Cette lettre l'attendrit; il crut y entendre une voix du ciel. Par
quelle bouche Dieu parlerait-il au fils si ce n'est par celle de sa
mère morte? Il revint à Dieu, et, malgré un scepticisme quelquefois
renaissant, il essaya de persévérer.
C'est dans ces dispositions qu'il se résolut d'écrire et de faire
paraître _Atala_, en attendant le _Génie du Christianisme_, qu'il
achevait.
«Je ne sais, disait-il, si le public goûtera cette histoire qui sort
de toutes les routes connues, et qui présente une nature et des moeurs
tout à fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans
_Atala_. C'est une sorte de poëme, moitié descriptif, moitié
dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent
et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de
l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion.
J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques; il est
divisé en _Prologue_, _Récit_ et _Épilogue_. Les principales parties
du récit prennent une dénomination, comme _les Chasseurs_, _les
Laboureurs_, etc; c'était ainsi que, dans les premiers siècles de la
Grèce, les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de
_l'Iliade_ et de _l'Odyssée_.
«Je dirai encore, écrivait M. de Chateaubriand dans sa Préface
d'_Atala_, je dirai que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de
larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme
tant d'autres, par M. de Voltaire, que _les bons ouvrages sont ceux
qui font le plus pleurer_. Il y a tel drame dont personne ne voudrait
être l'auteur, et qui déchire le coeur bien autrement que _l'Enéide_.
On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture.
Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il
faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.» C'est Priam
disant à Achille: «Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la
main qui a tué mes fils.» C'est Joseph s'écriant: «Je suis Joseph
votre frère que vous avez vendu pour l'Égypte.» Voilà les seules
larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre et en attendrir les
sons. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs
traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret
dessein de s'embellir.»