II

Après 1815, l'invasion de Napoléon, Waterloo et le second retour du

roi, cette élégante image ne s'était pas effacée. Le prince de Léon

était devenu le duc de Rohan par la mort de son frère. Il avait épousé

mademoiselle de Sérent. Cette jeune femme était morte bientôt après

son mariage, brûlée dans son appartement en faisant sa toilette pour

aller au bal. Cette mort soudaine et terrible avait frappé la société

du faubourg Saint-Germain d'une émotion qui durait encore. Les

mousquetaires étaient supprimés, le duc de Rohan vivait seul et triste

dans l'hôtel de sa belle-mère, au milieu de la rue de l'Université.

Quelques amis et quelques courtisans de sa mélancolie étaient assidus

près de lui. C'étaient, en général, des esprits distingués et

religieux qui se destinaient à la prêtrise.

Le duc Mathieu de Montmorency était du nombre: ces grands noms de la

monarchie, Montmorency, Rohan, la Rochefoucauld, se prêtaient une

splendeur mutuelle. Quelques jeunes gens, comme M. Rocher, comme M. de

Genoude, comme M. de Lamennais, comme M. Dupanloup, aujourd'hui évêque

si éloquent d'Orléans et membre de l'Académie française, étaient en

relation avec le duc de Rohan. Ils lui parlèrent de moi comme d'un

jeune homme qui donnait de belles espérances à la poésie, au

royalisme, et qui n'était point enrôlé dans le parti opposé à la

religion. Genoude récita des fragments de mes vers à la fois tristes

et vaguement éthérés. Le duc de Rohan en fut enthousiasmé; il témoigna

un vif désir de me connaître; Genoude ne lui dissimula pas ma

répugnance à aller me présenter moi-même chez un grand seigneur

inconnu. Le duc de Rohan, qui avait les goûts très-littéraires et la

passion des beaux vers, lui dit qu'à ses yeux le grand seigneur était

celui qui avait le plus de parenté de nature avec Racine, et qu'il

n'hésiterait pas à le prouver en venant lui-même chez moi solliciter

mon amitié. Il fut convenu que, sans me prévenir, Genoude l'y

amènerait le lendemain. Je les vis en effet entrer ensemble le jour

suivant. Je reconnus le beau mousquetaire de la revue de 1814, aux

traits charmants du duc de Rohan. Il me dit que la poésie rendait

égaux tous les hommes et qu'il serait heureux de mon amitié. Je

répondis timidement de mon mieux. De ce moment nous fûmes amis. Je

passai peu de jours sans le voir. Il n'avouait pas encore ouvertement

son penchant à la carrière ecclésiastique. Son peu de goût pour le

mariage, qu'on imputait généralement à la mort affreuse de sa femme,

le rendait trop compréhensible; mais les traditions de sa famille, la

mémoire de son oncle le cardinal Louis de Rohan, si fameux par

l'affaire du collier et de madame de Lamothe, plus fameux par son

repentir sincère et par son retour courageux à la royauté de Louis

XVI, ses instincts véritablement religieux le prédisposaient; on peut

dire que le mousquetaire était né pontife. Il aimait la religion,

surtout pour ses pompes et ses solennités. Tel était le duc de Rohan.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 69 / 112 题