I
Le drame politique et religieux qui, pendant plus d'un siècle et demi
(1521, diète de Worms; 1685, révocation de l'Édit de Nantes), mit en
armes les puissances occidentales, entre-choqua les intérêts et les
croyances, produisit, à la lumière des poètes, des héros, des martyrs:
Anne Dubourg, Coligny, Agrippa d'Aubigné, Gustave-Adolphe. En France,
Louis XIV--jésuite-roi qui savait à peine lire--consomma dans les
ténèbres et le sang, par la révocation de l'Édit de Nantes, par
l'horreur des Dragonnades, cette crise de conscience, révolte de la foi,
de la pudeur allemande, contre l'avarice de Rome, les turpitudes, les
crimes, les superstitions de la monacaille et de la Cour apostolique; la
Réforme eut comme prologue un immense éclat de rire, une bouffonnerie,
et les quolibets, et les sarcasmes de junkers en belle humeur. La
sordide persécution, intentée à Reuchlin par les antisémites d'alors,
provoqua l'indignation des humanistes. Sous un nom grécisé, d'après
l'usage ridicule qui faisait alors de Bombast, Paracelse et Démochares
du sinistre Antoine de Mouchy, le docteur Reuchlin, auteur du
_Dictionnaire hébraïque_, travesti en Capnion (fumée), remontant aux
sources, accréditait parmi les érudits la Bible juive, situait les
origines du dogme chrétien dans les écritures d'Israël, au grand
scandale, au déchaînement de l'Orthodoxie et la Stupidité, ces deux
sœurs jumelles. Moines, inquisiteurs et pédagogues, tout ce que la
«Sainte Cologne» élevait dans la crasse, dans la bêtise des couvents et
des écoles, toute la démagogie obscurantine, arrosa copieusement
Reuchlin d'eaux grasses et d'injures. Elle soudoya des insulteurs. Elle
eut recours à la police. En vain! La raison et la vérité l'emportèrent,
même à Rome, sur ces querelles de tondus.
Les amis de Reuchlin triomphèrent. A leur tour, ils prirent l'offensive.
Ils arrachèrent aux dominicains leur froc sanglant et redouté. Ils
firent voir dans le nu malpropre de «leur Adam» ces balourds nidoreux,
cuistres de la Germanie et des Pays-Bas.
Ils ouvrirent la porte des ergastules sacrés où les moines de toutes
robes déformaient le crâne de leurs disciples. Ce fut dans la jeune
Allemagne une croisade contre les Janotus confits en saint Thomas
«échauffés sur les annates, les expectatives et les restrictions» (H.
Heine), les Janotus dont Rabelais, encore que fort entaché lui-même
d'hellénisme et de latinité scolaires, devait, bientôt après, donner une
image éternelle avec «son lyripipion théologal et son chef tondu à la
césarine».
Les _Lettres des hommes obscurs_ du chevalier Ulrich Von Hutten furent
la première escarmouche des poètes séculiers contre les «sorbonagres»,
de la Renaissance contre le Moyen Age, de l'esprit moderne contre la
vieille routine et les dogmes surannés. Lentement, une à une, elles
parurent comme la _Ménippée_ ou, comme un siècle et demi plus tard, les
_Provinciales_. Ce furent des feuilles volantes que l'on se passait de
main en main, dont les plus naïfs prenaient copie et que les dominicains
de Cologne reçurent, tout d'abord, avec beaucoup d'édification, comme
l'œuvre d'un ami.
L'auteur, qui déjà s'était fait connaître par des opuscules didactiques
et des tracts où s'avérait l'impérialisme le plus pur comptait dans le
monde érudit force amis et des patrons de marque. Érasme l'encourageait,
le lâche et faible Érasme qui devait plus tard le renier avec autant de
bassesse que d'opiniâtreté. Il avait pour compagnons et frères d'armes
les plus humanistes, ceux qui, aux sottes imaginations de la littérature
ecclésiastique, aux «lettres divines», comme on disait alors, opposaient
la beauté des lettres humaines, dont ils prirent leur nom, élevaient des
autels à Virgile, saluaient, dans les poètes reconquis du polythéisme
antiques, les dieux éternels des esprits civilisés. Reuchlin, Eoban
Hesse, Sébastien Brant, la Pléiade--poètes et juristes--de Mayence, de
Leipzig, de Wittemberg, de Vienne, prodiguaient au jeune Hutten les plus
hautes louanges.
