René parcourt la terre en voyageur. Bientôt dégoûté de tout, il
revient, il tente de revoir sa soeur, il ne peut y parvenir. Il
cherche alors le repos de son âme dans la pauvreté et dans la
solitude.
«Je me trouvai alors plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais été
sur une terre étrangère. Je me jetai dans le monde, un monde qui ne
m'entendait pas. Ce n'était pas un langage élevé, ni un sentiment
profond qu'on demandait de moi; je n'étais occupé qu'à rapetisser ma
vie pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d'esprit
romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des
choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg
pour y vivre totalement ignoré.
«Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure et
indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule: vaste désert d'hommes!
«Souvent assis dans une église peu fréquentée, je passais des heures
entières en méditation. Je voyais de pauvres femmes venir se
prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s'agenouiller au
tribunal de la pénitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage
plus serein, et les sourdes clameurs qu'on entendait au dehors
semblaient être les flots des passions et les orages du monde, qui
venaient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en
secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien
de fois je me jetai à tes pieds, pour te supplier de me décharger du
poids de l'existence, ou de changer en moi le vieil homme! Ah! qui n'a
senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux
du torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie? Qui ne se
trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption, et
incapable de rien faire de grand, de noble, de juste?
«Quand le soir était venu, reprenant le chemin de ma retraite, je
m'arrêtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L'astre,
enflammant les vapeurs de la cité, semblait osciller lentement dans un
fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles. Je me retirais
ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires. En
regardant les lumières qui brillaient dans la demeure des hommes, je
me transportais par la pensée au milieu des scènes de douleur et de
joie qu'elles éclairaient, et je songeais que, sous tant de toits
habités, je n'avais pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l'heure
venait frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique;
elle allait se répétant sur tous les tons et à toutes les distances
d'église en église. Hélas! chaque heure dans la société ouvre un
tombeau, et fait couler des larmes.
«Cette vie, qui m'avait d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir
insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des
mêmes idées. Je me mis à sonder mon coeur, à me demander ce que je
désirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout à coup que les bois
me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil
champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avais
déjà dévoré des siècles.
«J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins;
je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme
j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde.
«On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée
de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis
atteindre: hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct
me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce
qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime
la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie
de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.
«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent bientôt
dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis,
pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais
accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais
subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux
d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et
la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il
me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je
descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de
toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je
l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les
gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les
astres dans les deux, et le principe même de vie dans l'univers.
«Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de
richesse, n'était pas sans quelques charmes: un jour je m'étais amusé
à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une
idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de
perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent pas des
angoisses plus vives que les miennes, à chaque accident qui menaçait
les débris de mon rameau. Ô faiblesse des mortels! Ô enfance du coeur
humain qui ne vieillit jamais! Voilà donc à quel degré de puérilité
notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien
des boni des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu
de valeur que mes feuilles de saule.
«Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que
j'éprouvais dans mes promenades? Les sons que rendent les passions
dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents
et les eaux font entendre dans le silence d'un désert: on en jouit,
mais on ne peut les peindre.
«L'automne me surprit au milieu des incertitudes: j'entrai avec
ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un
de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des
fantômes; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais
réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé
au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me
rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l'homme est
triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un
instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous
sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux
soupirs.
«Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des
forêts. Qu'il fallait peu de choses à ma rêverie! une feuille séchée
que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait
dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle
du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où
le jonc flétri murmurait! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans
la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux
les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me
figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent;
j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me
tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais
une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration
n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors
tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur
demande.»
«Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les
espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le
visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni
pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon
de mon coeur.
«La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies
tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais
la lune sillonner les nuages amoncelés comme un pâle vaisseau qui
laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de
mon coeur, que j'aurais eu la puissance de créer des mondes. Ah! si
j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais!
Ô Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs; si, comme à
notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Ève tirée de
moi-même..... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi; puis,
te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le
reste de ma vie.
«Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète
s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès
mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon coeur ne
fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon
existence que par un profond sentiment d'ennui.
«Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et
sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur qui n'était
nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie.
«Prêtre du Très-Haut, qui m'entendez, pardonnez à un malheureux que le
ciel avait presque privé de la raison. J'étais plein de religion, et
je raisonnais en impie; mon coeur aimait Dieu, et mon esprit le
méconnaissait; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes pensées
n'étaient que contradiction, ténèbres, mensonges. Mais l'homme sait-il
bien toujours ce qu'il veut, est-il toujours sûr de ce qu'il pense?
«Tout m'échappait à la fois, l'amitié, le monde, la retraite. J'avais
essayé de tout, et tout m'avait été fatal. Repoussé par la société,
abandonné d'Amélie, quand la solitude vint à me manquer, que me
restait-il? C'était la dernière planche sur laquelle j'avais espéré me
sauver, et je la sentais encore s'enfoncer dans l'abîme!
