Cependant, il aimait aussi le monde et ses élégances pendant qu'il
continuait à y vivre. Il venait souvent me prendre dans sa calèche
pour nous promener au bois de Boulogne ou à Saint-Cloud; ses chevaux
étaient magnifiques, ses équipages princiers, les grandes guides de
son attelage étaient d'or et de soie; ses cochers ne les maniaient
qu'avec des gants blancs pour ne pas les ternir; les livrées étaient
de la même recherche; il attirait les regards de la foule partout où
il passait. Il jouissait d'être l'objet de la contemplation envieuse
de tous ceux à qui ces magnificences et sa belle figure le faisaient
reconnaître; il tenait le sceptre de l'ostentation. Cela lui semblait
un devoir de son nom.
Quand l'hiver fut remplacé par le printemps, il me demanda de
l'accompagner dans sa résidence d'été, et d'y passer avec lui et ses
amis quelques jours. Je ne m'y refusai pas. Il vint me prendre un
matin, seul, en poste, dans sa calèche de voyage. Un courrier en riche
livrée nous précédait pour faire préparer ses chevaux sur la route de
Meulan. Le but du voyage était le beau château de la Roche-Guyon,
demeure, avant la Révolution, de la duchesse d'Inville et du duc de la
Rochefoucauld, son gendre, assassiné pour prix de ses vertus
populaires en venant de Rouen à Paris.
Cette terre de la Roche-Guyon était devenue, j'ignore comment, la
résidence favorite du duc de Rohan. Elle est revenue depuis à la
duchesse de la Rochefoucauld-Liancourt, femme aussi spirituelle, aussi
vertueuse, et plus solide que le duc de Rohan lui-même.
Le château, presque royal, est situé au bord de la Seine, dont il
domine le cours. Un peu plus loin, les prairies s'élargissent et
éloignent la rivière du château; là s'élève un petit château que le
duc me donna pour en faire mon habitation personnelle, quand il me
conviendrait de m'y fixer pendant la belle saison. Je crois que cela
est devenu une maison hospitalière dépendant du château, asile ombragé
et verdoyant dans les grands peupliers de la prairie. De là on
repassait la route, et on entrait dans la cour d'honneur de la
Roche-Guyon. Une espèce de tribune, surmontée d'une galerie, s'élevait
au-dessus de l'escalier. Le duc, pour ne pas perdre l'habitude féodale
de ses ancêtres, s'y fit apporter un sac de monnaie par le concierge,
et jeta une poignée de pièces d'argent à quelques mendiants qui nous
avaient suivis, et qui étaient entrés avec la voiture dans la cour;
puis nous passâmes dans les appartements: c'était une suite de pièces
décousues, composées de salle des gardes, de salle à manger, de
salons, de chambres de lit ouvrant sur le penchant de la montagne
récemment plantée en jardins pittoresques. Ces jardins s'élevaient,
par des allées tournantes, jusqu'au sommet de la colline. Là, des
avenues d'ormes en patte d'oie s'étendaient sur un large plateau, à
perte de vue, dans les terres du domaine.