Peu de jours auparavant, le duc de Rohan, qui était devenu déjà
archevêque de Besançon et cardinal, vint me prendre dans sa voiture,
en se rendant aux Tuileries, pour me dissuader d'une déclaration
constitutionnelle que je devais faire dans mon discours à l'Académie.
Les deux partis opposés mettaient beaucoup d'importance à cet
engagement que je devais faire pour ou contre eux. «Prenez-y garde! me
dit-il à la fin de sa conversation; votre destinée politique dépend
de ce que vous allez dire; nous ne vous pardonnerons jamais si vous
vous déclarez contre nous.--Je ne me déclarerai que contre les
exagérés des deux partis, lui dis-je. Mais, si l'attachement à la
Charte vous paraît dangereux pour mon avenir, condamnez-moi dès à
présent, car j'ai cru cette conciliation nécessaire entre l'ancien
régime et l'avenir de la France; et si c'est vous offenser que de le
dire tout haut dans une occasion solennelle, soyons ennemis dès
aujourd'hui; je ne vous en aimerai pas moins comme un de mes premiers
amis.»
Nous nous fîmes ces adieux. Je fis mon discours tel que je l'avais
conçu. Il eut un brillant succès, et de ce jour on me compta au nombre
de ces royalistes libéraux fidèles à la monarchie éclairée, qui
voulaient la défendre et non lui complaire en la perdant.
Le lendemain des journées de Juillet, le duc de Rohan s'évada de Paris
pour se réfugier dans son diocèse. Il fut insulté dans un faubourg,
arrêté par le peuple, puis relâché, et il se retira en Suisse. Je
n'étais pas en France pendant ces journées, je n'y rentrai que
quelques jours après. Le duc ne rentra lui-même à Besançon que
quelques mois plus tard; il y fut reçu avec suspicion et inquiétude.
Le bruit de l'inimitié du peuple de Paris contre lui s'était répandu;
on le traitait en suspect; ses vertus épiscopales lui firent
pardonner. Il y vécut en sage, repentant d'un peu trop de zèle; il y
mourut à la fleur de son âge, plein de mansuétude et de précoces
vertus. Telles furent la vie et la fin de cet excellent homme. Il
avait racheté autant qu'il était en lui les légèretés du cardinal
Louis de Rohan et réhabilité son nom dans l'Église.