«Décidé que j'étais à me débarrasser du poids de la vie, je résolus de
mettre toute ma raison dans cet acte insensé. Rien ne me pressait; je
ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits
les derniers moments de l'existence, et de recueillir toutes mes
forces, à l'exemple d'un ancien, pour sentir mon âme s'échapper.
«Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangements concernant
ma fortune, et je fus obligé d'écrire à Amélie. Il m'échappa quelques
plaintes sur son oubli, et je laissai sans doute percer
l'attendrissement qui surmontait peu à peu mon coeur. Je m'imaginais
pourtant avoir bien dissimulé mon secret; mais ma soeur, accoutumée à
lire dans les replis de mon âme, le devina sans peine. Elle fut
alarmée du ton de contrainte qui régnait dans ma lettre, et de mes
questions sur des affaires dont je ne m'étais jamais occupé. Au lieu
de me répondre, elle me vint tout à coup surprendre.
«Pour bien sentir quelle dut être dans la suite l'amertume de ma
douleur, et quels furent mes premiers transports en revoyant Amélie,
il faut vous figurer que c'était la seule personne au monde que
j'eusse aimée, que tous mes sentiments se venaient confondre en elle,
avec la douceur des souvenirs de mon enfance. Je reçus donc Amélie
dans une sorte d'extase de cour. Il y avait si longtemps que je
n'avais trouvé quelqu'un qui m'entendit, et devant qui je pusse ouvrir
mon âme!
«Amélie, se jetant dans mes bras, me dit: «Ingrat, tu veux mourir, et
ta soeur existe! Tu soupçonnes son coeur! Ne t'explique point, ne
t'excuse point, je sais tout; j'ai tout compris, comme si j'avais été
avec toi. Est-ce moi que l'on trompe, moi, qui ai vu naître tes
premiers sentiments? Voilà ton malheureux caractère, tes dégoûts, tes
injustices. Jure, tandis que je te presse sur mon coeur, jure que
c'est la dernière fois que tu te livreras à tes folies; fais le
serment de ne jamais attenter à tes jours.»
«En prononçant ces mots, Amélie me regardait avec compassion et
tendresse, et couvrait mon front de ses baisers; c'était presqu'une
mère, c'était quelque chose de plus tendre. Hélas! mon coeur se
rouvrit à toutes les joies; comme un enfant, je ne demandais qu'à être
consolé; je cédai à l'empire d'Amélie; elle exigea un serment
solennel; je le fis sans hésiter, ne soupçonnant même pas que
désormais je pusse être malheureux.
«Nous fûmes plus d'un mois à nous accoutumer à l'enchantement d'être
ensemble. Quand le matin, au lieu de me trouver seul, j'entendais la
voix de ma soeur, j'éprouvais un tressaillement de joie et de bonheur.
Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin; son âme avait
les mêmes grâces innocentes que son corps; la douceur de ses
sentiments était infinie; il n'y avait rien que de suave et d'un peu
rêveur dans son esprit; on eût dit que son coeur, sa pensée et sa
voix soupiraient comme de concert; elle tenait de la femme la timidité
et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie.
«Le moment était venu où j'allais expier toutes mes inconséquences.
Dans mon délire j'avais été jusqu'à désirer d'éprouver un malheur,
pour avoir du moins un objet réel de souffrance: épouvantable souhait
que Dieu, dans sa colère, a trop exaucé!
«Que vais-je vous révéler, ô mes amis! voyez les pleurs qui coulent de
mes yeux. Puis-je même... Il y a quelques jours, rien n'aurait pu
m'arracher ce secret... À présent tout est fini.
«Toutefois, ô vieillards! que cette histoire soit à jamais ensevelie
dans le silence: souvenez-vous qu'elle n'a été racontée que sous
l'arbre du désert!
«L'hiver finissait, lorsque je m'aperçus qu'Amélie perdait le repos et
la santé qu'elle commençait à me rendre. Elle maigrissait; ses yeux se
creusaient, sa démarche était languissante, et sa voix troublée. Un
jour, je la surpris tout en larmes au pied d'un crucifix. Le monde, la
solitude, mon absence, ma présence, la nuit, le jour, tout l'alarmait.
D'involontaires soupirs venaient expirer sur ses lèvres; tantôt elle
soutenait, sans se fatiguer, une longue course; tantôt elle se
traînait à peine; elle prenait et laissait son ouvrage, ouvrait un
livre sans pouvoir lire, commençait une phrase qu'elle n'achevait pas,
fondait tout à coup en pleurs, et se retirait pour prier.
«En vain je cherchais à découvrir son secret. Quand je l'interrogeais,
en la pressant dans mes bras, elle me répondait avec un sourire,
qu'elle était comme moi, qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait.»