XXX

C'est ainsi que, de descriptions en descriptions magnifiques, l'auteur

arrive à la fin de son livre où la poésie occupe plus d'espace que la

religion, et dont le vrai titre serait le _Christianisme poétique_.

Mais le temps voulait cela.

Il s'agissait de charmer et de ramener le coeur. On le ramène par les

larmes et non par la logique. La France fut et resta émue. Le

christianisme resta vainqueur par l'admiration.

Il voulut mettre le comble à son attendrissement en donnant comme

complément _René_, le _Werther_ de ce Goethe français. Il y réussit

mille fois plus encore. Il s'agissait du vague des passions. Le

christianisme s'associait divinement à la cure, et, sous un voile

transparent qui laissait conjecturer une passion doublement immorale,

il donnait une page suspecte de ses Mémoires personnels, purifiée par

la douleur et par la religion. Ce fut le sceau de cet admirable livre.

On avait résisté à l'écrivain, on ne résista plus à l'amant.

Il prit dans ce second roman une situation étrange et mystérieuse qui

donna d'avance à Byron le secret de _Lara_.

La curiosité est aussi une passion de l'esprit; mais, quand on y joint

une passion du coeur, alors on emporte tout. Le lecteur devient

complice de l'auteur.

Il commence par rappeler _Atala_ en la surpassant dans son récit.

«En arrivant chez les Natchez, René avait été obligé de prendre une

épouse pour se conformer aux moeurs des Indiens; mais il ne vivait

point avec elle. Un penchant mélancolique l'entraînait au fond des

bois; il y passait seul des journées entières, et semblait sauvage

parmi des Sauvages. Hors Chactas, son père adoptif, et le père Souël,

missionnaire au fort Rosalie, il avait renoncé au commerce des hommes.

Ces deux vieillards avaient pris beaucoup d'empire sur son coeur: le

premier, par une indulgence aimable; l'autre, au contraire, par une

extrême sévérité. Depuis la chasse du castor, où le Sachem aveugle

raconta ses aventures à René, celui-ci n'avait jamais voulu parler des

siennes. Cependant Chactas et le missionnaire désiraient vivement

connaître par quel malheur un Européen bien né avait été conduit à

l'étrange résolution de s'ensevelir dans les déserts de la Louisiane.

René avait toujours donné pour motif de ses refus le peu d'intérêt de

son histoire, qui se bornait, disait-il, à celle de ses pensées et de

ses sentiments. «Quant à l'événement qui m'a déterminé à passer en

Amérique, ajoutait-il, je le dois ensevelir dans un éternel oubli.»

«Quelques années s'écoulèrent de la sorte, sans que les deux

vieillards lui pussent arracher son secret. Une lettre qu'il reçut

d'Europe, par le bureau des Missions étrangères, redoubla tellement sa

tristesse, qu'il fuyait jusqu'à ses vieux amis. Ils n'en furent que

plus ardents à le presser de leur ouvrir son coeur; ils y mirent tant

de discrétion, de douceur et d'autorité, qu'il fut enfin obligé de les

satisfaire. Il prit donc jour avec eux pour leur raconter, non les

aventures de sa vie, puisqu'il n'en avait point éprouvé, mais les

sentiments secrets de son âme.

«Le 21 de ce mois que les Sauvages appellent _la lune des fleurs_,

René se rendit à la cabane de Chactas. Il donna le bras au Sachem, et

le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschacebé. Le père Souël

ne tarda pas à arriver au rendez-vous. L'aurore se levait: à quelque

distance dans la plaine, on apercevait le village des Natchez, avec

son bocage de mûriers, et ses cabanes qui ressemblent à des ruches

d'abeilles. La colonie française et le fort Rosalie se montraient sur

la droite, au bord du fleuve. Des tentes, des maisons à moitié bâties,

des forteresses commencées, des défrichements couverts de Nègres, des

groupes de Blancs et d'indiens, présentaient, dans ce petit espace, le

contraste des moeurs sociales et des moeurs sauvages. Vers l'orient,

au fond de la perspective, le soleil commençait à paraître entre les

sommets brisés des Apalaches, qui se dessinaient comme des caractères

d'azur dans les hauteurs dorées du ciel; à l'occident, le Meschacebé

roulait ses ondes dans un silence magnifique, et formait la bordure du

tableau avec une inconcevable grandeur.

«Le jeune homme et le missionnaire admirèrent quelque temps cette

belle scène, en plaignant le Sachem qui ne pouvait plus en jouir;

ensuite le père Souël et Chactas s'assirent sur le gazon, au pied de

l'arbre; René prit sa place au milieu d'eux, et, après un moment de

silence, il parla de la sorte à ses vieux amis.

«Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d'un mouvement de

honte. La paix de vos coeurs, respectables vieillards, et le calme de

la nature autour de moi, me font rougir du trouble et de l'agitation

de mon âme.

