La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il
gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle
société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une
consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli
de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une
légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux
jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en
voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise
de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses
impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins.
Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une
vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans;
elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six
heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle
n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet
espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours
trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de
madame Faujas.
Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des
Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci
l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux
mûriers:
--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu?
Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer
longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec
lui. Il voulait absolument tuer un poulet.
--Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu
l'emporteras.
Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il
l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un
air ravi:
--Hein? est-il gras, ce gaillard-là!
L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous
ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de
gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des
chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de
satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mûriers sont
joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois
là-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler
est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où
il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais
vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu.
Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa
propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir.
--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il
brusquement. Rougon n'est pas gentil.... Là, à gauche, le champ de blé
est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui
dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire?
une méchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refusé.
La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était
pas.... Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur.
Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire
mauvais:
--Non, ça ne leur portera pas bonheur.
Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son
vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin
qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à
peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta
ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle.
--Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à
sa nièce.
Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre.
--On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment.
Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai
répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah!
c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir
me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut.
Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là.... J'en connais un,
l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est
pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il
m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé,
n'est-ce pas?
Marthe était devenue toute pâle. --Madame est la soeur de monsieur
l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement.
--Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se
déconcerter. Madame n'est pas fâchée.... Elle va reprendre un peu de
sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe,
qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa
propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande
maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des
Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison;
les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de
barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde
d'hôpital.
--C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi
la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des
gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille
de temps à autre.
Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous
les mûriers:
--Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la
fenêtre de notre pauvre vieille.
Alexandre s'avança obligeamment.
--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il
eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui
de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une
cour.... Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la
cinquième fenêtre.
Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués
malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart
regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner
les yeux.
--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est
de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre?
C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans.... Je
suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux
placé.
Il laissa échapper son ricanement de satisfaction.
--Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que
chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette
grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y
viendra peut-être un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je
n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais
qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai là pour les
recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre,
bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille.
Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé:
--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes.
Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de
l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à
torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il
disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces
files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de
plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une
autre bouteille.
--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en
voiture.
Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux.
--C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention
méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs,
quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé.
Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter,
lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant:
--Va chez ton père, parle-lui du champ de blé.... Tiens, c'est le
champ qui est là devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop
vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le
sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort.
La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses
mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille
dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de
ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces
promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à
fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à
l'accompagner.
Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par
la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix
lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir,
semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait
mieux, causait chez les Rougon, le jeudi.
--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin,
émerveillée.
--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend
la vie à reculons.
Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et
noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face
rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être,
l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse
oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie.
Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes
les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux
sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans
les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des
chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des
lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une
sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait,
qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne
le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui
fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les
chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant
des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne
sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie
à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se
consumait d'amour.
L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la
rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur
à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son
enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe,
mécontent de lui.
--La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la
laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?... Tu as tort de
la contrarier; elle est très-bonnepour nous.
--Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le
haussement d'épaules qui lui était habituel.
--Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut
mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette
coquine d'Olympe.... Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait
par rendre la maison impossible.
Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre:
--Mère, cette femme sera l'obstacle.
--Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu
feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus.
Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que
tu ne te mouilles pas les pieds.
L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la
rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une
plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs
chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de
la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son
confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix
terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement
satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans
les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes
intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises
nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa
vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur
son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces,
les yeux entr'ouverts d'une morte.
Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut
qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce
où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé
Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la
chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul,
en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se
contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle
s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut,
debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face,
elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les
couvertures à elle.
--Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez
bien de l'inquiétude.
La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle
laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre.
--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix
faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma
joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous
attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus,
n'était plus qu'un murmure de prière ardente.
--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée
de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous
souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique
bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie,
mon Dieu et mon tout....
Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle
joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans
une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les
lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras.
Et, se tenant debout:
--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera
vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre
raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment.
Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il
l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce:
--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand
l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle
félicité.
Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme
ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle.
Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès
de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil,
sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance
absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait
de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui
faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine.
Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et
quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le
coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un
mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler.
Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût.
Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle,
il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un
enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui
à une bête impure.
--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame
Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si
heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder
à ton chiffre.
Il avait un geste rude, il répondait:
--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une
odeur qui m'est insupportable.
Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose,
elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les
mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais
vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son
mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce
fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment
de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas
ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle
accablait Mouret.
--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume
à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais
un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est
capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui
rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez
partout la vérité.
Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il
faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait,
la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir,
sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles
éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre
le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement.
--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde,
lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là!
--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente.
Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique
imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait
toute mesure:
--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je
serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui
veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas
même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas
paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous
regarderez.
Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme
s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On
l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle
étouffait, balbutiait:
--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue!
Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de
l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à
travers la porte;
--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que
vous êtes un monstre!
Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la
raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut
une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une
occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait
jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle
n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un
gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune
difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup
leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses
gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne
la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui
recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne
vécut plus que dans les alarmes.
--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière.
Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine
sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire,
elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la
tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la
nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs.
Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle,
fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la
poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans
l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour
d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte,
lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges,
que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si
intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher
les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au
dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle
revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges
s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains,
cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la
Passion saignait en elle.
Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de
bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une
clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où
il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit
qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de
souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade
se souleva effarée, suppliante:
--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je
puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres.
Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame
affreux:
--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié
épouvantée.
Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas
quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée
à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans
son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la
table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre
charbonnait.
--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à
monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir.
Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se
firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes
sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels
étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé
en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer
un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant:
--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant,
les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra,
les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui
rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres
locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue,
tapant du poing contre la porte.
De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une
lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles
renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous
la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en
pâlissant.
--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe.
--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu,
en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup.
Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle
reprit:
--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez
pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud!
Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le
gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet.
--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas
en s'avançant. Attendez.
Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un
effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre,
où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux.
Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la
chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses
cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains
avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le
meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret
debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air
hébété.
Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode.
--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à
Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée,
si nous n'étions pas arrivés à temps.
Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe.
--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce
soir, elle était toute effrayée.
--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé,
n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une
grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous
défendrons.
Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux
femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche
allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans
affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à
la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils
restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre,
attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin,
sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu.
--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne
l'ai pas touchée du bout du doigt.
--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose
exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La
chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez
pas; cela me met hors de moi!
Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui
parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants.
--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas
battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque
j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est
éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle
s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps
avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête.
--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné
assez fort.
--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de
douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée
par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les
meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié
deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle
criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure.
--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en
ricanant.
Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas:
--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu
arriver.
Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les
mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement
ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit.
Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre
homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune
noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe,
qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve.
--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là?
Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille.
Rose hésita un moment.
--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne
craignez pas de rester seule avec lui?
Marthe la regarda, étonnée.
--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors,
les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les
yeux perdus, fixés sur l'alcôve.
--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant.
Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais
me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle
mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle
se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait,
hein?
Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage,
tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les
fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice
assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier,
murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas:
--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne
doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur
le carreau.
Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la
nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes
voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe
surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas,
coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût
là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et
Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en
ne parlant pas.
Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin,
tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection.
Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église
s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces
divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de
flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait
soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du
crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle
fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas
ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et,
vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison.
La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de
poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage
bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée
sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de
sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou
mis à nu.
--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose.
Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte,
s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se
défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles,
disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle.
Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles
irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque
crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied.
Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas
que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque
le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du
drame de la nuit.
Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se
passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari
assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait
fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque
sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses
apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à
former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un
farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait
trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un
véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère
voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour
le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au
ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades.
Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de
fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret.
C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries.
--Eh bien! et chez vous?
--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps....
Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte.
--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue
déchirée.
--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai
vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon,
lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête
écrasée, la nuit, quand nous descendons.
--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette
maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister
toutes les nuits à de pareilles horreurs.
--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si
distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous,
n'est-ce pas, la livre de cerises?
--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes
une bonne âme.
Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme
avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du
marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en
jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait
sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait
faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher
prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le
carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait,
sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le
tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant
l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien
enragé».
Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il
faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle
amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au
tiède soleil de mai.
--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands
d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même
plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au
pain sec.
--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai
connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un
oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa
de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit
l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de
pied.
--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en
ricanant.
Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la
ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions
qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que
lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré,
les larmes aux yeux.
Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que
vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main
sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le
démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il
n'est pas méchant.
Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait,
chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence.
--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse
ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je
n'avais pas eu peur d'être grondée par madame.
La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et
douloureuse surprise.
--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux!
Elle se mit à pleurer.
--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme
que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il
n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre
mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs,
jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se
retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il
avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous
étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a
l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé
comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé
d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille.
Il y a des lois, heureusement.
--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de
plus en plus gênée.
--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière.
A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande
conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit.
--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame
Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de
moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer....
Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la,
protégez-la.
L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur
subite.
--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer,
continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette
personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon
gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de
ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa
femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires.
Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque
les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait
la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé.
--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations,
hasarda l'abbé.
--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria
madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice
n'est pas faite pour les chiens.
Trouche se dandinait. Il profita d'un silence.
--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement.
Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda.
--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous
n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas
tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui
l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait.
--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose.
--Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a
eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il
n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chérie,
promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix
maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari,
n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme!
Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il
ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires.
--C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il.
Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit.
Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis,
il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle,
au fond du jardin.