Il avait employé son temps à la fréquentation de quelques émigrés
comme lui et à la rédaction d'une oeuvre sérieuse inspirée par la
Révolution française et intitulée _Essai sur les Révolutions_; c'était
un tâtonnement de son génie. Il ne savait pas bien ce qu'il voulait
écrire: une théorie du scepticisme où il y a de tout ce qui fermente
dans la tête d'un homme; le dé jeté à la tête de tous les partis.
Cela n'était ni chrétien ni impie. C'était souvent beau de forme et
très-aventuré de fond. Cela pouvait servir de base à un écrivain, mais
nullement à un philosophe.
À peine eut-il terminé ce livre, qu'il l'apporta à Paris et le
communiqua à quelques amis de son premier temps, les uns mûris par les
vicissitudes de la Révolution; les autres restés jeunes parmi tant de
tombeaux. Les uns et les autres lui déconseillèrent cette publication
qui allait l'engager avec les morts de la Révolution. Il fallait
prendre garde: c'était un de ces moments où l'on ne s'engage pas
impunément.
Bonaparte venait d'apparaître et d'hériter de tout le monde. On était
las d'anarchie; il venait de rentrer d'Égypte et de tenter le 18
Brumaire à demi réussi. Son parti était composé des dégoûts de tout le
monde; de là à une puissante réaction contre tous les partis il n'y
avait pas loin.
La Révolution sérieuse, dont la France était incapable, devait aboutir
à la monarchie; l'armée, enorgueillie de ses victoires et lasse
d'attendre, allait transférer l'empire à un de ses chefs.
La France réunit toutes ses mains en une pour applaudir. Les
courtisans, comme à l'ordinaire, donnèrent le signal.
Il fallait des doctrines au nouveau régime, ils les firent. C'est
alors que la Providence, complice, fit signe à Chateaubriand. Il
venait de rentrer. Un autre courtisan en fut l'interprète: c'était M.
de Fontanes.