II

Le duc de Montmorency, ayant entendu parler de moi avec les illusions

de l'amitié, vint lui-même, avec une prévenance extrême, au-devant de

ma timidité. M. de Genoude était avec lui. Je fus saisi et séduit au

premier regard. Il n'avait du grand seigneur que les grâces. Je le

retrouve tout entier dans le beau portrait de Gérard, qu'il avait

légué à madame Récamier, son amie, avec la clause qu'elle me le

léguerait elle-même en mourant, si je devais survivre à cette aimable

et charmante femme. Elle me le légua, en effet, et je n'en ai pas

encore été dépouillé par mon infortune.

Il a, dans cette image, l'air d'éternelle jeunesse qu'il avait dans

ses plus beaux jours; sa physionomie le nomme. Ses cheveux, d'un blond

tendre, ont gardé les inflexions du premier âge autour d'un front de

vingt-cinq ans; ils jettent une ombre légère et mobile sur sa figure.

Ses yeux, grands et bleus, laissent lire jusqu'au fond de son âme. Une

teinte rosée relève la délicate blancheur de sa peau. Son nez est

court; ses narines, bien accentuées et frémissantes, respirent la

bravoure martiale des petits-fils des héros; sa bouche, parfaitement

modelée, a l'élégance et les contours d'une bouche de femme; on n'y

sent rien de l'enthousiasme révolutionnaire que l'abbé Sieyès lui

avait inspiré. Les contours du visage sont élégants, mais fermes; on

voit que l'homme serait bien mort pour une noble cause. On ne peut

détacher le regard du portrait; on croit entendre sa voix douce et

prévenante qui vous parle; il n'a rien à cacher; son timbre, juste et

franc, sonne la sincérité avec le mot. Tel il est, tel il était. Je me

figure l'entendre autant que le revoir.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 74 / 112 题