Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de
l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les
premiers fruits de leurs victoires; tandis que le chevalier Ulrich von
Hutten, ayant, avec ses _Hommes obscurs_, enrichi la linguistique d'un
vocable nouveau: l'«obscurantisme», comme cent ans après lui Miguel de
Cervantès devait apporter à l'univers le mot «don quichottisme», comme
déjà l'auteur anonyme du _Til Ulenspiegel_ avait fourni celui
d'«espièglerie»; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se
retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui
bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de
l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers
rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen,
Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir
prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante,
redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen,
chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance,
croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au
chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse
pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège
exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de
Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans
patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque
de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit,
pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des
paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la
Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce
du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait,
dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans
d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le
passé.
Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages,
d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge,
n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque.
L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences,
les marchandages qui aidèrent à «marmitonner» l'élection de
Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la
Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison
d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort,
les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de
cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit
par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna
recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette
omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans
de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre
les soldats mercenaires chargés de «rétablir l'ordre», et de répondre
par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement
sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le
vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen,
dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches «baroques»
et «sublimes» où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant
à prendre son essor; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un
maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son
visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt,
manifestait le «décroisé» du vieux rimeur gaulois.
Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un
combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure,
il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience
humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie
éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther,
Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son
institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent
Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les
uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme
est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don
purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au
premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser
tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance
de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des
dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée
en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans
que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de
médiateur.
Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus
ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en
mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette
foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement,
peut-être, il faut beaucoup d'amour.
Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour.
En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les
annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours
lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa
Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous
agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et
d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des
hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur
conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes
sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie
elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux
revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et
repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples,
la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève,
arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans
les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et
même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en
quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de
turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi
l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui,
rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se
sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une
chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie
laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach,
pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le
Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la
cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté,
jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris
d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se
sait supérieur à l'Esprit de Négation.
Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et
pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse,
d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les
Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand
homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les
sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès,
ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une
incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et
de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa
dilection, «l'eau si pure, si humble et si chaste», la lune, le soleil,
les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme
humaine avec son Dieu.
Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent,
chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle
eucharistique de l'éternel amour.
Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu
plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la
Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans
l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque
façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant
à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François
d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le
docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du
prêtre; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable
des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina
toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il
n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près
ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra
Salambiene.
Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus
lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne,
inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de
lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur
«l'Italie mystique» au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages
et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la _Divine
Comédie_, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les
ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure «où le soleil se tait», mais
dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la
Renaissance, portent comme _Santa Maria dei fiori_ les stigmates de
l'esprit nouveau.
Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas
Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la
face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur
romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non
seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers
_Herr Omnes_, Monseigneur «Tout le monde», incarnant, pour la première
fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et
la Féodalité.
Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur
monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne
sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à
Henri Heine se raillant lui-même: «Je suis une choucroute arrosée
d'ambroisie.» Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait
le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète
de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du
promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette «épître qui
rompait le câble de la vieille loi mosaïque». Il revient dans son jardin
de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls
en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des
allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur
les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que
lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient
peindre les petits maîtres hollandais: Jan Steen ou Pieter de Hooghes.
Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un
oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette
gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une
rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur; il aime le
vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il,
confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids
contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les
hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il
parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la
terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le _Choral_ de
Luther aussi bien que le _Cantique du Soleil_ porte, en lui, une beauté
suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes
préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de
Wittemberg au «trouvère de Jésus», c'est un amour pareil pour la nature,
pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles
innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie
ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un
pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup
d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps
et de l'amour divin: _Laudato sia, Signore mio!_
Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. «La musique
sainte--dit son contemporain Paracelse--met en fuite la tristesse et les
esprits méchants.» Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les
hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient
qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste
jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec
sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
«J'ai toujours aimé la musique; la connaissance de cet art est bonne;
elle sert à toute chose; la musique est un présent de Dieu, elle est
alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être
dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école
doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et
de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse
éprouver un esprit triste et affligé; elle rend les gens plus aimables,
plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour
ennoblir qui le professe.»
Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un
psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des
prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le
psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité
des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre,
ou de Toscane; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole
n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un
homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au
milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la
nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus,
un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate
de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le
pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux
humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple.
Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon
des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire
digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que
les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les
nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il
apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols,
Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure
d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter
l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions
que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire,
par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un
ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien
joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit
chez ses parents.
Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques
touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts
souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les
maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les
spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure,
c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent,
c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes.
Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en
liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se
glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se
montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et
de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute,
d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve
intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit
bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de
_Pantagruel_, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force
de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les
fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants; il aime, nous
l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait
tout à l'heure «Mgr tout le Monde». Ne pourrons-nous pas le nommer, à
présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes,
ne pourrons-nous pas le nommer «Panurge», l'homme de tous les travaux?
Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent,
Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait
fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, _Adam vetus_,
tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur: «Lève-toi,
pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route
printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes
verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté
suprême, marche confiant vers l'avenir!»
* * * * *
Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean
d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la
Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien,
ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux.
Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques
semaines après, marcha droit, comme par le passé.
Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races
d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait
broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote
d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux
jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge
dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire
tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et
tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics
inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux
pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et,
sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs
les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de
l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts
tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte
noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe
vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique,
«ibères non romanisés» dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte
indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges,
guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs
établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à
reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup
d'escopette pour _el rey netto_, avec Zumalacarregui.
Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus
«représentatif» de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme
audace, l'infrangible volonté.
Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise
morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.
Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de
son père, ayant lu, afin de se divertir, la _Légende dorée_, il fut ému
par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.
Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise
d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les
lieux saints.
Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à
comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et
fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle
pouvait espérer de lui.
Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par
la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les
progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire
en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le
Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le
cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui,
bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un
choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens,
mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.
Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de
Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à
la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle
de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la
conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience
des rois.
Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545
à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis,
confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres,
aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et
gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et
même quelque temps après, la haute main sur les événements publics.
Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme
ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait
pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant
ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un
sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux
que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.
Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans
l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion
qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités:
spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises
pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la
peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût
théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots.
L'art jésuite était fondé.
Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance
approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit
à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la
place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles--malgré l'éclipse de
1719--place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde
encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse
renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents,
les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant
le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la
volonté.
De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile
de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant
quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus
grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est
d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la
Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué
à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures
victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable
divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une
doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et
le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si
cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et,
fratricide, menant Servet à l'échafaud.
Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre
accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut
l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux
Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les «tribus
fugitives» de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets
féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna
des pleurs.
Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que
Flaubert appelait un «saint», Voltaire, ce génie humain et bienfaisant,
rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique.
Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des
Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs
et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces,
laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit
de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for
intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions
religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.
Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut
paraître assez topique. Le voici: «Votre gouvernement a bien raison de
faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la
Révolution française.» Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la
Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les
ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la
Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les
haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est
sorti. Sous les notes lentes du _Choral_ de Luther, j'entends déjà les
timbres de la _Marseillaise_, l'hymne sacré, «liberté chérie», le cri
d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les
conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes
ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté
pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité
miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.
Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui
cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions
miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté,
l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour,
a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes
libres et les chemins ensemencés.
Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la
Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang,
l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu,
l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé,
les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité,
les Janotus de _Gargantua_ et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le
couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime,
appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la
pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de
bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous
Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine
décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes
ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà
qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le
moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables
d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les
jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes
artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour
la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science
«inoffensive» et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs «bons savants»,
leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade
miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine; ils
falsifièrent les archives; ils persuadèrent au riche de leur confier ses
trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non
moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le
mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité.
C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est
redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au
bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des
ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux
académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et
Genève pratiquent avec une émulation louable; cette vertu sans pareille
se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle
inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de
la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale
et des dogmes chrétiens.
Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la
fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte
à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit
humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le
progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le
christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu
du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne,
les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le
concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église,
l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours
harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son
bréviaire «afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes
de la Bible italique»; temps admirable où les pontifes, patriciens de la
Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme
Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de
Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses
prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo,
confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme
humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres
utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en
soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu
à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en
deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot
de Gœthe: «Par delà les tombes, en avant!»; de regarder avec espoir du
côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que
l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les
obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien
que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un
cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science
et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus
féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux
réconciliés.