LE DUC DE ROHAN

(PRINCE DE LÉON)

I

Une autre amitié s'offre à ma mémoire quand elle revient sur ces

premières années: c'est celle du prince de Léon, depuis duc de Rohan,

puis prêtre, puis archevêque à Besançon, puis cardinal.

Le prince de Léon, à l'époque où il voulut bien oublier la distance

que la naissance et la fortune avaient mise entre nous, était officier

des mousquetaires, et, je crois, aide de camp du roi Louis XVIII. Je

me souviens de l'avoir vu caracoler à la suite de ce prince, qui

passait, en 1814, une revue sur le Carrousel. Je fus frappé de son

admirable beauté. C'était la grâce d'une femme en uniforme;

l'enharnachement du cheval, la coiffure militaire du jeune prince, sa

taille souple et élevée, l'ondulation de ses cheveux fins et bouclés

autour de son casque rappelaient Clorinde sous les murs de Sion. On

était loin de voir succéder à ce costume le vêtement noir d'un pontife

et la barrette du cardinal. Quelque chose de la gloire sanglante des

armées de Napoléon se reflétait sur cette belle figure. On confondait

les vieux et les jeunes militaires dans la même admiration.

Les mousquetaires de Louis XVIII et les grenadiers à cheval de

l'Empire ne formaient, ce jour-là, qu'une même illustration; l'éclat

de la noblesse relevait la sévérité de la démocratie militaire. La

beauté du prince de Léon se grava tellement dans mon imagination, que,

deux ans après, je m'en souvenais encore.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 68 / 112 题