XV

Chateaubriand écoutait en silence; il fut convaincu, il retira son

_Essai_ de chez les libraires.

Il se lia avec Fontanes, et il écrivit le _Génie du Christianisme_,

préambule éloquent et passionné à la restauration religieuse. En

l'écrivant, il savait assez que c'était la plus haute adulation qu'il

pût adresser au restaurateur du vieux monde, qui pétrissait dans ses

mains un monde nouveau.

Fontanes amena son jeune ami au futur empereur; c'était lui amener,

dans un même homme, l'imagination de la jeunesse et des femmes, la

religion et la pitié de la France: les trois prestiges de tout pouvoir

nouveau. La figure et les manières du jeune homme plurent au futur

souverain de l'empire.

Chateaubriand, que je n'ai connu que vieux, était alors dans le

modeste éclat de sa jeunesse. Son front était penché comme sous une

pensée méditative; ses traits étaient fins, comme ils sont restés

depuis, mais nobles et francs; son expression profonde sans double

entente, son oeil intelligent mais sincère. Il abordait un homme

quelconque de plain-pied; son tact merveilleux le plaçait juste dans

l'attitude, ni trop haut ni trop bas; on voyait qu'il rendait tout ce

qu'il devait rendre à son puissant interlocuteur, mais qu'il se

sentait devant lui digne d'être regardé et respecté à son tour. Mais

il n'y avait alors aucun orgueil déplacé dans sa physionomie. Il

regardait la gloire avec assurance, en homme qui en connaissait le

prix et qui savait qu'on la regarderait bientôt sur son propre front.

Il était petit de taille comme le grand homme du siècle, un peu

penché sur l'épaule gauche; mais la grâce sévère du visage rachetait

cette imperfection qui s'accrut avec les années.

Il parut plaire à Bonaparte, peu habitué à un coup d'oeil d'égal à

égal.

Telle fut sa première entrevue.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 91 / 112 题