--N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront
pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au
pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais
eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine.
L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir
tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de
protestation:
-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes
gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va
sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des
bambins; il faut leur tolérer quelques amusements.
Le juge de paix restait muet de surprise.
--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au
café? murmura-t-il.
--Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les
jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des
cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs.... Ils se
permettront tout, si vous ne leur tolérez rien.... Seulement, vous
devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je
voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en
ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre,
peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant:
--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la
Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau
projet.
--Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue,
puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je
verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également.... Dimanche,
après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour
prendre une décision.
Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas
et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces
messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création
d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque
temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument
qu'on le nommât le cercle de Jésus.
--Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez
personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il
ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au
contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons
distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de
plus.
Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux,
que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira
sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec
plus de douceur:
--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je
vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un
nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui
dit bien ce qu'il veut dire.
M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu
fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un
comité provisoire.
--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé
Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé.
--Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les
épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous
n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que
nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un
mot, faire des disciples, n'est-ce pas?
--Évidemment, répondit le président.
--Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi
surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil,
et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce
seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je
m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec
un projet de statuts tout prêt.... Quant à vos deux fils, monsieur
Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des
adhérents.
Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses
furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix,
qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès
le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport
avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq
ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu
avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait
anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer
une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la
tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus
jeune d'une année; la _Gazette de Plassans_ l'annonçait comme une
lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé
donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président
faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le
cercle de la Jeunesse fut créé et installé.
Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours
Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont
on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en
vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le
comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans
ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en
constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième
jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un
café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux
billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut
percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail
des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant,
pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir
descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande
salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon
de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les
deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel.
--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils
Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la
messe, maintenant, entre deux parties de bezigue.
Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein
jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la
marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier
étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès.
Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y
vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils
burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et
l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi
monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans.
Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société.
Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la
Jeunesse.
Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires
de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre,
malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce
grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et
leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs.
Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf
heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du
cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire
des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils
passaient sous l'église des Minimes.
--Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener
par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert
des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion?
--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se
croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou
le café des Voyageurs.... On boit de la bière, du punch, du madère, ce
qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs.
Guillaume continuait à ricaner.
--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes
leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque
drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la
consommation à la main chaude ou à pigeon-vole?
Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le
détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes
étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était
très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout.
--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on
n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux
Minimes.... J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on
baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse.
--Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que
je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous
avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la
petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Séverin
est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que
l'enterrement allait me tomber sur la tête.
--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y
mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre
son café dans une sacristie.
Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de
la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant
qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop
forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute
une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les
admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien
Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras
de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande,
ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme
si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames
de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas
pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait
aucune chance.
--Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les
deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre
confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le
courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour où ces cagots
me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez
aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.
Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger
les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à
son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris
d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à
six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande
salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une
table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais
il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait
dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte
d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait
le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements
voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet.
Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux
habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant,
il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs,
parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient
beaucoup, disaient de lui:
--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre.
Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de
Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer.
En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il
conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le
faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que
résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en
serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume,
pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à
quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus
simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de
côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise
ultérieurement.
Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une
après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture.
Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé
Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret.
--Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se
penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.
--C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un
sourire.
Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les
obstacles ne décourageaient pas.
--Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je
vais faire le tour.
Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers
la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le
docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets.
--C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre.... Il y a un
des clous qui est cassé.... Si l'on avait un outil, ça ne serait pas
difficile d'enlever l'autre.
Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort,
il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit
dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla
de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de
l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de
M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la
cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous
les trois dans cette ruelle déserte.
Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le
juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des
Mouret, regardant curieusement autour d'eux.
Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les
aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise.
--Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque
plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII
Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une
petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait
presque cloîtré, lisant beaucoup.
--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec
colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit.
En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il
avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos
qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le
noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un
peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son
maître à la porte, en lui criant:
--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le
tuez avec vos brutalités.... Allez, il ne tient guère de vous, il est
tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un
ni l'autre.
Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa
sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait
pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était
nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son
fils une grande ambition, disant que de plus bêtes--ses cousins
Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le
jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers
jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune
homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé.
Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque
fois:
--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un
enfant si jeune à Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici.
Tu trouves toi-même qu'il travaille trop.
Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux,
très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé
beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique,
faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher
les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les
étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé
avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques
dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent
quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une
plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge
était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin,
qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours,
lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte
de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils
n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre
l'un chez l'autre.
Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible
de Marthe et les yeux irrités de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire
là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières
sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont
toujours à causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris.
Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se
faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux
pas que le curé fasse un cagot du petit.
Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il
l'appelait rudement.
--J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour
exaspéré.
--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles.
--Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à
bout avec votre prêtraille!
Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait
peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé
Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans
doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui
apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se
retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait
au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et
sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une
dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse
brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre.
Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La
convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il
était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les
bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire.
--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si
l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils
fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda
silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le
vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge
était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais
Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était
pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien
mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher.
Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus
désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait
le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé
Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge
convalescent.
--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au
prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.
--Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements.
Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un
sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la
conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit».
Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne
quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises,
pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé
assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant
les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures,
de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison
tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre
Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le
second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur
d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix,
qu'on disait la messe, en haut.
--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils
ne lui donnent pas l'extrême-onction.
Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses
linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une
extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus
cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le
cher malade lui paraissait féminin et pudique.
Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par
la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil.
Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant
lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit
de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix
faible de convalescent:
--Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend
que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me
comblerait de joie.... Je voudrais entrer au séminaire.
Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.
--Toi! toi! murmura Mouret.
Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla
à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme
assommé sous le coup.
--Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si
près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma
joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point.
Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas
une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant:
--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un
mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les
vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau:
--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon
garçon.
Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour
Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint
soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait
trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses
dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces
choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de
ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si
glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque
absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas.
--Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour
hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné
le dos.... Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez
bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire;
il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est
gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous
vous mettez à table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence à
en avoir assez, monsieur.
Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le
jardin.
--Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses
pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit
encore.... Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire
un païen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est
le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais
de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais
vous êtes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le
mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il
s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande
pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint
son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait,
redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus
grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de
son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle
s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de
ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible,
lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de
Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme
elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer
plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles,
ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les
larmes qui lui gonflaient les paupières.
Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta
seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent.
Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu
tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec
des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra,
elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui
sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond
d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis
par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une
petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle.
--Hue! hue! criait l'enfant.
--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas
plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit
plein.
Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente;
puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le
chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin,
elle revint, criant:
--Remplis-le, remplis-le encore!
Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée
sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes,
cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide,
l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se
passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était
rentrée également, dire du haut du perron:
--Mon Dieu! que monsieur est bête!
Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers
avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret
«était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il
fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que
toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans
des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte
d'argent.
Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui
donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain
coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas
traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à
s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:
--Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!... S'il
mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il
ne lui laisse que les os.
Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait
superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un
sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame
de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient
bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver
la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais,
lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame
Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des
bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son
grand corps faisait tout craquer.
Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes
étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires
qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la
source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette
brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où
elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque.
--Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée
hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une
planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode!
Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son
directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la
pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la
façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle
prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails
intimes.
Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon
enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la
volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa
conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint
l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage,
sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour
les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il
menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le
règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur
lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant
les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à
cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait.
Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un
pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages
graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart
de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des
Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le
défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait
attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable
trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le
président des éloges du prêtre.
--Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le
malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait
inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le
prendre par le bras pour l'amener.
--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le
salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser.
--Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas
avec lui comme vous devriez être.
M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous
deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture.
Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait
même jamais mis les pieds.
--Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être
bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports
avec monsieur Delangre.
--Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le
maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances.... Dites que
vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et
tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées
entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué
chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de
se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge,
en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi
que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la
maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par
M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre
leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses
opinions.
Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite
porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque
chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le
docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils
Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec
l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites
portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la
sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond
de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de
main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir
saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir
mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M.
Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer
dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade.
Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret.
De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup
d'oeil, disparaissait.
D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère
avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure
les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière
les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux
aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils
tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient,
furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient,
à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres,
espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à
l'aise de ce paradis qu'il leur défendait.
--C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait
dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous
allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira.
Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col,
épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une
robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant
à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs.
Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur
le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le
sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se
tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver
là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement.
--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait
pâli sous le regard de son frère.
L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se
débarrassa de lui.
--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous
remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas
voir comme je vais lui parler.
Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait
apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les
aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite
porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient
suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée:
--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester
chez vous.
--Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas
un crime, en venant respirer le frais ici.
Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort
qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier:
--Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort.
Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front,
d'un geste silencieux et terrible.
--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh
bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis
ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi.
C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires
marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en
va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de
raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu
as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste....
Comprends-tu, ça ne peut plus durer!
--Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à
monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété.
Les Trouche échangèrent un nouveau sourire.
--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous
savons ce que nous savons, cela suffit.... Tout ceci prouve que tu as
un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous
ne te dirions pas de prendre ta part?
--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous
vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je
suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner
cette maison, qui ne m'appartient pas.
Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait
répondre, et tranquillement:
--Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu
n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à
quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre
aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux
meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne
l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait
déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte,
comme tu nous y laisses.
L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient
tous les deux sur leurs chaises.
--Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait
beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi
que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où
tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir
à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie
assurée, ce sont de nouvelles exigences....
--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir,
c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux
beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout à
l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots,
mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues
fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons,
nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté,
que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez
les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous
installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être!
--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous
clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari
n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous
voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu?
L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux;
puis, se levant:
--Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais
un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin
crever sur la paille.
Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment,
les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y
mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures
où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins.
La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre
qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge,
restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent
dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs
ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour
lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours.
Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure
couturière de Plassans.
Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la
chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait
pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de
quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne
de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret
redescendit, en s'excusant.