XV

Léonidas, devenu homme, fut le héros des Thermopyles contre les

Perses. Hérodote raconte ainsi cet incroyable événement:

«Xerxès, qui s'avançait avec une armée de deux cent quarante mille

Perses et qui ne doutait pas du triomphe, fit partir un homme à cheval

pour les reconnaître et observer en quel nombre ils étaient et ce

qu'ils faisaient. Il avait déjà entendu dire, en traversant la

Thessalie, qu'un petit corps de troupes dont les Lacédémoniens

étaient la principale force, s'était réuni aux Thermopyles, et qu'un

descendant d'Hercule, Léonidas, le commandait. L'espion de Xerxès,

s'étant avancé, observa et reconnut le camp, mais non pas toutes les

troupes qui le composaient, car il ne pouvait apercevoir celles qui

étaient en dedans du mur, que les Grecs venaient de relever dans la

vue d'augmenter leurs moyens de défense. Il distingua donc seulement

ceux qui étaient en dehors de ce mur sous les armes; et le hasard

ayant voulu que dans ce moment les Lacédémoniens y fussent de garde,

il vit les uns se livrer aux divers exercices du gymnase, et les

autres occupés à peigner leur chevelure. Ce spectacle le frappa

d'étonnement, et après avoir compté en quel nombre ils étaient et tout

examiné avec soin, il revint tranquillement sur ses pas, sans être

poursuivi, personne n'ayant daigné faire attention à lui. À son

retour, il rendit compte en détail à Xerxès, de ce qu'il venait de

voir.

«En écoutant ce récit, le roi ne put se figurer, ce qui était vrai

pourtant, que ces Grecs s'attendaient bien à périr, mais ne voulaient

perdre la vie qu'après l'avoir ôtée au plus grand nombre possible

d'ennemis, et ne vit que de l'absurdité dans leur conduite. Il appela

donc près de lui Démarate, fils d'Ariston, qui suivait, comme je l'ai

dit, l'armée des Perses. Démarate ayant obéi, Xerxès lui adressa

diverses questions, et désira savoir de lui ce qu'il croyait que les

Lacédémoniens voulussent réellement faire. «Vous avez, lui répondit

Démarate, entendu ce que je vous ai dit, en partant pour l'expédition

de la Grèce, au sujet de ces Lacédémoniens et vous m'avez jugé

insensé, parce que je prévoyais ce qui arrive aujourd'hui. C'est donc,

ô roi, une lâche très-pénible pour moi d'avoir à dire encore des

vérités qui blessent votre opinion; cependant, veuillez m'entendre.

Ces hommes sont venus certainement avec le projet de combattre, pour

défendre contre nous le défilé, et je n'en doute pas, parce que leur

usage est de parer leurs têtes, toutes les fois qu'ils doivent exposer

leur vie. Mais aussi, si vous êtes vainqueur des ennemis que vous avez

en présence et ensuite de tous les Spartiates, qui jusqu'ici sont

demeurés chez eux, il n'est alors aucune autre nation qui ose prendre

les armes contre vous, dès que vous vous serez mesuré avec la ville la

plus célèbre, avec la plus puissante royauté de la Grèce, et avec les

plus braves des hommes.» Xerxès ne voulut ajouter aucune foi à ce

discours, et interrogeant de nouveau Démarate, lui demanda: «comment

une si petite poignée d'hommes s'y prendraient pour combattre contre

toute son armée?--Ô roi, répondit Démarate, tenez-moi, j'y consens,

pour un menteur, si les choses arrivent autrement que je le dis.»

