IV

Une autre aile du château était occupée par une chapelle vaste,

décorée, desservie par des aumôniers, et dont on sentait que le duc

faisait ou comptait faire la pièce principale de son palais. Les

autels et tableaux, les décorations de tout genre la surchargeaient de

luxe pieux. C'était vraiment la chapelle privée d'un futur cardinal.

La vie de château, à la Roche-Guyon, avait quelque chose d'un

séminaire. La salle à manger et les salons étaient remplis de jeunes

ecclésiastiques ou aspirant à le devenir, pleins de mérite, dont

quelques-uns, tels que les évêques de Perpignan et d'Orléans, n'ont

pas depuis trompé les augures. J'étais peu à ma place dans cette

société; mais le duc et ses commensaux me traitaient en poëte qui voit

tout sans participer à rien. Je fus prié de faire quelques vers sur le

château, et j'écrivis la Méditation intitulée _La Roche-Guyon_. J'en

laissai en partant le manuscrit au château. Mais je me hâtai de

revenir à Paris avec le duc et Genoude, pour retrouver la charmante

princesse romaine que j'avais laissée malgré moi, et que je ne pouvais

oublier. Je me souviens même qu'en route, entendant mes compagnons de

voyage vanter les douceurs de la dévotion, je convins avec eux qu'elle

avait ses charmes, quand elle était ardente et sincère, mais que

l'amour pour une beauté accomplie me paraissait une dévotion des sens

à laquelle je ne pouvais rien comparer sans me mentir à moi-même. On

me traita de profane, on sourit et on parla d'autre chose.

Voilà comment commencèrent mes relations avec le duc de Rohan.

V

Je continuai ensuite à avoir une véritable amitié pour lui, et lui

pour moi. Quand mes oeuvres parurent en livre, il contribua beaucoup à

les répandre: la diversité de nos vocations nous sépara plus tard, il

était entré au séminaire et moi dans le monde des affaires.

En 1829, l'Académie française daigna me choisir. Il fut question de

mon discours, dans lequel chacun cherchait une profession de foi

politique qui devait décider de la ligne de ma vie. Le moment était

difficile; les opinions étaient agitées et confuses. M. Royer-Collard

avait augmenté la confusion, en ayant une conduite équivoque dans le

vote de la Chambre sur le choix des ministres. Il avait voté contre le

roi. Je n'y avais rien compris. Je le croyais ce que j'étais moi-même:

un loyal royaliste, aussi incapable de manquer au roi qu'à la Charte.

Son vote m'avait dérouté.

Quelques jours avant que je prononçasse mon discours à l'Académie, M.

Cuvier donna pour moi un grand dîner dans son palais d'études au

Jardin des plantes. Je dis palais d'études, parce que je fus frappé en

y entrant par la disposition des chambres consacrées à ses divers

travaux. Il y en avait douze, chacune avec une cheminée, une

bibliothèque, une table, du papier, des plumes, de l'encre sous la

main, pour que l'homme multiple, résumé dans M. Cuvier, n'eût qu'à

changer de fauteuil pour changer de travail.

Avant de nous mettre à table, nous parcourûmes en groupes ces divers

cabinets. M. Royer-Collard me prit à part dans l'embrasure d'une des

douze portes et me fit signe qu'il désirait s'entretenir avec moi en

particulier. «J'ai cru remarquer, me dit-il, que vous vous éloignez de

moi avec une certaine réserve. Je comprends pourquoi: j'entrevois que

vous ne me comprenez pas dans mon rôle à la Chambre depuis mon dernier

discours et mon dernier vote.

«--Puisque vous me le dites vous-même, lui répliquai-je, je ne vous

dissimulerai pas qu'en effet le vote et la conduite parlementaire d'un

homme de votre loyauté et de votre importance me semblent

inexplicables dans les circonstances où la monarchie des Bourbons, vos

amis, se trouve engagée. Je n'approuve pas les tendances

contre-révolutionnaires qu'on attribue au prince de Polignac. Je viens

de le prouver tout récemment, en refusant de m'y associer par la place

de sous-secrétaire d'État des affaires étrangères dans ce ministère.

Mais je crois la Charte suffisante pour donner à la Chambre l'occasion

et le droit de s'expliquer, et, si je crains qu'elle soit attaquée un

jour par le ministre, je ne crains pas moins qu'elle ne soit violée

par un coup d'État parlementaire. Or, déclarer au roi, dans une

adresse, que ses ministres ne sont pas ceux de l'Assemblée et qu'on

repoussera tout ce qui viendra d'eux, c'est, selon moi, dépasser les

droits de l'Assemblée et nommer, en réalité, les ministres. Ce n'est

pas la Charte, c'est le roi qui nomme les ministres.»

M. Royer-Collard me parut embarrassé; il rougit, et prenant un accent

plus bas et plus intime de confidence:

«Eh! oui, sans doute, me répondit-il, je pense comme vous; mais j'ai

jugé que, si la Chambre ne l'avertissait pas, par une adresse un peu

violente et qui déclarerait l'incompatibilité des députés et des

ministres, dès leur premier acte, c'est-à-dire dès l'acceptation de

leurs fonctions, le roi se croirait encouragé à les maintenir et à

tenter avec eux quelque chose contre la Charte.

«Et moi aussi, lui répliquai-je; mais je ne crois pas que violer la

Charte soit un moyen de la maintenir, et je persiste à croire que le

vote de l'adresse par les 221 est un défi à la royauté, et qu'il

valait mieux attendre, pour défier, une occasion constitutionnelle qui

avertît le roi sans prendre l'initiative d'attenter à l'esprit de la

Constitution.»

M. Royer-Collard ne trouva pas de bonnes raisons pour défendre

l'adresse, et me parut un homme qui avait voulu conserver sa

popularité à un prix trop dangereux et flatter les 221 au delà de leur

droit. Je trouvai cette explication confidentielle aussi subtile que

l'adresse elle-même des 221 me semblait périlleuse. Peu de mois après,

il vit que j'avais raison: le défi était porté par la Chambre, et le

coup d'État qui y avait répondu avait renversé la Restauration par le

gouvernement de 1830.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 71 / 112 题