Néanmoins les _Lettres des hommes obscurs_ ne portèrent tout d'abord
d'autres signatures que les noms ridicules de leurs auteurs supposés. La
plupart s'adressaient à maître Ortuinus, professeur de théologie et l'un
des cuistres les plus fameux dont s'enorgueillissait l'école de
Deventer. Elles retraçaient les hésitations, les aventures graveleuses,
les bonnes fortunes scolastiques des jeunes tondus, ses élèves, les
tentations de leur «frère Ane» sous les aiguillons de la jeunesse. Elles
imploraient des conseils, des recettes amoureuses et pharmaceutiques.
Elles notaient heure par heure la germination de la bêtise dans leur
caboche tonsurée. Elles parlaient des maîtres d'alors avec un respect
imbécile et d'autant plus touchant: Arnauld de Tongres (le docteur Cap
d'Auque) et surtout Jacobus de Hoogstraten, prieur des Dominicains à
Cologne, dont ils suivaient ferme les errements, surtout dans son
affaire avec Reuchlin sur le propos des livres juifs. Pour goûter le sel
des _Hommes obscurs_ et sous la pesanteur de la «redondance latinicone»
en vogue chez les érudits du XVIe siècle; pour découvrir un humour à la
Voltaire où la raillerie assaisonne la plus fervente pitié; pour lire en
connaissance de cause Hutten, qui fut vraiment le Lucien de la
Renaissance germanique, il importe de connaître avec un certain détail
ce conflit, suscité à propos du _Talmud_ et du _Zohar_ que Reuchlin dans
son traité _de Verbo mirifico_, suivant les chemins frayés par Pic de la
Mirandole et le vieillard Florentin Gémiste Plethon, rattachant Socrate
à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, proposait à la vénération des cœurs
justes et des intelligences éclairées. La persécution dont il fut
l'objet de la part des moines, persécution qui se termina d'ailleurs par
un triomphe, peut passer pour la première épiphanie de l'antisémitisme,
dans sa forme actuelle. On ne brûlait plus en Allemagne que les sorciers
et les faux monnayeurs. Mais de temps à autre, un massacre fomenté par
les ordres mendiants, par les «bons pauvres» et la ribaudaille des
écoles, sous prétexte d'hosties sanglantes ou d'enfants égorgés,
corroborait la foi des personnes pieuses, donnait un regain appréciable
d'activité à la vente des indulgences qui, dans les premières années de
la Renaissance, fut, en attendant Luther, la grande affaire de la
Papauté. Mais ces meurtres populaires, ces échauffourées autour des
“judengassen”, n'avaient pas le retentissement et, peut-on dire,
l'exemplarité d'une condamnation à mort ou tout au moins à la détention
perpétuelle d'une personne illustre. Le docteur Reuchlin, traducteur de
Térence, auteur d'une comédie aristophanesque où les porteurs de froc
étaient joués en ridicule, Reuchlin qui, dans son traité d'homélistique,
se moquait à leur barbe sale des Prêcheurs, de saint Thomas, des
réalistes et des discours qu'ils faisaient, voilà certes une victime
dont se fussent enorgueillis les inquisiteurs d'Allemagne! On n'attaque
pas de front un homme, protégé des princes ecclésiastiques, familier de
l'empereur, anobli par Maximilien lui-même, comte palatin, fort ancré
dans la bienveillance impériale grâce à l'amitié que lui portait le
médecin juif de César et par l'heureux succès d'une mission diplomatique
auprès du pape Alexandre VI. Mais on peut calomnier, salir, prodiguer
les pasquils injurieux, donner une interprétation infâme aux gestes les
plus simples, insister, mentir, s'acharner, dire qu'il ne fait pas jour
en plein midi et, comme les sorcières de Macbeth, «que le beau est
affreux, que l'affreux est beau», que les victimes égorgent les
tortionnaires, que les frustrés, les humiliés, les écrasés sont les
larrons, les insulteurs et les bourreaux. La calomnie avait pris au
service de l'Église une force redoutable. C'était déjà la méthode
expliquée à Bartholo par don Basile dans le couplet fameux de
Beaumarchais et la non moins célèbre cavatine d'_Il Barbiere_. Le Basile
teuton du XVIe siècle donna la formule. Ses dignes héritiers la mirent
en œuvre. De génération en génération, l'Église refondit le poignard,
et, mieux trempé, l'aiguisa. Pareille à Locuste, elle fit lentement
recuire le poison. Les fils de Hoogstraten, les hommes obscurs
élevèrent, comme un défi, leur citadelle de mensonge, falsifiant les
textes, déprédant les archives, donnant à l'évidence un perpétuel et
cynique démenti. Le faux devint leur instrument de choix, tant pour
instruire la jeunesse que pour fomenter les réactions.
