Le duc de Montmorency, ayant entendu parler de moi avec les illusions
de l'amitié, vint lui-même, avec une prévenance extrême, au-devant de
ma timidité. M. de Genoude était avec lui. Je fus saisi et séduit au
premier regard. Il n'avait du grand seigneur que les grâces. Je le
retrouve tout entier dans le beau portrait de Gérard, qu'il avait
légué à madame Récamier, son amie, avec la clause qu'elle me le
léguerait elle-même en mourant, si je devais survivre à cette aimable
et charmante femme. Elle me le légua, en effet, et je n'en ai pas
encore été dépouillé par mon infortune.
Il a, dans cette image, l'air d'éternelle jeunesse qu'il avait dans
ses plus beaux jours; sa physionomie le nomme. Ses cheveux, d'un blond
tendre, ont gardé les inflexions du premier âge autour d'un front de
vingt-cinq ans; ils jettent une ombre légère et mobile sur sa figure.
Ses yeux, grands et bleus, laissent lire jusqu'au fond de son âme. Une
teinte rosée relève la délicate blancheur de sa peau. Son nez est
court; ses narines, bien accentuées et frémissantes, respirent la
bravoure martiale des petits-fils des héros; sa bouche, parfaitement
modelée, a l'élégance et les contours d'une bouche de femme; on n'y
sent rien de l'enthousiasme révolutionnaire que l'abbé Sieyès lui
avait inspiré. Les contours du visage sont élégants, mais fermes; on
voit que l'homme serait bien mort pour une noble cause. On ne peut
détacher le regard du portrait; on croit entendre sa voix douce et
prévenante qui vous parle; il n'a rien à cacher; son timbre, juste et
franc, sonne la sincérité avec le mot. Tel il est, tel il était. Je me
figure l'entendre autant que le revoir.