son petit nez camus, aux narines épatées, sa bouche
édentée, ses quelques poils de barbe poivre et sel, ses grandes
oreilles, et ses bons yeux de chien. Mohammed n’était rien moins que
bavard, comme j’eus, plusieurs années durant, occasion de m’en
convaincre ; c’était un bonhomme paisible et aimable, ne détestant pas
les joies de la vie, mais ne se départant que rarement de l’égalité
d’âme qu’il devait à la nature et à l’expérience. Il répondit d’une
façon fort convenable à mon salut et à l’assurance que je lui donnai que
j’étais enchanté de faire sa connaissance, et il profita de cette
interruption de sa besogne pour puiser dans une petite blague de cuir
liée par un cordon une pincée de feuilles d’un tabac vert et
grossièrement pilé, qu’il se fourra dans la bouche, et qu’il se mit à
chiquer avec son reste de dents, en y mêlant, sans doute à titre de
correctif, un morceau de natron (_Trôna_). Il portait par dessus la
chemise blanche de ses congénères et, toujours à la mode du Fezzan, une
solide et chaude couverture de laine qui retombait en arrière de sa tête
rase, afin de ne point gêner son travail, et il était assis, les jambes
croisées, au milieu de la paille dont il rembourrait les selles.
[Illustration : Selle chamelière.]
La selle chamelière usitée là-bas (_Hawia_) consiste en un boyau de deux
mètres de long fait de poil de chèvre, et qui, à l’état plat, lorsque la
bourre n’y est pas encore, a un demi-mètre à peu près de largeur. On le
partage en deux moitiés qu’on remplit de petits chaumes de paille ou
d’une autre matière analogue, et qu’on recoud ensuite l’une à l’autre.
Cette forme de double andouillette a pour but d’embrasser la gibbosité
de la bête ; la suture se fait par derrière et facilite la flexion ; les
extrémités antérieures restées libres sont maintenues ensemble par une
large et forte agrafe de bois qui forme elle-même une petite selle.
C’est de l’excellence du rembourrement, et, plus encore, de la solidité
de l’agrafe et de l’angle que forment les deux moitiés de celle-ci, que
dépend la valeur usagère de tout l’attirail. Le crampon de bois a
directement le poids à porter, attendu que c’est sur lui que reposent
les cordes destinées à relier les deux moitiés de la charge ; il faut
donc que les parties en soient solidement assujetties. Si l’écartement
de l’angle est trop grand, le poids de la charge, joint au tassement
progressif de la bourre, produit sur le dos de l’animal un tel
affaissement de la hawia, que l’agrafe de bois elle-même lui étreint le
corps ou que les cordes lui entrent dans la peau. Aussi ne peut-on
mettre trop de soin à la confection de ces sortes de selles ; un bon
arrimage du fardeau épargne la bête d’une façon incroyable et ne lui est
pas moins indispensable qu’une abondante nourriture. De plus, il n’est
point agréable pour les voyageurs de se voir obligés dans les marches,
après le poids et la fatigue d’une journée, de perdre les heures de
repos à des travaux de couture, de raccommodage, de rajustement, et
autres réparations du même genre.
Pendant que j’étais à Malte, on avait acheté six chameaux, au prix moyen
pour chacun de 50 thalers Marie-Thérèse, ou de 250 francs. Mohammed, qui
était dans l’espèce un grand connaisseur, avait, sans pourtant faire
montre de trop d’enthousiasme, déclaré le train suffisant, selon
l’évaluation humaine. Les selles allaient être bientôt finies. Au
prochain marché, le nègre devait se procurer la provision de cordes
nécessaires, les sacs destinés à recevoir la charge, — les meilleurs
sont tissés en poil de chèvre, et, dans ce cas, on les nomme _ghourara_,
— puis les outres de peau de bouc poilue, corroyée en dedans, qu’on
appelle _kirba_ (au pluriel _kîreb_) et dont les plus prisées de
beaucoup sont celles qu’on tire des États d’Haoussa. Il fallait en outre
des ustensiles de cuisine et de table pour les gens de la caravane,
plusieurs marmites de cuivre, un trépied, un vase de cuivre large, plat,
étamé, qui servît à la fois d’abreuvoir aux chameaux, de cuvier à
lessive, et, à l’occasion, de plat ; il fallait aussi un seau de cuir
pour puiser de l’eau, des brides et autres engins nécessaires dont
l’absence cause souvent de grands embarras en voyage et que
l’explorateur expérimenté n’a garde d’oublier. Quant aux provisions de
bouche, c’était à nous autres Européens que revenait le soin de se les
procurer ; aussi résolûmes-nous, la liste des objets dûment dressée,
d’en conférer dès le soir suivant, à tête reposée, avec M. Rossi.
Tout d’abord nous allâmes voir les chameaux, qui paissaient dans le
voisinage sous la surveillance d’un jeune homme du Fezzan, nommé Ali Bou
Bekr, mais que nous appelâmes Ali le Fezzanais. Celui-ci avait été pris
à louage sur les conseils du vieux Mohammed. C’était un vagabond,
déguenillé au possible, et atteint de cette éruption blanchâtre de la
peau que l’air salin de la mer détermine chez tous les noirs, à leur
arrivée sur la côte. Il n’avait demandé d’abord qu’à être tiré de sa
misère et reconduit dans son pays ; mais, soit que Mohammed eût
découvert en lui des aptitudes pour les courses au désert, soit qu’il
lui voulût du bien en qualité de compatriote, ou qu’il connût sa
famille, toujours est-il qu’il se fit sa caution et s’entremit pour son
engagement. On avait loué en outre deux autres nègres, Sa’ad, un
affranchi marié d’un citoyen notable de la ville, et Ali, natif de
Mandara, au sud du Bornou. Ceux-là ne nous avaient pas encore ralliés.
Ali le Fezzanais était aussi noir de peau que Mohammed, de petite
taille, avec un nez épaté, une bouche énorme et des dents blanches. Il
était complètement imberbe et portait un de ces confortables costumes
d’épaisse laine à raies sombres dont Gerhard Rohlfs avait pourvu ses
gens en vue de la saison d’hiver. C’était un vêtement de largeur
moyenne, clos par devant, tombant jusqu’au genou, avec une ample
échancrure pour le cou, et muni d’un capuchon, avantage inappréciable
dans ces pays, où l’on se préoccupe avant tout de ne point attraper
froid à la tête.
Le lendemain, nous donnâmes un coup d’œil aux présents royaux, qui,
autant que cela fut possible, sans trop gêner les chameaux, furent
laissés dans leurs caisses d’emballage, et nous arrêtâmes, de concert
avec M. Rossi, notre approvisionnement de vivres, lequel devait
consister en biscuit de mer (_Bougsmât_), en riz (_Rouzz_), et en
kouskoussou à gros grain[5] (_Mohammes_) ; après quoi, nous fîmes notre
visite aux Européens les plus notables[6] et aux principales autorités
de la ville.