XXXII

Un matin il trouva une lettre d'Amélie sur son lit. C'est un éternel

adieu. Elle lui déclare sa résolution bien arrêtée de se consacrer à

Dieu dans un couvent.

Il lui écrit à Brest, il court l'y chercher s'il en est temps encore.

Il voit en passant le château vendu de son père.

«Mon père ne l'habitait plus; j'arrivai au château par la longue

avenue de sapins; je traversai les cours désertes; je m'arrêtai à

regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées; le chardon qui

croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des

portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si souvent mon père et

ses fidèles serviteurs. Les marches étaient déjà couvertes de mousse;

le violier jaune croissait entre leurs pierres déjointes et

tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes.

J'hésitais à franchir le seuil; cet homme s'écria: «Hé bien!

allez-vous faire comme cette étrangère qui vint ici il y a quelques

jours? Quand ce fut pour entrer, elle s'évanouit, et je fus obligé de

la reporter à sa voiture.» Il me fut aisé de reconnaître l'_étrangère_

qui, comme moi, était venue chercher dans ces lieux des pleurs et des

souvenirs!

«Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de

mes ancêtres. Je parcourus les appartements sonores où l'on

n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine

éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre les volets fermés;

je visitai celle où ma mère avait perdu la vie en me mettant au monde,

celle où se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans mon

berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes premiers voeux dans

le sein d'une soeur. Partout les salles étaient détendues, et

l'araignée filait sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis

précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas, sans oser

tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, les

moments que les frères et les soeurs passent dans leurs jeunes années,

réunis sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est

que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine

le fils connaît-il le père, le père le fils, le frère la soeur, la

soeur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui; il n'en

est pas ainsi des enfants des hommes!

«En arrivant à B..., je me fis conduire au couvent, je demandai à

parler à ma soeur. On me dit qu'elle ne recevait personne. Je lui

écrivis; elle me répondit que, sur le point de se consacrer à Dieu, il

ne lui était pas permis de donner une pensée au monde; que, si je

l'aimais, j'éviterais de l'accabler de ma douleur. Elle ajoutait:

«Cependant, si votre projet est de paraître à l'autel le jour de ma

profession, daignez m'y servir de père; ce rôle est le seul digne de

votre courage, le seul qui convienne à notre amitié et à mon repos.»

«Cette froide fermeté, qu'on opposait à l'ardeur de mon amitié me

jeta dans de violents transports. Tantôt j'étais près de retourner sur

mes pas, tantôt je voulais rester, uniquement pour troubler le

sacrifice. L'enfer me suscitait jusqu'à la pensée de me poignarder

dans l'église et de mêler mes derniers soupirs aux voeux qui

m'arrachaient ma soeur. La supérieure du couvent me fit prévenir qu'on

avait préparé un banc dans le sanctuaire, et elle m'invitait à me

rendre à la cérémonie, qui devait avoir lieu dès le lendemain.

«Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers dix

heures, dans une sorte d'agonie, je me traînai au monastère. Rien ne

peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle; rien

ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.

«Un peuple immense remplissait l'église. On me conduit au banc du

sanctuaire, je me précipite à genoux sans presque savoir où j'étais ni

à quoi j'étais résolu. Déjà le prêtre attendait à l'autel: tout à coup

la grille mystérieuse s'ouvre et Amélie s'avance, parée de toutes les

pompes du monde. Elle était si belle, il y avait sur son visage

quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et

d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu

par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence

s'évanouirent, ma force m'abandonna, je me sentis lié par une main

toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne

trouvai dans mon coeur que de profondes adorations et les gémissements

de l'humilité.

«Amélie se place sous un dais. Le sacrifice commence à la lueur des

flambeaux, au milieu des fleurs et des parfums, qui devaient rendre

l'holocauste agréable. À l'offertoire, le prêtre se dépouilla de ses

ornements, ne conserva qu'une tunique de lin, monta en chaire, et,

dans un discours simple et pathétique, peignit le bonheur de la vierge

qui se consacre au Seigneur. Quand il prononça ces mots: «Elle a paru

comme l'encens qui se consume dans le feu,» un grand calme et des

odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire; on se sentit

comme à l'abri sous les ailes de la colombe mystique, et l'on eût cru

voir les anges descendre sur l'autel et remonter vers les cieux avec

des parfums et des couronnes.

«Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le

sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met à

genoux sur la dernière marche de l'autel. On vient alors me chercher,

pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas

chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me

place à côté du prêtre, pour lui présenter les ciseaux. En ce moment,

je sens renaître mes transports; ma fureur va éclater, quand Amélie,

rappelant son courage, me lance un regard où il y a tant de reproche

et de douleur, que j'en suis atterré. La religion triomphe. Ma soeur

profite de mon trouble; elle avance hardiment la tête. Sa superbe

chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré, une longue robe

d'étamine remplace pour elle les ornements du siècle, sans la rendre

moins touchante; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de

lin, et le voile mystérieux, double symbole de la virginité et de la

religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n'avait paru si

belle. L'oeil de la pénitente était attaché sur la poussière du monde,

et son âme était dans le ciel.

«Cependant Amélie n'avait point encore prononcé ses voeux; et pour

mourir au monde, il fallait qu'elle passât à travers le tombeau. Ma

soeur se couche sur le marbre, on étend sur elle un drap mortuaire,

quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'étole au

cou, le livre à la main, commence l'Office des morts; de jeunes

vierges le continuent. Ô joies de la religion, que vous êtes grandes,

mais que vous êtes terribles! On m'avait contraint de me placer à

genoux, près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus

sort de dessous le voile sépulcral; je m'incline, et ces paroles

épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon

oreille: «Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de

cette couche funèbre et comble de tes biens un frère qui n'a point

partagé ma criminelle passion!»

«À ces mots, échappés du cercueil, l'affreuse vérité m'éclaire, ma

raison s'égare, je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je

presse ma soeur dans mes bras, je m'écrie: «Chaste épouse de

Jésus-Christ, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces

du trépas et les profondeurs de l'éternité, qui te séparent déjà de

ton frère!»

«Ce mouvement, ce cri, ces larmes troublent la cérémonie: le prêtre

s'interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s'agite et

se presse vers l'autel; on m'emporte sans connaissance. Que je sus peu

de gré à ceux qui me rappelèrent au jour! J'appris, en rouvrant les

yeux, que le sacrifice était consommé, et que ma soeur avait été

saisie d'une fièvre ardente. Elle me faisait prier de ne plus

chercher à la voir. Ô misère de ma vie! une soeur craindre de parler à

un frère, et un frère craindre de faire entendre sa voix à une soeur!

Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où des flammes

nous préparent pour la vie céleste, où l'on a tout perdu comme aux

enfers, hors l'espérance.

«On peut trouver des forces dans son âme contre un malheur personnel;

mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre, cela est

tout à fait insupportable. Éclairé sur les maux de ma soeur, je me

figurais ce qu'elle avait dû souffrir. Alors s'expliquèrent pour moi

plusieurs choses que je n'avais pu comprendre; ce mélange de joie et

de tristesse, qu'Amélie avait fait paraître au moment de mon départ

pour mes voyages, le soin qu'elle prit de m'éviter à mon retour, et

cependant cette faiblesse qui l'empêcha si longtemps d'entrer dans un

monastère, sans doute la fille malheureuse s'était flattée de guérir!

Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de

ses biens en ma faveur, avaient apparemment produit cette

correspondance secrète qui servit à me tromper.

«Ô mes amis! je sus donc ce que c'était que de verser des larmes pour

un mal qui n'était point imaginaire! Mes passions si longtemps

indéterminées, se précipitèrent sur cette première proie avec fureur.

Je trouvai même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude

de mon chagrin, et je m'aperçus, avec un secret mouvement de joie, que

la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir.

«J'avais voulu quitter la terre avant l'ordre du Tout-Puissant;

c'était un grand crime: Dieu m'avait envoyé Amélie à la fois pour me

sauver et pour me punir. Ainsi, toute pensée coupable, toute action

criminelle entraîne après elle des désordres et des malheurs. Amélie

me priait de vivre, et je lui devais bien de ne pas aggraver ses maux.

D'ailleurs (chose étrange!) je n'avais plus envie de mourir depuis que

j'étais réellement malheureux. Mon chagrin était devenu une occupation

qui remplissait tous mes moments: tant mon coeur est naturellement

pétri d'ennui et de misère!

«Je pris donc subitement une autre résolution, je me déterminai à

quitter l'Europe et à passer en Amérique.

«Ma soeur avait touché aux portes de la mort; mais Dieu, qui lui

destinait la première palme des vierges lui réservait aussi de mourir

avant moi.

«Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que

les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était donné pour

le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au

baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la dernière nuit à

terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis

que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes

larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute; et au

milieu de la tempête, je distingue les coups de canon d'alarme, mêlés

au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout était

désert, et où l'on n'entendait que le rugissement des flots. Je

m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes,

de l'autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans

les cieux. Une petite lumière paraissait à la fenêtre grillée.