«Combien vous aurez pitié de moi! Que mes éternelles inquiétudes vous

paraîtront misérables! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la

vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui

trouve en lui-même son tourment, et ne peut guère se plaindre que des

maux qu'il se fait à lui-même? Hélas, ne le condamnez pas; il a été

trop puni!

«J'ai coûté la vie à ma mère en venant au monde; j'ai été tiré de son

sein avec le fer. J'avais un frère que mon père bénit, parce qu'il

voyait en lui son fils aîné. Pour moi, livré de bonne heure à des

mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.

«Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour

bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi

mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout à coup, j'allais

m'asseoir à l'écart, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la

pluie tomber sur le feuillage.

«Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au milieu des

forêts, près d'un lac dans une province reculée.

«Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le

contentement qu'auprès de ma soeur Amélie. Une douce conformité

d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette soeur; elle était

un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble,

à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles:

promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. Ô

illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos

douceurs!

«Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd

mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous

traînions tristement sous nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents,

nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les

collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que

nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les

muses; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses

passions, qu'un coeur de seize années. Le matin de la vie est comme le

matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies.

«Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le

grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui

appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un

ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de

l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des moeurs champêtres, le

calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable

mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh! quel coeur si mal

fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces

cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son

avénement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son coeur,

qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de

son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa

mère! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le

bruit de la cloche natale: religion, famille, patrie, et le berceau et

la tombe, et le passé et l'avenir.

«Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces

idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de

tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre

mère.

«Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu

de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris à connaître la

mort sur les lèvres de celui qui m'avait donné la vie. Cette

impression fut grande; elle dure encore. C'est la première fois que

l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne

pus croire que ce corps inanimé était en moi l'auteur de la pensée; je

sentis qu'elle me devait venir d'une autre source; et, dans une sainte

douleur qui approchait de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à

l'esprit de mon père.

«Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits

paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi

cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité?

Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sur le front

de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi n'y aurait-il

pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?

«Amélie, accablée de douleur, était retirée au fond d'une tour, d'où

elle entendit retentir, sous les voûtes du château gothique, le chant

des prêtres du convoi et les sons de la cloche funèbre.

«J'accompagnai mon père à son dernier asile; la terre se referma sur

sa dépouille; l'éternité et l'oubli le pressèrent de tout leur poids:

le soir même l'indifférent passait sur sa tombe; hors pour sa fille et

pour son fils, c'était déjà comme s'il n'avait jamais été.

«Il fallut quitter le toit paternel, devenu l'héritage de mon frère:

je me retirai avec Amélie chez de vieux parents.

«Arrêté à l'entrée des voies trompeuses de la vie, je les considérais

l'une après l'autre sans m'y oser engager. Amélie m'entretenait

souvent du bonheur de la vie religieuse; elle me disait que j'étais le

seul lien qui la retînt dans le monde, et ses yeux s'attachaient sur

moi avec tristesse.

«Le coeur ému par ces conversations pieuses, je portais souvent mes

pas vers un monastère voisin de mon nouveau séjour; un moment même

j'eus la tentation d'y cacher ma vie. Heureux ceux qui ont fini leur

voyage sans avoir quitté le port, et qui n'ont point, comme moi,

traîné d'inutiles jours sur la terre!

«Les Européens, incessamment agités, sont obligés de se bâtir des

solitudes. Plus notre coeur est tumultueux et bruyant, plus le calme

et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays, ouverts aux

malheureux et aux faibles, sont souvent cachés dans des vallons qui

portent au coeur le vague sentiment de l'infortune et l'espérance d'un

abri; quelquefois aussi on les découvre sur de hauts sites où l'âme

religieuse, comme une plante des montagnes, semble s'élever vers le

ciel pour lui offrir ses parfums.

«Je vois encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette

antique abbaye où je pensai dérober ma vie aux caprices du sort;

j'erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres retentissants et

solitaires. Lorsque la lune éclairait à demi les piliers des arcades,

et dessinait leur ombre sur le mur opposé, je m'arrêtais à contempler

la croix qui marquait le champ de la mort, et les longues herbes qui

croissaient entre les pierres des tombes. Ô hommes qui, ayant vécu

loin du monde, avez passé du silence de la vie au silence de la mort,

de quel dégoût de la terre vos tombeaux ne remplissaient-ils point mon

coeur!

«Soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique, je

changeai mes desseins; je me résolus à voyager. Je dis adieu à ma

soeur; elle me serra dans ses bras avec un mouvement qui ressemblait à

de la joie, comme si elle eût été heureuse de me quitter; je ne pus me

défendre d'une réflexion amère sur l'inconséquence des amitiés

humaines.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 108 / 112 题