Les habitants de l'île de Chypre s'unirent à ceux de Salamine contre
Darius. Voici l'anecdote par laquelle le fait commença à s'expliquer:
«Le général au service des habitants de Chypre, Artybius, montait un
cheval qui avait été dressé à se tenir droit sur ses jambes de
derrière en présence d'un soldat armé. Onésilus, instruit de cette
particularité, en parla à un de ses écuyers, Carien de naissance,
homme très-expert dans l'art de la guerre, et d'une grande force
d'âme. «Je sais, lui dit-il, que le cheval d'Artybius est accoutumé à
se tenir droit sur ses jambes de derrière, et à attaquer de la bouche
et des pieds de devant l'homme sur lequel on le porte. D'après cela,
consulte-toi promptement, et dis-moi à qui, du cheval ou d'Artybius
lui-même, tu préfères adresser tes coups?» L'écuyer répondit:
«Seigneur, je suis prêt à frapper l'un et l'autre, ou l'un des deux
seulement, à votre volonté, et enfin à faire tout ce que je crois le
plus convenable à vos intérêts. Comme roi et général, je pense qu'il
est dans l'ordre que vous ayez affaire à un autre roi et à un général:
d'abord, parce que, si vous faites tomber sous vos coups un homme
aussi distingué, une grande gloire vous en restera; et ensuite, parce
que, s'il doit l'emporter sur vous, ce qu'aux dieux ne plaise, périr
sous le fer d'un semblable adversaire est un malheur moins grand de
moitié. Quant à nous, qui sommes de simples serviteurs, il nous
convient de nous mesurer avec d'autres du même rang que nous, et avec
un cheval même quand il est nécessaire. J'attaquerai donc celui
d'Artybius, et je vous prie de ne point redouter les talents
singuliers de cet animal: je vous réponds qu'il ne se lèvera plus sur
ses jambes contre qui que ce soit.»
«Immédiatement après cette conversation, le combat s'engagea et sur
terre et sur mer. Les Ioniens eurent dans cette journée une
supériorité marquée, et battirent les Phéniciens. Parmi les
vainqueurs, les Samiens obtinrent la palme du combat naval. Sur terre,
les deux armées se chargèrent mutuellement et se mêlèrent. Quant aux
deux généraux, voici ce qui se passa entre eux: lorsque Artybius,
monté sur son cheval, se porta à la rencontre d'Onésilus, celui-ci,
comme il en était convenu avec son écuyer, frappa le général des
Perses; mais, tandis que le cheval, se dressant, lançait ses pieds sur
le bouclier d'Onésilus, le Carien saisit cet instant et coupe avec une
faux, dont il était armé, les jarrets de l'animal, qui tombe et
entraîne dans sa chute Artybius.»