M. de Fontanes était un littérateur d'un talent réel et hardi. Il
avait contesté aux révolutionnaires non-seulement leurs excès, mais
leurs principes.
Émigré à Genève pendant la Terreur, il avait conservé de cette époque
une antipathie qu'il ne cherchait point à déguiser. Lié avec André
Chénier, la dernière victime de Robespierre, et avec quelques hommes
alors modérés du parti thermidorien, il accueillit Chateaubriand
comme un élève que l'Angleterre lui renvoyait pour le consoler de tant
de pertes.
Les premières lectures qu'il entendit de l'auteur d'_Atala_ lui
révélèrent un monde nouveau. Il fut atterré d'enthousiasme comme
Horace la première fois qu'il entendit Virgile à la table d'Auguste,
après les proscriptions de Rome. Cette admiration désintéressée fait
le plus grand éloge du caractère de M. de Fontanes.
Il faut être très-grand pour proclamer la grandeur d'un rival; il
reconnut tout de suite, dans l'_Essai sur les Révolutions_, le germe
d'un talent informe, mais magistral.
--Laissez cela, dit-il à son jeune disciple, vous portez secours au
vainqueur, faites le contraire pour être juste et surtout pour être
applaudi. Le monde a soif de justice; l'engouement nécessaire à toute
vérité en Europe passe enfin du côté des persécutés. Allez au-devant
de lui, vous serez plus vrai et surtout vous serez plus fort; la
Providence vous a doué des magnificences du talent; consacrez-les aux
larmes et aux dieux de la patrie; soyez le grand prêtre du passé; le
monde vous attend et l'esprit nouveau se tournera vers vous comme le
pieux regret qui embrasse passionnément une ombre. Vous avez ce
bonheur, que les trois quarts de la France et de l'Europe vous
devancent dans la voie des expiations et qu'un héros vous précède;
vous ne pouvez douter que Bonaparte ne veuille s'allier à la religion
tôt ou tard, pour rendre au peuple l'obéissance et pour mettre sous la
sanction du Dieu des armées l'autorité dont il s'empare. Vous lui
plairez donc et, s'il n'ose encore vous le dire, il vous le prouvera
par ses faveurs.