Si Reuchlin ne succomba pas à la conjuration des haines et des
impostures, c'est qu'il eut avec lui ce prodigieux éveil de l'esprit
humain qui jeta les chrétiens dans la Réforme, en même temps qu'il
rendait aux juristes et aux poètes le sens, aboli depuis dix siècles, du
Droit et de la Beauté.
Pour perdre le comte Reuchlin, les Dominicains de Cologne avaient dans
leur clientèle un homme incomparable, un homme plein de talent et
d'intrigue qui, plus tard, eût fait un valet de Regnard ou de Molière,
qui, au début du XXe siècle, aurait su, de reniements en reniements,
franchir tous les degrés de la splendeur sociale, tour à tour
parlementaire, orateur assermenté de la Haute Banque, ministre d'État et
aussi roi que peut l'être de nos jours un Stuart ou un Bourbon.
Il se nommait Pffefferkorn, c'est-à-dire «Grain-de-Poivre», suivant
l'usage où sont les rabbins d'imposer un sobriquet ridicule aux
catéchumènes dont les offrandes témoignent d'une certaine parcimonie. On
connaît de nos jours quelques israélites qui se prénomment «Tête de
Cochon» ou «Mandat-poste», pour ne citer que des vocables à peu près
congrus. Donc, Pffefferkorn s'était converti au christianisme sans
devenir pour cela directeur d'un journal aussi mondain que bien pensant,
ni convoler avec une de ces fières Allemandes qui, pareille à la
Cunégonde de Voltaire, ne peuvent, même après les plus scabreuses
aventures, épouser un roturier. Cependant, Grain-de-Poivre, enflé,
depuis son baptême, en Dom Johannes Pffefferkorn, menait la vie
exemplaire d'un laïque pieux. Il rendait au clergé tous les services
occultes que l'on ne peut confier qu'à des amis sûrs. Il faisait les
commissions délicates et prenait à son compte les gestes hasardeux.
«Ce dangereux intrigant, dit Michelet, voulant se faire jour à tout
prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux juifs qui
s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné âme et corps aux
Dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'Ordre.
Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne; il n'y avait
pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les juifs;
toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, nouvelle
encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, multipliait les
légendes nouvelles, les livres de prières, les pamphlets sanglants des
Dominicains. Mysticisme et fanatisme, vierge et diable, roses et sang
humain, tout roulait mêlé au torrent. L'inventeur du rosaire, Sprenger,
publiait en même temps l'horrible _Marteau des sorcières_.»
Ce fut pour obéir à ces féroces protecteurs que Pffefferkorn, calomniant
son peuple et traînant au ruisseau la gloire d'Israël, déclara les
livres juifs pleins d'infamie et de sacrilèges, d'insultes, dont
l'Ancien Testament éclabousse le Nouveau. Pour châtier ce crime de
lèse-majesté divine et mettre la populace en appétit d'autodafés,
«Pffefferkorn rejoignit l'empereur à son camp de Padoue et surprit du
prince étourdi un ordre général pour brûler les livres des juifs». Cela,
bien entendu, par manière de passe-temps, avec l'espoir d'une répression
plus sérieuse. En attendant, Sprenger brûlait sorciers de douze ans,
femmes grosses, un peuple entier. Il donnait, dans son _Marteau_,
l'étymologie en faveur chez les moines du mot «diable»: «Diabolus vient
de deux mots, dia «deux» et bolus «pilules», parce que le Mauvais Esprit
fait de l'âme et du corps deux pilules qu'il avale d'un seul trait.»
