En 1814, Mathieu de Montmorency et son cousin le duc de
Laval-Montmorency, amoureux aussi de madame Récamier, mais plus franc
et moins sophistique que son cousin, saluèrent la chute de Bonaparte
et le retour des Bourbons.
La duchesse d'Angoulême le choisit pour son chevalier d'honneur. Les
Bourbons pardonnèrent tout à ce beau nom et à ce repentir attristé par
tant de vertu. Il devint le modèle de l'aristocratie française. Ce
fut alors qu'il désira me connaître, et dès qu'il me connut, sa
curiosité bienveillante devint la plus honorable amitié. Il me mena
quelquefois chez sa fille, devenue la femme du fils du duc de
Doudeauville, et qui habitait alors la maison champêtre retirée de la
vallée aux Loups, achetée, par complaisance, des dépouilles de M. de
Chateaubriand. L'affection de M. de Montmorency pour moi m'y valait
l'accueil le plus distingué. Je jouissais de fouler ces gazons semés
autrefois par un grand homme et possédés aujourd'hui par le plus
vertueux des hommes. Ces deux grandeurs m'éblouissaient; j'admirais
l'une, je respectais et je chérissais l'autre.
M. de Montmorency prévoyait le jour où l'attachement de la cour, fière
de l'estime universelle dont il jouissait, lui offrirait le ministère
des affaires étrangères, que la considération de l'Europe l'engagerait
à accepter pour être utile à la France. «Le premier acte ministériel
que je signerai, ce sera la nomination de Lamartine au poste de
ministre à l'étranger,» disait-il souvent à ses amis et aux miens.
J'étais heureux de ma résidence à Naples. Nullement pressé
d'avancement, je lui écrivais sans jamais lui parler de mon ambition.
Il était devenu ministre, le congrès de Vérone l'occupait; M. de
Chateaubriand, qui s'ennuyait à Londres et qui pensait déjà, de
concert avec M. de Vitrole, à remplacer M. de Montmorency au
ministère, parvint à se faire nommer plénipotentiaire à Vérone. Il
plut à l'empereur de Russie et prémédita avec lui la guerre d'Espagne.
Revenu à Paris, M. de Chateaubriand prit la place de son ami; cette
ingratitude, qui avait l'air d'une perfidie, offensa toutes les âmes
délicates. M. de Montmorency seul se montra impassible et crut devoir,
par charité chrétienne, déguiser sa peine en feignant de ne pas sentir
l'amertume que lui inspirait la conduite de M. de Chateaubriand. Étant
en congé dans ce moment à Paris, j'essayai de lui en parler, mais il
refusa de me répondre et je compris qu'il ne voulait pas qu'un seul
mot de lui pût aggraver les torts de son ancien ami. Quelque temps
après, Charles X nomma M. de Montmorency gouverneur du duc de
Bordeaux, emploi qui lui convenait parfaitement, qui honorait son
royalisme et qui unissait dans sa personne la fidélité aux Bourbons et
la haute intelligence de la Charte.
Ce fut dans ces hautes fonctions que la mort le surprit et parut
mettre le sceau à la sainteté de sa vie. Pendant la semaine sainte,
étant allé entendre la messe à sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin, il
inclina la tête à l'élévation et ne la releva plus. On s'aperçut
qu'il était mort dans l'acte le plus fervent de sa piété. Ainsi finit
cet homme de bien, qui ne laissa que des respects et des regrets sur
cette terre. Ceux qui l'ont connu, comme moi, le regretteront et le
respecteront doublement, car ses vertus et ses qualités privées
dépassaient immensément ses qualités et ses vertus publiques. C'était
un homme que Dieu seul pouvait juger, car il n'avait agi que pour lui.