Mathieu de Montmorency n'avait aucune ambition qui ne fût digne de son
nom, de son caractère et de sa race. Excepté un rôle héroïque, il n'y
avait point de rôle pour lui dans ce monde indécis. Il avait chez
madame de Staël, à Coppet, deux charmes qui le retenaient: celui de
madame de Staël elle-même, à laquelle il était dévoué depuis qu'il
l'avait connue chez son père, M. Necker, et pendant les tempêtes de
1789; celui de madame Récamier, amie de madame de Staël et à laquelle
il se consacrait avec une vertu que désavouerait l'amour, mais qui
lui ressemblait trop pour être désintéressée.
Nous avons vu qu'après la Terreur il s'était résigné à la dévotion.
C'était le moment où madame Récamier, à seize ans, sous le Directoire,
apparaissait dans le monde comme un piége de beauté qui devait tenter
tous les jeunes hommes. Mathieu de Montmorency, qui vivait alors
séparé de sa femme, la vit et s'enthousiasma pour cette incomparable
et énigmatique beauté d'un amour qu'il se déguisa à lui-même sous
l'apparence d'une passion innocente, parce qu'elle lui semblait
immatérielle. Il se la déguisa mieux encore en se la cachant sous les
formes de l'amour de Dieu, amour vertueux et mystique qu'il s'efforça
de communiquer à madame Récamier, pour préserver l'innocence de la
femme et, à son insu, sa propre jalousie, contre les dangers du monde.
Sa correspondance avec madame Récamier, que nous avons lue, laisse peu
de doute à cet égard; elle laisse même une impression pénible à la
franchise d'un homme de bien amoureux, elle ressemble trop à un sermon
perpétuel où le prédicateur prêche plus pour lui-même que pour Dieu.
Mais l'amour prend tous les masques innocemment, même celui de la
vertu: c'est toujours l'amour.