Léonidas, devenu homme, fut le héros des Thermopyles contre les
Perses. Hérodote raconte ainsi cet incroyable événement:
«Xerxès, qui s'avançait avec une armée de deux cent quarante mille
Perses et qui ne doutait pas du triomphe, fit partir un homme à cheval
pour les reconnaître et observer en quel nombre ils étaient et ce
qu'ils faisaient. Il avait déjà entendu dire, en traversant la
Thessalie, qu'un petit corps de troupes dont les Lacédémoniens
étaient la principale force, s'était réuni aux Thermopyles, et qu'un
descendant d'Hercule, Léonidas, le commandait. L'espion de Xerxès,
s'étant avancé, observa et reconnut le camp, mais non pas toutes les
troupes qui le composaient, car il ne pouvait apercevoir celles qui
étaient en dedans du mur, que les Grecs venaient de relever dans la
vue d'augmenter leurs moyens de défense. Il distingua donc seulement
ceux qui étaient en dehors de ce mur sous les armes; et le hasard
ayant voulu que dans ce moment les Lacédémoniens y fussent de garde,
il vit les uns se livrer aux divers exercices du gymnase, et les
autres occupés à peigner leur chevelure. Ce spectacle le frappa
d'étonnement, et après avoir compté en quel nombre ils étaient et tout
examiné avec soin, il revint tranquillement sur ses pas, sans être
poursuivi, personne n'ayant daigné faire attention à lui. À son
retour, il rendit compte en détail à Xerxès, de ce qu'il venait de
voir.
«En écoutant ce récit, le roi ne put se figurer, ce qui était vrai
pourtant, que ces Grecs s'attendaient bien à périr, mais ne voulaient
perdre la vie qu'après l'avoir ôtée au plus grand nombre possible
d'ennemis, et ne vit que de l'absurdité dans leur conduite. Il appela
donc près de lui Démarate, fils d'Ariston, qui suivait, comme je l'ai
dit, l'armée des Perses. Démarate ayant obéi, Xerxès lui adressa
diverses questions, et désira savoir de lui ce qu'il croyait que les
Lacédémoniens voulussent réellement faire. «Vous avez, lui répondit
Démarate, entendu ce que je vous ai dit, en partant pour l'expédition
de la Grèce, au sujet de ces Lacédémoniens et vous m'avez jugé
insensé, parce que je prévoyais ce qui arrive aujourd'hui. C'est donc,
ô roi, une lâche très-pénible pour moi d'avoir à dire encore des
vérités qui blessent votre opinion; cependant, veuillez m'entendre.
Ces hommes sont venus certainement avec le projet de combattre, pour
défendre contre nous le défilé, et je n'en doute pas, parce que leur
usage est de parer leurs têtes, toutes les fois qu'ils doivent exposer
leur vie. Mais aussi, si vous êtes vainqueur des ennemis que vous avez
en présence et ensuite de tous les Spartiates, qui jusqu'ici sont
demeurés chez eux, il n'est alors aucune autre nation qui ose prendre
les armes contre vous, dès que vous vous serez mesuré avec la ville la
plus célèbre, avec la plus puissante royauté de la Grèce, et avec les
plus braves des hommes.» Xerxès ne voulut ajouter aucune foi à ce
discours, et interrogeant de nouveau Démarate, lui demanda: «comment
une si petite poignée d'hommes s'y prendraient pour combattre contre
toute son armée?--Ô roi, répondit Démarate, tenez-moi, j'y consens,
pour un menteur, si les choses arrivent autrement que je le dis.»
«Malgré cette assurance, Xerxès ne fut pas persuadé. Il laissa donc
passer quatre jours, espérant que les Grecs se retireraient. Le
cinquième, comme ils ne s'éloignaient pas, il crut qu'ils ne
s'obstinaient à demeurer que par une sorte de folie, et, s'irritant de
ce qui lui paraissait un excès d'impudence, il envoya contre eux les
Mèdes et les Cissiens, leur ordonnant de les faire tous prisonniers et
de les lui amener vivants. Les Mèdes obéirent et attaquèrent les
Grecs, mais ils furent repoussés et perdirent beaucoup de monde;
d'autres succédèrent, et, quoiqu'ils tinssent ferme plus longtemps
malgré les pertes qu'ils éprouvaient, l'événement de ces attaques fit
connaître à tous ceux qui en étaient témoins, et au roi lui-même,
qu'il y avait dans l'armée perse beaucoup d'hommes et peu de soldats.
Le combat dura tout le jour.
«Les Mèdes, de plus en plus maltraités, étant revenus en arrière, le
corps des Perses, à qui le roi a donné le nom d'Immortels, commandé
par Hydarne, prit leur place, comme la troupe la plus propre à
terminer avec facilité cette lutte. Mais, quand ils eurent joint les
Grecs et que la mêlée fut engagée, ils n'en firent pas plus que
n'avaient fait les Mèdes, et eurent le même sort. En combattant dans
un défilé très-étroit, où la supériorité du nombre ne pouvait leur
servir, ils avaient encore le désavantage des armes, les piques qu'ils
maniaient étant plus courtes que celles des Grecs. Les Lacédémoniens,
dans cette journée, s'acquirent une grande gloire; et, entre autres
faits remarquables, montrèrent bien toute la supériorité que leur
donnait la connaissance de l'art de la guerre sur des ennemis
ignorants. De temps en temps, ils tournaient le dos comme s'ils
allaient prendre tous la fuite, et les barbares, voyant ce mouvement,
s'abandonnaient à leur poursuite, poussant de grands cris et frappant
sur leurs armes; mais, au moment où ils allaient atteindre les
Lacédémoniens, ceux-ci, se retournant subitement, faisaient tête, et,
renouvelant le combat, jetaient sur la place un nombre infini de
Perses. Les Spartiates n'éprouvèrent qu'une perte légère. Enfin, les
Perses voyant, après ces inutiles tentatives, qu'il leur était
impossible de s'emparer d'aucun point du défilé, prirent le parti de
se retirer.