Avec de si profonds latinistes, un homme tel que Reuchlin eût été fou
d'intenter la plus minime controverse. D'autant plus que le prieur des
Dominicains, Jacques de Hoogstraten, intervenait en personne déclarant
«que connaître de ces choses était le droit de l'Empereur, la nation
juive ayant autrefois reconnu l'autorité du Saint-Empire romain
par-devant Ponce-Pilate».
Et c'était bien le cri haineux de l'Obscurantisme que poussait, du fond
de son cloître et de ses ténèbres, l'âne mangeur de chair humaine. Par
delà ce _Zohar_, ce _Talmud_, cette _Kabbale_, inabordables et
répugnants à la plupart des hommes, il poursuivait la suprême hérésie.
Il brandissait la torche enflammée et sans lumière qu'entre ses babines
écarlates porte le dogue du Saint-Office, la torche qui brûla jadis les
manuscrits du Sérapéum, non certes contre un livre en particulier, mais
contre le Livre, contre ce véhicule irrésistible de la pensée
indépendante, de l'esprit scientifique et du libre examen. Soixante ans
plus tôt, le sorcier Faust, le thaumaturge Guttenberg avaient commis le
crime de produire au grand jour l'esprit des âges révolus, de l'emmener
hors du sanctuaire, loin des bibliothèques où chartreux, bénédictins
couvraient de leurs pieuses sornettes les parchemins sacrés de Virgile
ou d'Euripide. Pour un tel méfait, les conteurs édifiants avaient damné
Faust, non sans, autour de son désastre, accumuler force conjonctures
aggravantes. Mais la voie offerte à l'intelligence humaine restait
ouverte. La damnation de Faust, non plus que le bûcher de Dolet condamné
à l'affreux supplice pour avoir imprimé le _Phédon_, ne pouvait arrêter
la diffusion de la clarté. Les missionnaires qui, sous la Restauration,
aux sombres jours de 1816, firent jeter au feu par les bourgeois
fanatisés l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_, ont-ils
effacé la grande âme de Diderot, la conscience lumineuse et pitoyable de
Voltaire, dans le souvenir de leurs enfants?
Quoi qu'il en soit, le Dominicain Hoogstraten et son exécrable
Grain-de-Poivre ne réussirent qu'à moitié. Le Conseil Impérial n'avait
pas consenti d'emblée à la destruction des livres juifs. Premier que
d'en venir à cette extrémité, il voulut prendre l'avis d'un personnage
docte et de bon renom, d'un laïque versé dans l'exégèse et dans la
sémantique. Il porta Reuchlin à cet emploi dangereux; il raviva contre
cet honnête homme la haine de Hoogstraten, de ses moines et de ses
suppôts. En esprit miséricordieux, Reuchlin conseillait, à côté de la
Bible, si peu connue alors des fidèles et même du clergé, de garder le
_Talmud_, la _Kabbale_, les commentaires philologiques de l'Écriture,
les livres liturgiques, d'anéantir seulement ce qui traitait de la
goétie et des sciences occultes. C'était peu. Aussi les Dominicains
lâchèrent-ils de nouveau leur Pffefferkorn. En 1511, Grain-de-Poivre,
toujours intrigant et furieux (le baptême ne les améliore pas!) rouvrit
les hostilités. Cette fois, il ne prit aucun détour. Il attaqua
directement Reuchlin dans le _Miroir à main_ (Handspiegel), pamphlet
imbécile, venimeux et balourd qui fait songer à l'apostrophe dont Victor
Hugo, en 1852, saboulait «quelques journalistes de robe courte», à
savoir: Montalembert, Riancey, Veuillot surtout, qui néanmoins avait
plus de talent que Pffefferkorn.
Parce que jargonnant vêpres, jeûne et vigile,
Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,
Vous avez, au milieu du divin Évangile,
Ouvert boutique effrontément;
Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,
Sinistre brocanteur sorti on ne sait d'où;
Parce que vous allez vendant la Sainte Vierge
Dix sous, avec miracle et sans miracle, un sou;
Parce que la soutane est sous vos redingotes,
Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet,
Parce que vous bâclez un journal de bigotes
Pensé par Escobar, écrit par Patouillet;
Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges
Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé,
Parce que vous mêlez à la cire des cierges
Votre affreux suif vert-de-grisé;
Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce,
Parce qu'enfin blanchis dehors et noirs dedans,
Criant mea culpa, battant la grosse caisse,
La larme à l'œil, la boue au cœur, le fifre aux dents;
Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche
Dans tous les vieux panneaux du mensonge immortel,
Vous avez adossé le tréteau de Bobêche
Aux saintes pierres de l'autel;
Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite
Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,
De dire: «Je suis saint, ange, vierge et jésuite.