«Malgré cette assurance, Xerxès ne fut pas persuadé. Il laissa donc

passer quatre jours, espérant que les Grecs se retireraient. Le

cinquième, comme ils ne s'éloignaient pas, il crut qu'ils ne

s'obstinaient à demeurer que par une sorte de folie, et, s'irritant de

ce qui lui paraissait un excès d'impudence, il envoya contre eux les

Mèdes et les Cissiens, leur ordonnant de les faire tous prisonniers et

de les lui amener vivants. Les Mèdes obéirent et attaquèrent les

Grecs, mais ils furent repoussés et perdirent beaucoup de monde;

d'autres succédèrent, et, quoiqu'ils tinssent ferme plus longtemps

malgré les pertes qu'ils éprouvaient, l'événement de ces attaques fit

connaître à tous ceux qui en étaient témoins, et au roi lui-même,

qu'il y avait dans l'armée perse beaucoup d'hommes et peu de soldats.

Le combat dura tout le jour.

«Les Mèdes, de plus en plus maltraités, étant revenus en arrière, le

corps des Perses, à qui le roi a donné le nom d'Immortels, commandé

par Hydarne, prit leur place, comme la troupe la plus propre à

terminer avec facilité cette lutte. Mais, quand ils eurent joint les

Grecs et que la mêlée fut engagée, ils n'en firent pas plus que

n'avaient fait les Mèdes, et eurent le même sort. En combattant dans

un défilé très-étroit, où la supériorité du nombre ne pouvait leur

servir, ils avaient encore le désavantage des armes, les piques qu'ils

maniaient étant plus courtes que celles des Grecs. Les Lacédémoniens,

dans cette journée, s'acquirent une grande gloire; et, entre autres

faits remarquables, montrèrent bien toute la supériorité que leur

donnait la connaissance de l'art de la guerre sur des ennemis

ignorants. De temps en temps, ils tournaient le dos comme s'ils

allaient prendre tous la fuite, et les barbares, voyant ce mouvement,

s'abandonnaient à leur poursuite, poussant de grands cris et frappant

sur leurs armes; mais, au moment où ils allaient atteindre les

Lacédémoniens, ceux-ci, se retournant subitement, faisaient tête, et,

renouvelant le combat, jetaient sur la place un nombre infini de

Perses. Les Spartiates n'éprouvèrent qu'une perte légère. Enfin, les

Perses voyant, après ces inutiles tentatives, qu'il leur était

impossible de s'emparer d'aucun point du défilé, prirent le parti de

se retirer.

«On rapporte que le roi, témoin de ces combats, et tremblant pour le

salut de son armée, s'élança trois fois de son trône. Cependant, après

tant d'attaques, les barbares, persuadés que les Grecs, en si petit

nombre, devaient nécessairement être tous blessés et hors d'état de se

servir de leurs bras, en tentèrent encore une le jour suivant; mais

elle n'eut pas un plus heureux succès que les autres. Les Grecs,

rangés par ordre de peuples, prirent part tour à tour à ces divers

combats, à l'exception cependant des Phocidiens, qui, placés sur la

montagne en gardaient les sentiers. Enfin les Perses, n'ayant pas

mieux réussi le dernier jour que le premier, rentrèrent dans leur

camp.

«Tandis que Xerxès balançait sur le parti à prendre, un Mélien nommé

Épialte, fils d'Eurydémus, étant venu le trouver, dans l'espoir d'en

tirer une grande récompense, lui apprit qu'il existait dans la

montagne un sentier qui conduisait aux Thermopyles, et par une si

funeste révélation causa la perte de tous les Grecs placés à la

défense du défilé. Cet Épialte, craignant, à la suite de sa trahison,

la vengeance des Lacédémoniens, s'enfuit en Thessalie; et, dans une

assemblée générale des amphictyons réunis aux Piles, sa tête fut mise

à prix par les Pylagores. Quelque temps après cette proscription,

Épialte revint à Anticyre où il fut tué par un habitant de Trachis

nommé Athénade, mais pour un motif étranger à sa trahison, et que

j'aurai par la suite l'occasion de faire connaître. Cependant Athénade

n'en reçut pas moins des Lacédémoniens le prix fixé. Tel fut le sort

d'Épialte, dont la mort suivit de près ces événements.

