A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle
était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras
et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte
plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et
assombrissait la maison.
--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde?
C'est ça qui est amusant!
Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait,
plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie.
Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses
légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère.
A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait,
terriblement.
--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle
entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame,
vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais
patauger à son aise.
Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que
Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise
pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers
éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient
comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une
aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa
peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les
épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée.
Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la
messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle
était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur
elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne
pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste,
ce rire clair qui s'amusait de tout.
--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois,
d'un air de lassitude énervée.
Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère:
--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux
autres.
--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là,
répondit-elle nettement.
Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus
entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage
affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre,
tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit
des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret,
épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la
croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas
fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle.
Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit
Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle;
elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre
qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je
m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que
le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au
monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher.
--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est
un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la
marier.
Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit
rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la
tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le
lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles
allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle
dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient
ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se
hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques
minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table.
--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne
déjeune-t-elle pas avec nous?
--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux
sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa
nourrice.
Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée.
--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle.
Mais lui, continua, sans répondre directement:
--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime
beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te
tourmentera plus, tout le monde sera content.
Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble
pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai.
Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la
frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter
la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des
colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme
qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se
remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille.
Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant
le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette
salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et
si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui
montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert.
--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en
apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment
marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec
nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous
toute seule.
Elle changea les assiettes, bavardant toujours.
--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est
trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard;
elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce
que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en
voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous
avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame?
--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a
prêché, a été très-touchant.
Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle
connut le départ de l'enfant, elle s'écria:
--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes
casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu.
--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire.
Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui
lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée
seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire.
Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café.
--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à
madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme
un fou.
La vieille dame s'assit à la place de Mouret.
--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en
se sucrant.
--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse....
Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime.
Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter
ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène
affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice,
dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle
aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.
--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai
plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son
bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête.
A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent
silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait
mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la
largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid
tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression
de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il
ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-là, il n'y a pas de
danger que vous vous écorchiez la langue.... Soyez donc plus gai,
monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre
madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler.
Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger
madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela
commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire
chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser.
Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques
casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche;
puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une
façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui
alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier.
--Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le
gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place
pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à
présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre
chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des
coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas
un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens,
pas fiers, commodes à vivre.
Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine
des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile,
ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la
cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait
de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait.
--Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur
le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout
est à votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous
mettiez pas à votre aise.
Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la
cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît
à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait
à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes
d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient
presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient
ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un
empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable,
ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce
qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant
eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part
des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au
sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se
mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se
confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au
moment de servir:
--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je
ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât
ensemble.
Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la
première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé,
il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins
de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère
n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude
était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient,
allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines
restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant
qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et
qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas,
ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir
compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté.... Je
n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que
j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur.... Si monsieur
boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul.
Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver
charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net;
elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon
qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre,
son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait
la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis,
c'étaient mille attentions délicates.
Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour
qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait
une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des
regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu:
--C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme
il les aime.... Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce
pas? Le plat est pour lui.
Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour
qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui,
fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui
indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient
même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties
d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie
sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de
bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les
jours chez le boulanger.
--Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait.
Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas
leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette.
Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes
ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle
trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme
très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée,
mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne,
elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup
de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de
servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle
ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour
couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle
haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table
n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela
lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur
pain sec en le regardant.
Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres
dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé
ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui
réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant
la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du
rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis
de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à
peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus,
ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la
maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis
de son visage grave.
Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait,
les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que
Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au
hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait,
lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau.
--Non, non, pas ce morceau-là.... Vous savez que monsieur aime la
tête; il suce les petits os.
Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il
sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain.
Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant
d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts
du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un
mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait
quelque plat de sucrerie, elle s'écriait:
--Je ne veux pas que monsieur y goûte.... Il ne m'a jamais fait un
compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était
brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour
vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur.
Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes
fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à
son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à
l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait
lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait
régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation
de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait
plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir
été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps,
devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus
agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait
manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait
jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers.
Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent
pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui
adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas
eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se
révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le
prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux
attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le
premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait,
souvent avant le dessert.
Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas
dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long.
--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée... Avant que vous
veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à
criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie
manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant
son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître... Maintenant,
il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris
le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte
d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de
votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé.... On dirait qu'il
devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne
plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame?
Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne
homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il
reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame
s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la
salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor.
Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des
Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier
qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce,
avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à
vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second
étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits
de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient
par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en
train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet.
Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche
avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché,
entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son
bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les
marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta
chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à
petits coups un grog posé sur la table de nuit.
--Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles
demain matin, et vous partirez.
--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes
bien ici.
Mais le prêtre l'interrompit rudement.
--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me
nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre
misère.... Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier,
maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait
dans cet état.... Vous partirez demain.
Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog.
--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle.
Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un
fauteuil, épanoui, ravi.
--Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit
étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues
sont drôles dans cette sacrée ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce
sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur
Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous
nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une
Arlésienne, une belle femme, une brune....
Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. --Non, je
vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que
je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour,
je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre...
Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais
à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même
bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce
n'était pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit
pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je
finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne
dans les rues, elles sont si drôles!...
--Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées.
--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon
enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous
plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin
qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux... Vous avez beau
rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je
vous prête cent francs?
Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en
riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de
l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue;
elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un
air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui,
très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de
la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans
une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents:
des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une
superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre;
une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de
nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de
porcelaine.
--Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre.
Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe.
--Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez!
Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé.
--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se
tournant vers son frère:
--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des
choses désagréables à nous dire... Mon mari a eu tort de se soûler,
c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous
avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la
dernière, entends-tu? Ovide... Nous sommes frère et soeur, n'est-ce
pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te
goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un
bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde.
Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te
retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque
comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même
liberté.... Il me semble que je suis bien raisonnable....
Et comme le prêtre faisait un geste:
--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous
ne gâtions tes affaires.... La meilleure façon pour que nous ne les
gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah!
si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es
pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que
toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous
ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais.... Va te
coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui
donneras tes ordres.
--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle....
Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus.
Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle
s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller.
Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire
un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur
le canapé.
Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé
Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles
conditions la paix était faite.
--Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il
demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les
moyens.... J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais
qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à
bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sûr qu'il nous gardera?
--Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous
laissera faire notre pelote.
A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf
heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme
qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour
l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il
lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries
solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés
en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à
dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue
Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers
dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait
trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le
voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé.
C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec
l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il
chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le
rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la
gorge, le regardant fixement, murmurant:
--Ovide t'entend, Ovide va venir.
Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du
loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le
soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son
visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui,
selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant
les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le
respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour,
il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des
flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées.
Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La
fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant
d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de
mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même
proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses,
inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part.
Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux
balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut
des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle
devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui
dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle
eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle
appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche.
--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce
n'est pas votre bourse qui danse peut-être.... Moi, je n'emprunte
encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir.
--Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble
de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à
la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte.
Olympe éclata de rire.
--Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous
payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au
rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez
plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on
fît du bruit.
Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la
forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait
derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se
vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant.
Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger.
Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non
rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de
peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert.
--Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à
son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur,
je serai prudente.... Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te
retirerait le pain des mains.
Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La
maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde
emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le
vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les
portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire,
la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte
à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs.
Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se
faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la
Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se
disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus
rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée.
Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la
pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa
répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin,
disparaissait souvent du matin au soir.
--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose
à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il
se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire.
Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les
sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la
tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de
chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours
déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise.
Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient
ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé,
en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles,
les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les
visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par
se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans
la plus grande intimité.
--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que
ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal
jugées?... Voici les élections générales qui approchent.
--Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous
n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain
neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je
garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le
droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison.... Sur
le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le
devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi
dans les rues.
--Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être
connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence.
--Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait
sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abbé Faujas!... Non,
certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre
excellent voisin.
M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales,
devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient
beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes
à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on
n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M.
de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en
s'adressant au docteur Porquier:
--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin?
Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai
comptés.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire.
L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie.
--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M.
Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous
deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle
continua, en interpellant l'abbé Surin:
--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une
eau gommée très-faible?
--Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y
a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la
mousseline, ça ne vaut rien.
--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma
blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons.
Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa
blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait
ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la
semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes,
dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait
très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de
sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois
madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux
très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la
flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se
prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la
sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur
des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge
restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de
l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus
assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement
ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des
ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière
des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans
sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il
se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande,
pouffait de rire dans les coins.
--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux
ensemble.
Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable
partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde.
Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent
auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire
la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient
des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci
se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle
il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari
s'amusait extrêmement.
Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et
forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi
le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles
touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant,
leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les
étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il
prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il
lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de
M. Delangre avec madame Rastoil:
--Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé.... Est-ce
Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux,
et choisis, si tu l'oses.
Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même
pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus
possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait
n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être
un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se
comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les
visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir
l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle
le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle.
Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux,
derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du
vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la
bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux
posés de Plassans.
--Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que
c'est un homme distingué.... Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet.
Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un
joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si
j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous
êtes sa mère, après tout.
Mais la vieille paysanne haussait les épaules.
--Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le
gêner.... J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de
plaisir.
--Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!... Ce n'est pas
comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne
n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à
donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur
Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait
quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait
pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je
descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais
mon rang, enfin.... Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait
qu'on lui donnât la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions
voir ce qu'il fait, là-haut?
Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient
très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres
ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un
panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée,
en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour
dans son bureau.
--La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la
serrure.
--Attendez, murmura madame Faujas.
Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu.
Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide,
couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un
papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras
ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait
pas.
Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre.
--Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous
remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a
posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là
dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse
à faire le mort, tout seul!