Était-ce toi, ô mon Amélie, qui, prosternée au pied du crucifix,

priais le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère? La tempête

sur les flots, le calme dans ta retraite; des hommes brisés sur des

écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de

l'autre côté du mur d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le

phare immobile du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur,

la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa

vie; d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse

comme l'océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout ce

tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce

ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage

américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de

cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je vis

s'éloigner pour jamais ma terre natale... Je contemplai longtemps sur

la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les

faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon.»

Comme René achevait de raconter son histoire, il tira un papier de son

sein et le donna au père Souël; puis, se jetant dans les bras de

Chactas, et étouffant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire

de parcourir la lettre qu'il venait de lui remettre.

Elle était de la supérieure de... Elle contenait le récit des derniers

moments de la soeur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son

zèle et de sa charité, en soignant ses compagnes attaquées d'une

maladie contagieuse. Toute la communauté était inconsolable, et l'on y

regardait Amélie comme une sainte. La supérieure ajoutait que, depuis

trente ans qu'elle était à la tête de la maison, elle n'avait jamais

vu de religieuse d'une humeur aussi douce et aussi égale, ni qui fût

plus contente d'avoir quitté les tribulations du monde.

Chactas pressait René dans ses bras; le vieillard pleurait. «Mon

enfant, dit-il à son fils, je voudrais que le père Aubry fût ici: il

tirait du fond de son coeur je ne sais quelle paix qui, en les

calmant, ne semblait cependant point étrangère aux tempêtes; c'était

la lune dans une nuit orageuse: les nuages errants ne peuvent

l'emporter dans leur course; pure et inaltérable, elle s'avance

tranquille au-dessus d'eux. Hélas! pour moi, tout me trouble et

m'entraîne!»

Jusqu'alors le père Souël, sans proférer une parole, avait écouté d'un

air austère l'histoire de René. Il portait en secret un coeur

compatissant, mais il montrait au dehors un caractère inflexible; la

sensibilité du Sachem le fit sortir du silence.

«Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire,

la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de

chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la

société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point,

monsieur, un homme supérieur, parce qu'on aperçoit le monde sous un

jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez

loin. Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt

convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs

néants. Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de

votre vie sans être forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu,

toute la religion, toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine

tolérable la seule idée de vos chagrins. Votre soeur a expié sa faute;

mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une

épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé

votre âme à son tour. Que faites-vous seul au fond des forêts où vous

consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? Des saints, me

direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts. Ils y étaient avec

leurs larmes, et employaient à éteindre leurs passions le temps que

vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune présomptueux, qui

avez cru que l'homme se peut suffire à lui-même! La solitude est

mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu; elle redouble les

puissances de l'âme, en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour

s'exercer. Quiconque a reçu des forces, doit les consacrer au service

de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il est d'abord puni par

une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment

effroyable.»

Troublé par ces paroles, René releva du sein de Chactas sa tête

humiliée. Le Sachem aveugle se prit à sourire; et ce sourire de la

bouche, qui ne se mariait plus à celui des yeux, avait quelque chose

de mystérieux et de céleste. «Mon fils, dit le vieil amant d'Atala, il

nous parle sévèrement; il corrige et le vieillard et le jeune homme,

et il a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette vie

extraordinaire qui n'est pleine que de soucis; il n'y a de bonheur que

dans les voies communes.

«Un jour le Meschacebé, encore assez près de sa source, se lassa de

n'être qu'un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes,

des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes, il franchit ses rives,

et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit

d'abord de sa puissance; mais voyant que tout devenait désert sur son

passage; qu'il coulait, abandonné dans la solitude; que ses eaux

étaient toujours troublées, il regretta l'humble lit que lui avait

creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les

ruisseaux, jadis modestes compagnons de son paisible cours.»

Chactas cessa de parler, et l'on entendit la voix du _flammant_ qui,

retiré dans les roseaux du Meschacebé, annonçait un orage pour le

milieu du jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes:

René marchait en silence entre le missionnaire qui priait Dieu, et le

Sachem aveugle qui cherchait sa route. On dit que, pressé par les deux

vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le

bonheur. Il périt peu de temps après avec Chactas et le père Souël,

dans le massacre des Français et des Natchez à la Louisiane. On montre

encore un rocher où il allait s'asseoir au soleil couchant.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 110 / 112 题