À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la
Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du
magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre
la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec
surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à
l'abbé Faujas.
--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon,
il y a donc de la brouille?
--Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de
la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en
grâce.
M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était
sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.»
--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!...
L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil
souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés
et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le
Faujas qui sera l'enfant gâté.
--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux...
Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur.
Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome.
Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que
monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles
on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé Faujas
est un agent politique.
--Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme
pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne.
--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air
indifférent.
Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à
côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle
il dit à l'oreille:
--Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote
certainement quelque chose avec lui.... L'abbé Faujas a dû marcher sur
cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si
laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne
sera président.
--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air
naïf.