Un matin il trouva une lettre d'Amélie sur son lit. C'est un éternel
adieu. Elle lui déclare sa résolution bien arrêtée de se consacrer à
Dieu dans un couvent.
Il lui écrit à Brest, il court l'y chercher s'il en est temps encore.
Il voit en passant le château vendu de son père.
«Mon père ne l'habitait plus; j'arrivai au château par la longue
avenue de sapins; je traversai les cours désertes; je m'arrêtai à
regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées; le chardon qui
croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si souvent mon père et
ses fidèles serviteurs. Les marches étaient déjà couvertes de mousse;
le violier jaune croissait entre leurs pierres déjointes et
tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes.
J'hésitais à franchir le seuil; cet homme s'écria: «Hé bien!
allez-vous faire comme cette étrangère qui vint ici il y a quelques
jours? Quand ce fut pour entrer, elle s'évanouit, et je fus obligé de
la reporter à sa voiture.» Il me fut aisé de reconnaître l'_étrangère_
qui, comme moi, était venue chercher dans ces lieux des pleurs et des
souvenirs!
«Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de
mes ancêtres. Je parcourus les appartements sonores où l'on
n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine
éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre les volets fermés;
je visitai celle où ma mère avait perdu la vie en me mettant au monde,
celle où se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans mon
berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes premiers voeux dans
le sein d'une soeur. Partout les salles étaient détendues, et
l'araignée filait sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis
précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas, sans oser
tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, les
moments que les frères et les soeurs passent dans leurs jeunes années,
réunis sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est
que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine
le fils connaît-il le père, le père le fils, le frère la soeur, la
soeur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui; il n'en
est pas ainsi des enfants des hommes!
«En arrivant à B..., je me fis conduire au couvent, je demandai à
parler à ma soeur. On me dit qu'elle ne recevait personne. Je lui
écrivis; elle me répondit que, sur le point de se consacrer à Dieu, il
ne lui était pas permis de donner une pensée au monde; que, si je
l'aimais, j'éviterais de l'accabler de ma douleur. Elle ajoutait:
«Cependant, si votre projet est de paraître à l'autel le jour de ma
profession, daignez m'y servir de père; ce rôle est le seul digne de
votre courage, le seul qui convienne à notre amitié et à mon repos.»
«Cette froide fermeté, qu'on opposait à l'ardeur de mon amitié me
jeta dans de violents transports. Tantôt j'étais près de retourner sur
mes pas, tantôt je voulais rester, uniquement pour troubler le
sacrifice. L'enfer me suscitait jusqu'à la pensée de me poignarder
dans l'église et de mêler mes derniers soupirs aux voeux qui
m'arrachaient ma soeur. La supérieure du couvent me fit prévenir qu'on
avait préparé un banc dans le sanctuaire, et elle m'invitait à me
rendre à la cérémonie, qui devait avoir lieu dès le lendemain.
«Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers dix
heures, dans une sorte d'agonie, je me traînai au monastère. Rien ne
peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle; rien
ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.
«Un peuple immense remplissait l'église. On me conduit au banc du
sanctuaire, je me précipite à genoux sans presque savoir où j'étais ni
à quoi j'étais résolu. Déjà le prêtre attendait à l'autel: tout à coup
la grille mystérieuse s'ouvre et Amélie s'avance, parée de toutes les
pompes du monde. Elle était si belle, il y avait sur son visage
quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et
d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu
par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence
s'évanouirent, ma force m'abandonna, je me sentis lié par une main
toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne
trouvai dans mon coeur que de profondes adorations et les gémissements
de l'humilité.
«Amélie se place sous un dais. Le sacrifice commence à la lueur des
flambeaux, au milieu des fleurs et des parfums, qui devaient rendre
l'holocauste agréable. À l'offertoire, le prêtre se dépouilla de ses
ornements, ne conserva qu'une tunique de lin, monta en chaire, et,
dans un discours simple et pathétique, peignit le bonheur de la vierge
qui se consacre au Seigneur. Quand il prononça ces mots: «Elle a paru
comme l'encens qui se consume dans le feu,» un grand calme et des
odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire; on se sentit
comme à l'abri sous les ailes de la colombe mystique, et l'on eût cru
voir les anges descendre sur l'autel et remonter vers les cieux avec
des parfums et des couronnes.
«Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le
sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met à
genoux sur la dernière marche de l'autel. On vient alors me chercher,
pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas
chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me
place à côté du prêtre, pour lui présenter les ciseaux. En ce moment,
je sens renaître mes transports; ma fureur va éclater, quand Amélie,
rappelant son courage, me lance un regard où il y a tant de reproche
et de douleur, que j'en suis atterré. La religion triomphe. Ma soeur
profite de mon trouble; elle avance hardiment la tête. Sa superbe
chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré, une longue robe
d'étamine remplace pour elle les ornements du siècle, sans la rendre
moins touchante; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de
lin, et le voile mystérieux, double symbole de la virginité et de la
religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n'avait paru si
belle. L'oeil de la pénitente était attaché sur la poussière du monde,
et son âme était dans le ciel.
«Cependant Amélie n'avait point encore prononcé ses voeux; et pour
mourir au monde, il fallait qu'elle passât à travers le tombeau. Ma
soeur se couche sur le marbre, on étend sur elle un drap mortuaire,
quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'étole au
cou, le livre à la main, commence l'Office des morts; de jeunes
vierges le continuent. Ô joies de la religion, que vous êtes grandes,
mais que vous êtes terribles! On m'avait contraint de me placer à
genoux, près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus
sort de dessous le voile sépulcral; je m'incline, et ces paroles
épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon
oreille: «Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de
cette couche funèbre et comble de tes biens un frère qui n'a point
partagé ma criminelle passion!»
«À ces mots, échappés du cercueil, l'affreuse vérité m'éclaire, ma
raison s'égare, je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je
presse ma soeur dans mes bras, je m'écrie: «Chaste épouse de
Jésus-Christ, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces
du trépas et les profondeurs de l'éternité, qui te séparent déjà de
ton frère!»
«Ce mouvement, ce cri, ces larmes troublent la cérémonie: le prêtre
s'interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s'agite et
se presse vers l'autel; on m'emporte sans connaissance. Que je sus peu
de gré à ceux qui me rappelèrent au jour! J'appris, en rouvrant les
yeux, que le sacrifice était consommé, et que ma soeur avait été
saisie d'une fièvre ardente. Elle me faisait prier de ne plus
chercher à la voir. Ô misère de ma vie! une soeur craindre de parler à
un frère, et un frère craindre de faire entendre sa voix à une soeur!
Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où des flammes
nous préparent pour la vie céleste, où l'on a tout perdu comme aux
enfers, hors l'espérance.
«On peut trouver des forces dans son âme contre un malheur personnel;
mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre, cela est
tout à fait insupportable. Éclairé sur les maux de ma soeur, je me
figurais ce qu'elle avait dû souffrir. Alors s'expliquèrent pour moi
plusieurs choses que je n'avais pu comprendre; ce mélange de joie et
de tristesse, qu'Amélie avait fait paraître au moment de mon départ
pour mes voyages, le soin qu'elle prit de m'éviter à mon retour, et
cependant cette faiblesse qui l'empêcha si longtemps d'entrer dans un
monastère, sans doute la fille malheureuse s'était flattée de guérir!
Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de
ses biens en ma faveur, avaient apparemment produit cette
correspondance secrète qui servit à me tromper.
«Ô mes amis! je sus donc ce que c'était que de verser des larmes pour
un mal qui n'était point imaginaire! Mes passions si longtemps
indéterminées, se précipitèrent sur cette première proie avec fureur.
Je trouvai même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude
de mon chagrin, et je m'aperçus, avec un secret mouvement de joie, que
la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir.
«J'avais voulu quitter la terre avant l'ordre du Tout-Puissant;
c'était un grand crime: Dieu m'avait envoyé Amélie à la fois pour me
sauver et pour me punir. Ainsi, toute pensée coupable, toute action
criminelle entraîne après elle des désordres et des malheurs. Amélie
me priait de vivre, et je lui devais bien de ne pas aggraver ses maux.
D'ailleurs (chose étrange!) je n'avais plus envie de mourir depuis que
j'étais réellement malheureux. Mon chagrin était devenu une occupation
qui remplissait tous mes moments: tant mon coeur est naturellement
pétri d'ennui et de misère!
«Je pris donc subitement une autre résolution, je me déterminai à
quitter l'Europe et à passer en Amérique.
«Ma soeur avait touché aux portes de la mort; mais Dieu, qui lui
destinait la première palme des vierges lui réservait aussi de mourir
avant moi.
«Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que
les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était donné pour
le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au
baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la dernière nuit à
terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis
que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes
larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute; et au
milieu de la tempête, je distingue les coups de canon d'alarme, mêlés
au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout était
désert, et où l'on n'entendait que le rugissement des flots. Je
m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes,
de l'autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans
les cieux. Une petite lumière paraissait à la fenêtre grillée.
Était-ce toi, ô mon Amélie, qui, prosternée au pied du crucifix,
priais le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère? La tempête
sur les flots, le calme dans ta retraite; des hommes brisés sur des
écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de
l'autre côté du mur d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le
phare immobile du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur,
la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa
vie; d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse
comme l'océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout ce
tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce
ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage
américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de
cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis
s'éloigner pour jamais ma terre natale... Je contemplai longtemps sur
la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les
faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon.»
Comme René achevait de raconter son histoire, il tira un papier de son
sein et le donna au père Souël; puis, se jetant dans les bras de
Chactas, et étouffant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire
de parcourir la lettre qu'il venait de lui remettre.
Elle était de la supérieure de... Elle contenait le récit des derniers
moments de la soeur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son
zèle et de sa charité, en soignant ses compagnes attaquées d'une
maladie contagieuse. Toute la communauté était inconsolable, et l'on y
regardait Amélie comme une sainte. La supérieure ajoutait que, depuis
trente ans qu'elle était à la tête de la maison, elle n'avait jamais
vu de religieuse d'une humeur aussi douce et aussi égale, ni qui fût
plus contente d'avoir quitté les tribulations du monde.
Chactas pressait René dans ses bras; le vieillard pleurait. «Mon
enfant, dit-il à son fils, je voudrais que le père Aubry fût ici: il
tirait du fond de son coeur je ne sais quelle paix qui, en les
calmant, ne semblait cependant point étrangère aux tempêtes; c'était
la lune dans une nuit orageuse: les nuages errants ne peuvent
l'emporter dans leur course; pure et inaltérable, elle s'avance
tranquille au-dessus d'eux. Hélas! pour moi, tout me trouble et
m'entraîne!»
Jusqu'alors le père Souël, sans proférer une parole, avait écouté d'un
air austère l'histoire de René. Il portait en secret un coeur
compatissant, mais il montrait au dehors un caractère inflexible; la
sensibilité du Sachem le fit sortir du silence.
«Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire,
la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de
chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la
société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point,
monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un
jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez
loin. Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt
convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs
néants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de
votre vie sans être forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu,
toute la religion, toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine
tolérable la seule idée de vos chagrins. Votre soeur a expié sa faute;
mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une
épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé
votre âme à son tour. Que faites-vous seul au fond des forêts où vous
consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? Des saints, me
direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts. Ils y étaient avec
leurs larmes, et employaient à éteindre leurs passions le temps que
vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune présomptueux, qui
avez cru que l'homme se peut suffire à lui-même! La solitude est
mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu; elle redouble les
puissances de l'âme, en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour
s'exercer. Quiconque a reçu des forces, doit les consacrer au service
de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il est d'abord puni par
une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment
effroyable.»
Troublé par ces paroles, René releva du sein de Chactas sa tête
humiliée. Le Sachem aveugle se prit à sourire; et ce sourire de la
bouche, qui ne se mariait plus à celui des yeux, avait quelque chose
de mystérieux et de céleste. «Mon fils, dit le vieil amant d'Atala, il
nous parle sévèrement; il corrige et le vieillard et le jeune homme,
et il a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette vie
extraordinaire qui n'est pleine que de soucis; il n'y a de bonheur que
dans les voies communes.
«Un jour le Meschacebé, encore assez près de sa source, se lassa de
n'être qu'un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes,
des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes, il franchit ses rives,
et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit
d'abord de sa puissance; mais voyant que tout devenait désert sur son
passage; qu'il coulait, abandonné dans la solitude; que ses eaux
étaient toujours troublées, il regretta l'humble lit que lui avait
creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les
ruisseaux, jadis modestes compagnons de son paisible cours.»
Chactas cessa de parler, et l'on entendit la voix du _flammant_ qui,
retiré dans les roseaux du Meschacebé, annonçait un orage pour le
milieu du jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes:
René marchait en silence entre le missionnaire qui priait Dieu, et le
Sachem aveugle qui cherchait sa route. On dit que, pressé par les deux
vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le
bonheur. Il périt peu de temps après avec Chactas et le père Souël,
dans le massacre des Français et des Natchez à la Louisiane. On montre
encore un rocher où il allait s'asseoir au soleil couchant.