J'insulte les passants et je ne me bats point.»
Après avoir lancé l'affront et le mensonge,
Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.
Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,
Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux!
Grain-de-Poivre ne plongea pas si vite dans son trou, qu'une sagette
barbelée et térébrante ne le vînt atteindre. L'oiseau de nuit était
marqué par un archer aux coups redoutables et sûrs. Le bon Reuchlin
riposta au libelle de Pffefferkorn par le _Miroir des yeux_
(Augenspiegel); il remit à sa place le sycophante juif, le triple drôle,
affilié pour de l'argent à la Congrégation. La réplique fut rude, sans
aucun des ménagements qui servent aux modernes, quand ils éprouvent le
besoin d'édulcorer leurs aconits et leur ciguë. Il faut lire les
«auteurs gais» de cette époque, les contemporains allemands de Rabelais
pour imaginer à quelle grossièreté vont naturellement ces buveurs de
bière, dès que leurs choppes les ont mis en gaîté. Les facéties de
Bébelius, la légende (si souvent refondue, adoucie et transposée en beau
langage de Til Ulenspiegel), ne répondent précisément pas à l'idée
agréable qu'éveille en nous le mot «espièglerie». Une sorte de verve
pesante, une jovialité d'ours en belle humeur, que l'on retrouve dans
les deux trop fameuses lettres de la Palatine, emplissent d'incongruités
ces propos de table à divertir les junkers et les étudiants: _gaudeamus
igitur!_ Panurge, au regard de pareilles énormités, semble quelque peu
nuancé de gongorisme; Tabarin lui-même prend tout de suite un air
modeste et renchéri.
[Illustration: Martinus Lutherus
PORTRAIT DE MARTIN LUTHER.]
Le _Miroir des yeux_, en même temps qu'il faisait voir à Pffefferkorn sa
vilaine image, produisait sans flatterie aucune la silhouette
d'Hoogstratem. D'être bafoué devant tous, humilié dans son amour-propre,
atteint dans sa dignité, le redoutable prieur conçut une de ces rages
qui ne pardonnent point, la rage froide et vindicative du prêtre. Il se
mit sur le pied de guerre et combattit, à son tour. Certes, Reuchlin
portait de nobles armes: l'esprit, la raison, la science, le talent.
Hoogstraten, lui, n'avait que le bûcher. De connivence avec Arnold de
Tongres, principal au collège Saint-Laurent, avec Ortuinus Gratius, de
Deventer, ce même Ortuinus auquel Rabelais, dans la bibliothèque de
Saint-Victor, attribue un volume dont le titre ne se peut énoncer,
Hoogstraten, «héréticomètre» de Pantagruel, dressa contre l'humaniste
une accusation formelle d'hérésie. Il fit tenir à l'Empereur les
propositions suspectes de judaïsme, les extraits savamment choisis dans
les ouvrages du docteur par Arnold de Tongres, un idiot pédant. Reuchlin
se fâcha sérieusement, cette fois. Il écrivit un plaidoyer si véhément
et de ton si monté que le faible Érasme ne lui pardonna point cette
chose effrayante. Décidément, les choses tournaient mal. Quelque désir
qu'il en eût, Maximilien ne pouvait passer l'affaire sous silence.
Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on
désigna plus tard sous le nom d'«intellectuels». Hoogstraten menait à sa
suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les
logiciens en «baroco» et en «baralipton», résonnant à perte d'haleine
sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les
gradés: bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs:
moine, moinillon, capets et tonsurés.
En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant
une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger
le vindicatif «papimane», siégeait à Mayence, chacun de ses membres
ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en
dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie,
ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort
menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les
amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux «miroirs»,
l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le
monde occidental.
Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres
protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà
le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le
triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré,
le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à
ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des
universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait
autour de lui, quand un éclat de rire le sauva.
L'auteur des _Hommes obscurs_, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait
pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui.
Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu,
souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve
gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté,
après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami
Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et
de la forêt hercynienne; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit
dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier
abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de
Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait
appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal
qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger
une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au
temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières
cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient
point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein
d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces,
en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant,
pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des
remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière
indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus
belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique
où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des
Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un
homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond
pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une
douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, «le
culte des Neuf Sœurs» mettaient de longues flammes. Un frontispice du
_Triomphe de Capnion_ le montre cuirassé, dans une armure aussi étrange
que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine,
la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule,
tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel
au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de
laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours
et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète
d'«errant» semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il
échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten
pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à
l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs.
Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un
style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et
de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une
surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des
jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois
pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes
monotones de ce pastiche sans égal.
Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du
Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et
les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec
eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs
guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez
ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts
tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs
scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se
combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques.
Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre
les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse
leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées.
Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles
pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps,
à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et
l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus
endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques.
L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est
engouée au début du XXe siècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés.
Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent,
outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur
manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand
ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais
sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés
à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis
d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre
Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils
traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et
les carrefours de la «Sainte Cologne», emplissant la nuit de hurlements
avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts.
La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec
son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin
accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A
l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit!
C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici
ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten
distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres
et des hommes, et les cloches tintaient et on chantait _Kyrie eleison_.
Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point
d'empêcher qu'ils ne deviennent «très profonds», versés dans les
sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec
délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits
mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de
chercher dans les poètes antiques la «préfiguration», comme ils disent,
du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est
la mythologie comparée à Charenton.
Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son
érudition.
«Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce
de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes
les tables d'Ovidius en sa _Métamorphose_; de plus, je sais les
interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement,
historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes
séculiers.
«Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle: d'où vient le nom
de Mavors?
«Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai:
«Mavors, lui dis-je, c'est _mares vorans_, le dévorateur des mâles.» De
quoi il demeura confondu.
«Je poursuivis: «Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf
Muses?» Le pauvre gars n'en savait rien: «Les neuf Muses, lui dis-je,
représentent les sept Chœurs des Anges.»
«En troisième lieu, je lui demandai: «D'où vient le nom de Mercurius?»
et comme il ne savait pas davantage: «Mercurius, lui dis-je, c'est
_Mercatorum curius_ (patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du
négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi.»
«De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un
grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de
l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit
l'apôtre dans sa Ire aux Corinthiens, II: «L'homme animal ne perçoit pas
les choses qui sont dans l'esprit de Dieu.»
«Vous me demanderez peut-être: «D'où tenez-vous tant de subtilité?» Je
vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé
par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son
livre a pour objet la _Métamorphose_ d'Ovidius. Il en expose tous les
mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en
Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien
évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne,
à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture
sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les
passages que voici:
«De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit: «Vous
marcherez sur l'aspic et sur le basilic.» Diana signifie la très béate
Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les
chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne de Christus en
quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui
est l'Église.»
L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de
citations, de notes marginales, et de références auprès des «bons
auteurs». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces
élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent
d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande
affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la
confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment
du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux
les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites
mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait
interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement
aux «bons pauvres» qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est
organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne
telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de
l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne
diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten; M. Arthur Meyer
prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes
Pffefferkorn.
Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris.
Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé,
dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie
appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se
reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait
sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une
fraternelle main au peuple des «judengassen», «aux tribus captives», aux
«éternels proscrits», victimes de la plus infâme superstition, exclus de
toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à
ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient
qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos
jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir
«autant de droits que les autres mammifères» (Heine). Un énorme ridicule
tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit
d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des
pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup
libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve
suspendit les hostilités.
Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de
proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son
amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en
dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur
Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet
esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait
librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure; il portait une
pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau
portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document
psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier
Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu
voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme
en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits
fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu
dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la
main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent
l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver
sa «librairie» et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de
Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être
le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles
qu'elles soient.
Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période
où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule.
Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux; un
souffle amical passe dans l'azur clair; les branches, qu'alourdit le
trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des
bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse
du matin.
Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les _Épîtres_
de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et
l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.
Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur
les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin,
aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au
Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes
de Hutten.
Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui
ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de
vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du
travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons
d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour
chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers,
après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine
plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle,
depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre,
d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.
Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers,
comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui
donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller
dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de
bonté.