«Si l'on en croit d'autres récits, ce fut Onétès, fils de Phanagoras,

habitant de Caryste, et Corydallus d'Anticyre, qui vinrent trouver le

roi, et conduisirent l'armée perse par la montagne; mais cette

tradition ne me paraît mériter aucune croyance, et, pour le prouver,

il suffit de lui opposer que les Pylagores, qui sans doute

connaissaient parfaitement la vérité, n'ont pas mis à prix les têtes

d'Onétès et de Corydallus, mais seulement celle d'Épialte de Trachis,

et l'on sait de plus que ce fut par ce motif qu'Épialte prit la fuite.

Il serait à la vérité possible qu'Onétès, quoiqu'il ne fût pas Mélien,

eut en connaissance de ce sentier, s'il avait beaucoup fréquenté le

pays; mais je n'en persiste pas moins à établir que ce fut Épialte qui

guida l'ennemi par la montagne, et c'est lui que j'accuse.

«Xerxès, enchanté de ce qu'Épialte venait de lui apprendre, s'empressa

de détacher Hydarne, qui, suivi de la troupe qu'il commandait, partit

du camp à l'heure où l'on allume les feux. Le sentier de la montagne

avait été jadis découvert par les naturels du pays, les Méliens, et

ils y avaient fait passer les Thessaliens, marchant contre les

Phocidiens à l'époque où ces derniers, menacés de l'invasion des

Thessaliens, élevèrent le mur qui fermait l'entrée de leur pays. On

voit donc que, déjà dans ce temps, les Méliens firent mauvais usage de

leur découverte.

«Cependant, au lever du soleil, Xerxès, ayant fait des libations,

attendit l'heure du marché plein pour se mettre en mouvement: c'était

celle qui avait été convenue avec Épialte, et calculée sur la descente

de la montagne, qui demandait moins de temps que la montée.

D'ailleurs, le chemin en allant vers les Thermopyles est beaucoup plus

court que cette montée, jointe au détour qu'il avait fallu faire du

côté opposé. Xerxès, ayant fait avancer l'armée à l'heure dite, les

Grecs, sous le commandement de Léonidas, sortirent de leur camp, pour

marcher sans hésiter à une mort certaine, et s'étendant beaucoup plus

qu'ils n'avaient fait encore, parurent dans une partie plus large du

défilé. Jusque-là, ils s'étaient couverts par la muraille, et pendant

tous les jours précédents avaient combattu dans l'espace le plus

étroit. Pour cette fois, ils en vinrent aux mains avec les barbares au

delà du rétrécissement, et un nombre infini d'ennemis trouvèrent la

mort dans ce combat. Indépendamment de ceux qui succombèrent sous le

fer des Grecs, comme il y avait derrière les rangs des barbares des

chefs de peloton armés de fouets, sans cesse occupés à pousser à

grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi

pressés, tombèrent dans la mer et s'y noyèrent; d'autres, et en plus

grand nombre encore, furent, sans qu'on y fît aucune attention,

écrasés tout vivants sous les pieds de la foule des leurs, qui se

succédaient sans interruption. Enfin, on ne peut se faire une juste

idée de tout ce qui périt dans cette mêlée; car les Lacédémoniens,

instruits d'avance que les troupes avaient franchi les montagnes, leur

portaient la mort, ne songeant plus à se ménager, et, pour ainsi dire,

hors d'eux-mêmes, déployèrent des forces surnaturelles contre les

barbares.

«La plupart d'entre eux, ayant brisé leurs piques, continuèrent à

combattre avec l'épée. Léonidas, couvert de gloire, tomba dans

l'action, et près de lui les plus illustres Spartiates, hommes que

l'on ne peut trop louer, et dont j'ai recueilli avec soin les noms: je

connais même ceux de tous les trois cents.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 58 / 112 题