_Silent terræ_, le monde se tut d'étonnement et d'admiration en
lisant.
Un seul homme était capable de comprendre et de sentir: il avait fait
mieux; c'était un vieillard, Bernardin de Saint-Pierre!
Chactas commence son récit: Il est bien vieux, il a soixante-treize
ans:
«À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges, et
trois neiges de plus, que ma mère me mit au monde sur les bords du
Meschacebé.»
Il raconte à René la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne
comptait encore que _dix-sept chutes de feuilles_. Son père, le
guerrier Outalissi, de la nation des Natchez alliée aux Espagnols, l'a
emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des
Florides. Son père a succombé dans le combat, et lui, resté sans
protecteur à la ville de Saint-Augustin, il courait risque d'être
enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez,
s'intéresse à lui, l'adopte et essaye de l'apprivoiser à la vie
civilisée. Mais après avoir passé _trente lunes_ à Saint-Augustin,
Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités:
«Je dépérissais à vue d'oeil: tantôt je demeurais immobile pendant des
heures à contempler la cime des lointaines forêts; tantôt on me
trouvait assis au bord d'un fleuve que je regardais tristement couler.
Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et
mon âme était tout entière à la solitude.»
Un matin, il revêt ses habits de sauvage et va se présenter à Lopez,
l'arc et les flèches à la main, en déclarant qu'il veut reprendre sa
vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un
parti de Muscogulges et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec
la bravade propre aux Sauvages, son origine et sa nation:
«Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont
enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.»
Le chef ennemi Simaghan lui dit:
«Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi; tu seras
brûlé au grand village.»
«Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les premiers
jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son
allié le Siminole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa
démarche est légère, son abord ouvert et serein, il parle beaucoup et
avec volubilité; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne
peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse: comme les vieux
oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux
airs nouveaux de leur jeune postérité.
«Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse
une piété tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnaient sur
ma mère, sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si
l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des
érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits
oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon
coeur: elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes
songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé
d'aimer.»
Cependant Atala apparaît pour la première fois à Chactas:
«Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord
d'une forêt, j'étais assis auprès du _feu de la guerre_ avec le
chasseur commis à ma garde. Tout à coup j'entendis le murmure d'un
vêtement sur l'herbe, et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes
côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu un
petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement
belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et
de passionné dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela
des grâces plus tendres; une extrême sensibilité, unie à une
mélancolie profonde, respirait dans ses regards....»