--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que
j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner.
Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à
une coupe de bois.
Il partit, mâchonnant un cigare.
Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une
petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante,
elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines
histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa
femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans.
--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la
pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et
forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte
les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé,
et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez
raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là!
Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret.
Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie
à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille
Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui
racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout
nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans
le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il
était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond
d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix
semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien
s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les
familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la
bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville,
où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions
extraordinaires.
Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en
rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit,
elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un
grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de
lui; mais elle donnait des détails précis.
--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par
terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être
qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin,
dit M. Maffre, devenu blême.
Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à
minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La
nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins;
mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La
sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de
rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque,
la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au
rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa
lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille
Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le
jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles
derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que,
politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le
sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait
tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M.
Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte
que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un
fonctionnaire bonapartiste.
--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur
la terrasse.
M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier,
madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses,
qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations
restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec
une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine.
--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie.
Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge.
Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile
devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les
salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit.
--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est
certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M.
Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous
distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer
la sécheresse de ses mouvements....
--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence,
interrompit M. Péqueur des Saulaies.
Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les
buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie,
il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées.
De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser,
enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure.
--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie.
--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin.
Rentrons, je vous en prie.
Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se
fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les
demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne
se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des
Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et
des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante;
elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait,
avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si
impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité
d'aller voir une exécution capitale.
--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément
depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses
salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire
qu'on ne les détruit bien que la nuit.
--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des
limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois
plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous....
Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il
faudrait faire une enquête.
M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux
et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé:
--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations
extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant.
Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil
en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il
continua:
--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne
veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur
le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un
partisan bien étrange.
M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans
répondre.
--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui
tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les
lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections,
n'est-ce pas, mon ami?
Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard.
--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est
le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui
plaît.
--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant
d'influence, la ville entière se moque de lui.
--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout
le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou,
c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore
très-raisonnable, pour un républicain.
Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles
Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le
président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité,
il dit en évitant de regarder le sous-préfet:
--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions
en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux
pour Plassans!
Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration
qu'il venait de faire:
--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le
sous-préfet, tous nos remercîments.
Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules,
trouva moyen de conclure.
--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par
un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit
passé.
Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il
raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui
n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le
quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant
la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de
l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du
cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les
autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu,
à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre
qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la
sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre
honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en
plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait
scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui
ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son
administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle
moquerie de l'ancien préfet.
--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il
un jour à l'oreille de l'abbé Faujas.
Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur
ses lèvres avec une moue d'une malice exquise.
L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il
donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes
et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M.
Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile
de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la
consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne
saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la
famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de
Condamin murmurait:
--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que
voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il
est encore libre!
Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas,
dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait
les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier
s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir
le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis.
Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche
sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en
s'écriant:
--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir?
demanda-t-elle.
--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles,
quand l'autre ne sera plus là.
Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture,
faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant.
--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre
chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en
bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier
coup de main!
Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans
lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes
gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on
l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de
l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait;
mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires
sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons
du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il
balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase:
--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin
d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je
l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait
que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille,
j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez
elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais
allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le
papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche....
Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un
rire de doute.
--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche....
Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme.
Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il
posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit
un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la
lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé.
C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur
l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans.
--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier.
--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant.
C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime
à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non
plus se laisser massacrer, cette pauvre dame.
Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume
dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher
sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la
Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta:
--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me
méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café
avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous
l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses
grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un
ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son
vin.
Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans
endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix.
C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main
dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où
ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du
rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi
au vice, en compagnie du fils Porquier.
--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les
ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si
mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou,
j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais
recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai?
Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une
maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts,
au fond d'un cul-de-sac.
La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait
assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait
tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent
aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied
du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures,
frissonnait.
--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière.
Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à
travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait
de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et
des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur
Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas,
dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout
le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus
longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux.
Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de
délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec
une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser
entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table
poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette,
lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus
de noir.
--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle?
--Elle va mieux, répondit un des messieurs.
Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à
manger.
--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la
soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les
enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi
non plus.
Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes
coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit
alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons:
--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants?
--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite.
Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus
de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de
leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta
dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et
quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle
remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules,
le fit danser autour du palier, crevant de joie.
--Emballé! cria-t-elle.
Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque
après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas,
les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin
elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de
Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à
Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et
se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda
son mari avec un commencement d'inquiétude.
--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas;
vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû
se consulter et agir dans vos intérêts.
--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le
coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire
depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu
ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous
les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et
votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait
vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs,
me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon
débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand
un homme comme ça va et vient en liberté.
Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement
pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face
d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant
derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée.
--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux
sous ses mains frémissantes.
Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs,
lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les
mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus
souple:
--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous
accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura
vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des
mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se
redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.
--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur,
promettez-moi beaucoup de bonheur.