_Erato_, ou livre sixième, commence ici par le récit d'une grande
bataille navale que les Ioniens perdirent en combattant pour la cause
de Darius, leur allié.
Mais ce revers n'abattit point Darius. Il négociait avec Lacédémone
contre Athènes et le reste de la Grèce; la légitimité du roi de
Lacédémone était aussi contestée.
«Les Lacédémoniens prétendent, et en cela ils ne sont d'accord avec
aucun poëte, que ce ne furent pas les fils d'Aristodémus, mais
Aristodémus lui-même, fils d'Aristomachus, petit-fils de Cléodéus, et
arrière-petit-fils d'Hyllus, qui les conduisit dans la contrée qu'ils
possèdent aujourd'hui. Peu de temps après qu'ils y furent établis, la
femme d'Aristodémus, qui se nommait Argia, fille, à ce qu'ils disent,
d'Autésion, fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre et
arrière-petit-fils de Polynice, accoucha de deux enfants jumeaux, et
Aristodémus, qui eut à peine le temps de les voir, mourut de maladie.
À sa mort, les Lacédémoniens voulurent, comme la loi le prescrivait,
prendre pour roi l'aîné de ces enfants; mais, ne pouvant les
distinguer et n'ayant conséquemment aucune raison pour choisir l'un de
préférence à l'autre, ils résolurent de consulter celle qui les avait
mis au jour. Elle leur répondit qu'elle était, elle-même, hors d'état
de distinguer l'aîné, quoique peut-être elle sût parfaitement la
vérité; mais elle la taisait, parce qu'elle désirait que ses deux
enfants fussent reconnus pour rois. Les Lacédémoniens, restés dans le
doute, se déterminèrent à envoyer consulter l'oracle de Delphes sur le
parti auquel il leur convenait de s'arrêter; et la pythie leur
ordonna de prendre les deux enfants pour rois, mais cependant de
rendre de plus grands honneurs au plus âgé. Par cette réponse, les
Lacédémoniens se voyaient toujours dans la même incertitude, et ne
trouvaient pas moins de difficultés qu'auparavant à discerner l'aîné,
lorsqu'un Messénien qui s'appelait Panitès, leur suggéra un moyen de
savoir la vérité. Il leur dit «d'observer avec soin la mère, et de
remarquer quel était celui des deux enfants qu'elle lavait le premier
et à qui elle donnait à manger avant l'autre; que s'ils s'assuraient
que ce fût toujours au même qu'elle marquait cette préférence, ils
découvriraient infailliblement ce qu'ils cherchaient à savoir; mais
qu'au contraire, si elle faisait alternativement la même chose pour
l'un et pour l'autre enfant, il était évident qu'elle n'en savait pas
elle-même plus qu'eux, et qu'il faudrait alors chercher un autre
moyen.» Les Lacédémoniens se rangèrent à l'avis de Panitès, et ayant
fait suivre attentivement la mère des enfants d'Aristodémus, qui ne se
doutait pas qu'elle fût épiée, ils reconnurent qu'elle montrait
constamment plus d'égards pour un de ses enfants, et qu'elle le lavait
ou le faisait manger toujours le premier. Ils s'emparèrent donc de
celui que la mère distinguait ainsi, et le firent élever aux frais de
l'État. Ils lui donnèrent le nom d'Euristhène; et à l'autre, qu'il
regardaient comme le puîné, celui de Proclès. On assure que les deux
frères, devenus grands, eurent de perpétuels débats pendant toute la
durée de leur vie, et que la même discorde est passée chez les
descendants de l'un et de l'autre.»