Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque
soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il
refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il
restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans
même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:
--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?
Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il
retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis
que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de
gardienne muette et aveugle.
Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il
continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme
supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés.
Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la
méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme,
au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame
Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle
croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant
finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par
la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une
pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.
--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité
à sa fille. Il te laisse libre.
Marthe la regarda d'un air de surprise.
--J'ai toujours été libre, dit-elle.
--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il
voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.
--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous
étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé
Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.
Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à
vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au
comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des
questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait
très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui
avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre
qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé
Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance,
avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis
des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants,
redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des
puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui
taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous
la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.
--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude.
--Rien,
je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien
contente.
Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de
ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand
amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du
quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à
grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par
l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans,
et c'était sa jeunesse qui pleurait.
Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin,
avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait
son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il
s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du
clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions
de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais
celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement.
Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité
surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui
appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour
serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts
saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du
président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait
à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions
politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se
déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du
parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus
nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de
rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes.
--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette,
qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il
avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il
ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en
observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux
sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se
mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière
les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les
yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des
Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les
rapports qu'il eût encore avec les voisins.
Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui
appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la
tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées,
toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir
toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et
madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer
sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de
Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant
salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela.
--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie?
Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain.
C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la
parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un
grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une
bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les
prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la
bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que
lui.
--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que
jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en
révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a
trouvé une dame avec eux.
Le docteur se montra très-choqué.
--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre.
Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les
plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal
élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait
pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache
derrière moi.
Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour
son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé
Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait
gravement.
--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec
obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une
juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de
m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté.
Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était
toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de
paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne
voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui
disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain.
--Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour
votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous
assure.
Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le
docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans
les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les
rires des deux sociétés, à droite et à gauche.
Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait
les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait
témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau
était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il
pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses,
en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage.
--Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui
vous demande.
L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à
son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon.
--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici!
Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de
paix.... Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais
épousseté le salon.
Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets,
Mouret l'appela dans la salle à manger.
--C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton
curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras
dans mon lit, n'est-ce pas?
La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui
travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté
la terrasse. Puis, haussant les épaules:
--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur.
Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête.
Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte
de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la
cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames
Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de
Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent.
Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces
remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était
un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait,
le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix
l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de
tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre
prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était
montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment
que monsieur le curé pensait qu'il avait péché.
--Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur
parlerai.