Une autre aile du château était occupée par une chapelle vaste,
décorée, desservie par des aumôniers, et dont on sentait que le duc
faisait ou comptait faire la pièce principale de son palais. Les
autels et tableaux, les décorations de tout genre la surchargeaient de
luxe pieux. C'était vraiment la chapelle privée d'un futur cardinal.
La vie de château, à la Roche-Guyon, avait quelque chose d'un
séminaire. La salle à manger et les salons étaient remplis de jeunes
ecclésiastiques ou aspirant à le devenir, pleins de mérite, dont
quelques-uns, tels que les évêques de Perpignan et d'Orléans, n'ont
pas depuis trompé les augures. J'étais peu à ma place dans cette
société; mais le duc et ses commensaux me traitaient en poëte qui voit
tout sans participer à rien. Je fus prié de faire quelques vers sur le
château, et j'écrivis la Méditation intitulée _La Roche-Guyon_. J'en
laissai en partant le manuscrit au château. Mais je me hâtai de
revenir à Paris avec le duc et Genoude, pour retrouver la charmante
princesse romaine que j'avais laissée malgré moi, et que je ne pouvais
oublier. Je me souviens même qu'en route, entendant mes compagnons de
voyage vanter les douceurs de la dévotion, je convins avec eux qu'elle
avait ses charmes, quand elle était ardente et sincère, mais que
l'amour pour une beauté accomplie me paraissait une dévotion des sens
à laquelle je ne pouvais rien comparer sans me mentir à moi-même. On
me traita de profane, on sourit et on parla d'autre chose.
Voilà comment commencèrent mes relations avec le duc de Rohan.
V
Je continuai ensuite à avoir une véritable amitié pour lui, et lui
pour moi. Quand mes oeuvres parurent en livre, il contribua beaucoup à
les répandre: la diversité de nos vocations nous sépara plus tard, il
était entré au séminaire et moi dans le monde des affaires.
En 1829, l'Académie française daigna me choisir. Il fut question de
mon discours, dans lequel chacun cherchait une profession de foi
politique qui devait décider de la ligne de ma vie. Le moment était
difficile; les opinions étaient agitées et confuses. M. Royer-Collard
avait augmenté la confusion, en ayant une conduite équivoque dans le
vote de la Chambre sur le choix des ministres. Il avait voté contre le
roi. Je n'y avais rien compris. Je le croyais ce que j'étais moi-même:
un loyal royaliste, aussi incapable de manquer au roi qu'à la Charte.
Son vote m'avait dérouté.
Quelques jours avant que je prononçasse mon discours à l'Académie, M.
Cuvier donna pour moi un grand dîner dans son palais d'études au
Jardin des plantes. Je dis palais d'études, parce que je fus frappé en
y entrant par la disposition des chambres consacrées à ses divers
travaux. Il y en avait douze, chacune avec une cheminée, une
bibliothèque, une table, du papier, des plumes, de l'encre sous la
main, pour que l'homme multiple, résumé dans M. Cuvier, n'eût qu'à
changer de fauteuil pour changer de travail.
Avant de nous mettre à table, nous parcourûmes en groupes ces divers
cabinets. M. Royer-Collard me prit à part dans l'embrasure d'une des
douze portes et me fit signe qu'il désirait s'entretenir avec moi en
particulier. «J'ai cru remarquer, me dit-il, que vous vous éloignez de
moi avec une certaine réserve. Je comprends pourquoi: j'entrevois que
vous ne me comprenez pas dans mon rôle à la Chambre depuis mon dernier
discours et mon dernier vote.
«--Puisque vous me le dites vous-même, lui répliquai-je, je ne vous
dissimulerai pas qu'en effet le vote et la conduite parlementaire d'un
homme de votre loyauté et de votre importance me semblent
inexplicables dans les circonstances où la monarchie des Bourbons, vos
amis, se trouve engagée. Je n'approuve pas les tendances
contre-révolutionnaires qu'on attribue au prince de Polignac. Je viens
de le prouver tout récemment, en refusant de m'y associer par la place
de sous-secrétaire d'État des affaires étrangères dans ce ministère.
Mais je crois la Charte suffisante pour donner à la Chambre l'occasion
et le droit de s'expliquer, et, si je crains qu'elle soit attaquée un
jour par le ministre, je ne crains pas moins qu'elle ne soit violée
par un coup d'État parlementaire. Or, déclarer au roi, dans une
adresse, que ses ministres ne sont pas ceux de l'Assemblée et qu'on
repoussera tout ce qui viendra d'eux, c'est, selon moi, dépasser les
droits de l'Assemblée et nommer, en réalité, les ministres. Ce n'est
pas la Charte, c'est le roi qui nomme les ministres.»
M. Royer-Collard me parut embarrassé; il rougit, et prenant un accent
plus bas et plus intime de confidence:
«Eh! oui, sans doute, me répondit-il, je pense comme vous; mais j'ai
jugé que, si la Chambre ne l'avertissait pas, par une adresse un peu
violente et qui déclarerait l'incompatibilité des députés et des
ministres, dès leur premier acte, c'est-à-dire dès l'acceptation de
leurs fonctions, le roi se croirait encouragé à les maintenir et à
tenter avec eux quelque chose contre la Charte.
«Et moi aussi, lui répliquai-je; mais je ne crois pas que violer la
Charte soit un moyen de la maintenir, et je persiste à croire que le
vote de l'adresse par les 221 est un défi à la royauté, et qu'il
valait mieux attendre, pour défier, une occasion constitutionnelle qui
avertît le roi sans prendre l'initiative d'attenter à l'esprit de la
Constitution.»
M. Royer-Collard ne trouva pas de bonnes raisons pour défendre
l'adresse, et me parut un homme qui avait voulu conserver sa
popularité à un prix trop dangereux et flatter les 221 au delà de leur
droit. Je trouvai cette explication confidentielle aussi subtile que
l'adresse elle-même des 221 me semblait périlleuse. Peu de mois après,
il vit que j'avais raison: le défi était porté par la Chambre, et le
coup d'État qui y avait répondu avait renversé la Restauration par le
gouvernement de 1830.