XVI

Fontanes ne s'y trompa pas.

Quels étaient les amis de France qui eurent sur lui tout d'abord une

influence si directe et si heureuse?

M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre ami, Fontanes;

cet ami était intimement lié avec M. Joubert; M. Joubert l'était avec

madame de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'il

nous a si bien fait connaître. L'initiation entre eux tous fut

prompte et vive, la petite société de la Rue-Neuve-du-Luxembourg

naquit à l'instant dans toute sa grâce.

Il y avait à cette époque (1800-1803) divers salons renaissants, les

cercles brillants du jour, ceux de madame de Staël, de madame

Récamier, de madame Joseph Bonaparte, des reines du moment, non pas

toutes éphémères, quelques-unes depuis immortelles! Il y avait des

cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le

dix-huitième siècle, le salon de madame Suard, le salon de madame

d'Houdetot: les gens de lettres y dominaient, et les philosophes. Il

allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de

l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse

de Poix; si aristocratique qu'il fût, c'était pourtant le plus simple,

le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j'ai nommés: on y

revenait à la simplicité de ton par l'extrême bon goût. Mais le petit

salon de madame de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre,

fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque

soir, offrait tout alors: c'était la jeunesse, la liberté, le

mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le passé et le réconciliant

avec l'avenir.

Tandis que le jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son

oeuvre sous l'oeil de ses amis, il débuta dans la publicité en

brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre madame

de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du

moment.

M. de Fontanes, dans des articles du _Mercure_ qui avaient fait éclat,

avait critiqué et raillé l'ouvrage de madame de Staël sur la

_Littérature_. Celle-ci crut devoir, en tête de la seconde édition de

son ouvrage, répondre quelques mots à cette critique légère et

cavalière qui prétendait trancher toute la question de la

perfectibilité par les vers du _Mondain_. M. de Chateaubriand

s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes,

lequel n'avait guère besoin d'aide, et aurait eu besoin plutôt de

modérateur: dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public,

et qui fut en effet imprimée dans le _Mercure_, il prit à partie la

doctrine de la _perfectibilité_ en se déclarant hautement l'adversaire

de la philosophie. Sa Lettre était signée l'_Auteur du Génie du

Christianisme_.

Ce dernier ouvrage, très-annoncé à l'avance, était déjà connu sous ce

titre avant de paraître. J'ai regret de le dire, mais l'homme de parti

se montre à chaque ligne dans cette Lettre.

Nous n'avons plus affaire à ce jeune et sincère désabusé qui a écrit

l'_Essai_ en toute rêverie et en toute indépendance, y disant des

vérités à tout le monde et à lui-même, et ne se tenant inféodé à

aucune cause: ici il se pose, il a un but, et le rôle est commencé.

«Néophyte à cette époque, a-t-on dit spirituellement, il avait

quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque

chose qu'on pût appeler la fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je

l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: «Vous n'ignorez pas que

ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme madame de Staël

la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent

_à nous autres gens religieux_, ils disent que nous n'avons pas la

tête forte... On m'appellera _Capucin_, mais vous savez que Diderot

aimait fort les Capucins...»

Il parle à tout propos de sa _solitude_; il se donne encore pour

_solitaire_ et même pour _sauvage_, mais on sent qu'il ne l'est plus.

Il y a même des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent

singuliers à force de personnalité blessante et de maligne

insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une

femme.

«En amour, disait-il ironiquement, madame de Staël a commenté

_Phèdre_: ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du

scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte...»

Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque madame de

Staël commençait à encourir la défaveur ou du moins le déplaisir

marqué de celui qui devenait le maître?

Fontanes, _l'homme aux habiles pressentiments_, pouvait deviner ces

choses et n'en pas moins pousser sa pointe: il avait ses éperons à

gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde; et d'ailleurs, sans

chercher tant d'explications, il suivait son instinct de critique en

même temps que d'homme du monde, très-décidé à n'aimer les femmes que

quand elles étaient moins viriles que cela. Mais il n'était pas de la

générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main en cette affaire

et de se tourner du premier jour contre celle que la célébrité

n'allait pas garantir de la persécution. Enfin il fut homme de parti,

c'est tout dire.

Dans la Préface d'_Atala_ qui parut peu après cette Lettre d'attaque,

l'auteur consignait à la fin une sorte de rétractation, mais dont les

termes mêmes laissent à désirer.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 92 / 112 题