«On rapporte que le roi, témoin de ces combats, et tremblant pour le
salut de son armée, s'élança trois fois de son trône. Cependant, après
tant d'attaques, les barbares, persuadés que les Grecs, en si petit
nombre, devaient nécessairement être tous blessés et hors d'état de se
servir de leurs bras, en tentèrent encore une le jour suivant; mais
elle n'eut pas un plus heureux succès que les autres. Les Grecs,
rangés par ordre de peuples, prirent part tour à tour à ces divers
combats, à l'exception cependant des Phocidiens, qui, placés sur la
montagne en gardaient les sentiers. Enfin les Perses, n'ayant pas
mieux réussi le dernier jour que le premier, rentrèrent dans leur
camp.
«Tandis que Xerxès balançait sur le parti à prendre, un Mélien nommé
Épialte, fils d'Eurydémus, étant venu le trouver, dans l'espoir d'en
tirer une grande récompense, lui apprit qu'il existait dans la
montagne un sentier qui conduisait aux Thermopyles, et par une si
funeste révélation causa la perte de tous les Grecs placés à la
défense du défilé. Cet Épialte, craignant, à la suite de sa trahison,
la vengeance des Lacédémoniens, s'enfuit en Thessalie; et, dans une
assemblée générale des amphictyons réunis aux Piles, sa tête fut mise
à prix par les Pylagores. Quelque temps après cette proscription,
Épialte revint à Anticyre où il fut tué par un habitant de Trachis
nommé Athénade, mais pour un motif étranger à sa trahison, et que
j'aurai par la suite l'occasion de faire connaître. Cependant Athénade
n'en reçut pas moins des Lacédémoniens le prix fixé. Tel fut le sort
d'Épialte, dont la mort suivit de près ces événements.
«Si l'on en croit d'autres récits, ce fut Onétès, fils de Phanagoras,
habitant de Caryste, et Corydallus d'Anticyre, qui vinrent trouver le
roi, et conduisirent l'armée perse par la montagne; mais cette
tradition ne me paraît mériter aucune croyance, et, pour le prouver,
il suffit de lui opposer que les Pylagores, qui sans doute
connaissaient parfaitement la vérité, n'ont pas mis à prix les têtes
d'Onétès et de Corydallus, mais seulement celle d'Épialte de Trachis,
et l'on sait de plus que ce fut par ce motif qu'Épialte prit la fuite.
Il serait à la vérité possible qu'Onétès, quoiqu'il ne fût pas Mélien,
eut en connaissance de ce sentier, s'il avait beaucoup fréquenté le
pays; mais je n'en persiste pas moins à établir que ce fut Épialte qui
guida l'ennemi par la montagne, et c'est lui que j'accuse.
«Xerxès, enchanté de ce qu'Épialte venait de lui apprendre, s'empressa
de détacher Hydarne, qui, suivi de la troupe qu'il commandait, partit
du camp à l'heure où l'on allume les feux. Le sentier de la montagne
avait été jadis découvert par les naturels du pays, les Méliens, et
ils y avaient fait passer les Thessaliens, marchant contre les
Phocidiens à l'époque où ces derniers, menacés de l'invasion des
Thessaliens, élevèrent le mur qui fermait l'entrée de leur pays. On
voit donc que, déjà dans ce temps, les Méliens firent mauvais usage de
leur découverte.
«Cependant, au lever du soleil, Xerxès, ayant fait des libations,
attendit l'heure du marché plein pour se mettre en mouvement: c'était
celle qui avait été convenue avec Épialte, et calculée sur la descente
de la montagne, qui demandait moins de temps que la montée.
D'ailleurs, le chemin en allant vers les Thermopyles est beaucoup plus
court que cette montée, jointe au détour qu'il avait fallu faire du
côté opposé. Xerxès, ayant fait avancer l'armée à l'heure dite, les
Grecs, sous le commandement de Léonidas, sortirent de leur camp, pour
marcher sans hésiter à une mort certaine, et s'étendant beaucoup plus
qu'ils n'avaient fait encore, parurent dans une partie plus large du
défilé. Jusque-là, ils s'étaient couverts par la muraille, et pendant
tous les jours précédents avaient combattu dans l'espace le plus
étroit. Pour cette fois, ils en vinrent aux mains avec les barbares au
delà du rétrécissement, et un nombre infini d'ennemis trouvèrent la
mort dans ce combat. Indépendamment de ceux qui succombèrent sous le
fer des Grecs, comme il y avait derrière les rangs des barbares des
chefs de peloton armés de fouets, sans cesse occupés à pousser à
grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi
pressés, tombèrent dans la mer et s'y noyèrent; d'autres, et en plus
grand nombre encore, furent, sans qu'on y fît aucune attention,
écrasés tout vivants sous les pieds de la foule des leurs, qui se
succédaient sans interruption. Enfin, on ne peut se faire une juste
idée de tout ce qui périt dans cette mêlée; car les Lacédémoniens,
instruits d'avance que les troupes avaient franchi les montagnes, leur
portaient la mort, ne songeant plus à se ménager, et, pour ainsi dire,
hors d'eux-mêmes, déployèrent des forces surnaturelles contre les
barbares.
«La plupart d'entre eux, ayant brisé leurs piques, continuèrent à
combattre avec l'épée. Léonidas, couvert de gloire, tomba dans
l'action, et près de lui les plus illustres Spartiates, hommes que
l'on ne peut trop louer, et dont j'ai recueilli avec soin les noms: je
connais même ceux de tous les trois cents.»