Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait,
faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la
solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était
machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche,
brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans
qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas,
l'air propre, les mains derrière le dos.
Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut,
sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec
la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant.
Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un
bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière.
Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna
la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le
balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait
aux éclats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa
Mouret.
Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il
avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes,
le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au
boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à
laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle
se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se
le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il
laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de
voix s'élevaient, mêlés de ricanements.
--Avez-vous vu comme il marche raide?
--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la
cabriole.
--On dit qu'ils sont tous comme ça.
--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça
devrait être défendu.
Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague
inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui.
Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta
d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était
plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea
résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue
produisit une véritable révolution.
Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage.
Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le
dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les
bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à
se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce
vacarme.
--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert,
dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un dératé;
il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades.
--Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers.
Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la
pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait
de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la
foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre.
--Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal.
--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lève la nuit pour étrangler
les gens.
--Le fait est qu'il a de vilains yeux.
--Alors ça lui a pris tout d'un coup?
--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme
qui était si doux!... Je m'en vais; ça me fait du mal.... Voici trois
sous pour les navets.
Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes.
Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit
sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque
histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des
exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable.
--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait
coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous
n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime.... Ne lui dites
rien, il ferait un malheur.
--Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe.
Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses
gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant:
--Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer
à la maison.
Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les
cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante
du marché.
--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi
qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y
aura eu quelque accident.
Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui
eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni
queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit
sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il
déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers
étaient à leur place, sur un banc, au soleil.
--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de
profond étonnement.
La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces
messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant
Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête,
minutieusement.
--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui
paraissait le plus hardi.
--Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps
est très-beau.
Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient
froid, et le ciel venait de se couvrir.
--Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile... Il
est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de
redingote.
Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une
idée subite.
--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai
pas un soleil dans le dos.
Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux
davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine,
cligna les yeux. --Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une
lune.
Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel.
--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a
causé des ennuis.
Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant:
--La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode
d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant?
--Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente.
Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc:
--Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne,
elle me gâte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour
cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand
je serai guéri, je reprendrai les affaires.
--Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend
que c'est votre femme qui ne se porte pas bien.
--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges!
s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en
veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien!
malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à
la tête.
Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux
inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu
silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête
apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index.
Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son
noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était
finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du
soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au
chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un
clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le
banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble.
Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne
gardaient plus le moindre espoir.
--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de
votre soulier.
Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se
remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta
là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade.
--Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour
le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé?
Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la
Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis
qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le
seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de
jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il
baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet
acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans
la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête,
il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté,
et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange
ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par
la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins
le suivaient toujours.
--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en
marchant sur eux brusquement.
Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes.
Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se
calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était
de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les
fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait
grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut
justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui
rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin.
--Au loup, au loup! criaient les gamins.
Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés,
entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des
eaux et forêts:
--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons
tolérer cela plus longtemps.
Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la
tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec
lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait
que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les
promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les
Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière
son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des
pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute
lâchée dans le quartier tranquille.
--Attrape-le! hurlaient-ils.
--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote!
--Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez.
--Au galop! au galop!
Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais
le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques
secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle
en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant
gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil
gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer.
Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce
dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On
citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées
entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an;
et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes
qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que
pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient;
la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le
quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière,
dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les
mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir.
--Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans
toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les
coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades.
Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon
mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux
jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air....
Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre,
enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que
sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre.... En voilà
une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé,
allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus
même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu
du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son
assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de
moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de
bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri....
J'en vois de drôles. Si je voulais parler....
Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait
de questions, elle murmurait: --Non, non, ça ne me regarde pas....
Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne;
elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous
qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir!
C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet
certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler
Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net
en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit;
un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès
qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida
singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un
mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques
colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient
tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque,
sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être
très-prudente.
--Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose.
Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de
ces quatre matins.
Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours.
Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le
vestibule:
--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui?
Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de
tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle
passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup
de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque
malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle
ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle
s'écriait:
--Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans
pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends
mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de
mes nouvelles.
Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait
visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté
les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du
tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une
discrétion absolue.
--C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle
avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre
enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu,
et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe....
Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire.
Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent
de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs,
au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès
de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins
de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur
arrivait.
Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour
devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés
dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer
l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec
bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer,
répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit
que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison;
mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet,
se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du
premier étage:
--C'est la chambre, n'est-ce pas?
Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange
aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues
explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout
le monde, sans s'aventurer davantage.
--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous
qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout
cela?
Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se
posa d'abord en homme discret.
--C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une
forte santé. Quant à monsieur Mouret....
--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète.
--Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de
Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a
battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire....
Le digne homme n'a jamais été un aigle.
--Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit
le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus
qu'il soit prudent de le laisser en liberté.
Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda
instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages
se tendaient vers le docteur.
--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand
train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées,
causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame
était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie
de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant
comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une
chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres
médecins nous nommons la folie lucide.
L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles
Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut
faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement.
--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des
gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux
extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls.
Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux
pas nommer, à Valence....
--Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la
préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme.
--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le
docteur et l'ancien préfet se taisaient.
--L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à
rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les
journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand
ouvrage d'économie politique.... Au bout de dix ans, on découvrit
qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales
grosseur avec....
--Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le
mot passa et ne fit pas même rougir les dames.
--Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des
contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière.... Elle avait
la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans
éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les
enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se
confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort
des pauvres bêtes, elle se croyait damnée.... Jamais je n'ai pu la
corriger.
L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M.
Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire.
--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit
remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette
innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice
caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se
livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui
agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie
de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à
mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre
raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions
cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils
sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions
délirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas,
ils tuent en détail.
--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin.
--Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La
lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite
pas à le placer parmi les fous méchants.... J'ai eu une cliente qui
s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les
journées entières à combiner les actions les plus abominables.
--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M.
Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit.
Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé.
--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames.
Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon
devoir.
--Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas
ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin
aliéniste.... Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre
sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un
roman.
L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la
conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces
histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât
d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se
mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait
plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que
les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les
pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et
des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un
carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste,
sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux
commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre
lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle
Octavie lui dit, en déjeunant:
--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou?
--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné.
--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il
est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis
que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez
donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel.